Le blues du vivant mort

 Dans Nouvelles
Je n’ai pas toujours été comme ça. Il y a longtemps, j’avais une vie normale.
Par normale, j’entends que je me contentais de vivre. J’avais un travail, des amis, des amours. Je n’était ni riche ni pauvre, je m’inquiétais peu de l’avenir… Et puis je suis tombé malade. Ça à commencé pernicieusement, par des fourmillements au bout des doigts, un jour que j’étais assis sur un banc. Je me suis mis à perdre du poids. Une trentaine de kilos qui ont fondu lentement mais sûrement, jusqu’à ce que tout les os de mon squelette soient visibles sous ma peau. Chaque matin, je constatais ma cage thoracique apparaître de plus en plus. Ma graisse disparut si bien qu’a la fin, on voyait les reliefs de mon cœur pulser au centre de mon torse. Parallèlement, les fourmis remontèrent le long de mes bras, descendirent par l’ascenseur de ma colonne vertébrale, s’insinuèrent dans mes jambes qu’elle grignotèrent avec voracité. Sont-ce ces insectes imaginaires qui me mangèrent les muscles, ou l’amaigrissement soudain qui me fit perdre le contrôle de mes membres jusqu’à leur tétanisation quasi-complète ? Je ne saurais jamais.
Malgré mes quarante kilos, j’avais l’impression de peser une tonne. Me déplacer me demandait des efforts terribles, et je traînais péniblement mon corps débile sur quelques mètres avant de m’affaler sur la chaise la plus proche. Devant ces signes alarmants, on m’hospitalisa d’urgence. C’est pendant ce séjour que la maladie se manifesta de la façon la plus étrange : ma peau se décolora, prenant une teinte verte-blanchâtre repoussante qui ressemblait à s’y méprendre, à part l’odeur et la consistance, a celle de le décomposition. D’immenses cernes noires cerclaient mes yeux injectés de sang. Avec mes joues creusées à la pelle et mes lèvres pâle pour compléter ce tableau, je ressemblais à un cadavre. Le spectacle pathétique de mes déambulations hagardes et geignardes attristait mes proches. Ils ne pouvaient pas facilement masquer la buée qui humidifiait leurs yeux à ma vue.
Intérieurement, j’enrageais de tristesse. Je ne pouvais plus courir, je ne pouvais plus sauter, ni danser, ni voyager… On s’amuse souvent en bougeant, et moi je me rigidifiait comme un corps sans vie. Prises de sangs, radios, irms, scanners, biopsies, ponctions lombaires… Après la torture des examens, les toubibs vinrent dans ma chambre, et furent gênés de me féliciter : j’avais une pathologie jusqu’alors inconnue, et j’étais le premier cas. Ils m’expliquèrent qu’une grande partie de mon système nerveux était endommagé, ainsi que ma thyroïde. Inexplicablement, je montrais certains symptômes étranges, comme un fort ralentissement cardiaque et une importante dépigmentation. Leurs fausses faces tristes contenaient à peine la joie de leur découverte. Ils piaffaient presque, impatients d’aller écrire leurs articles pour des revues médicales prestigieuses. Le doyen, le plus estimé des professeurs, s’avança vers mon lit et me déclara avec un sourire qui cognait aux coins de sa bouche qu’on pouvait donner mon nom à cette pathologie, mais que je pouvais choisir, sinon. Une ironie aigre me fit proposer d’un ton morne « syndrome du zombie », et les docteurs ne purent s’empêcher de rire.
Ils adorèrent. J’eu droit à un encadré en bas de page du journal local, et la télévision régionale vint filmer un petit sujet. On me donna un pilulier de bonbons acidulés : le traitement que je devais prendre à présent. Ça ne guérirait rien, mais d’après les spécialistes, ça devait empêcher le mal de progresser. Dès qu’on me fit sortir de l’hôpital, je m’enfermais chez moi.
En peu de temps, je perdais de vue la plupart de mes amis. Je ne les blâmais pas. Sortir était devenu un calvaire. Sans compter le pénible effort que cela me coûtait. Les quolibets et les regards inquiets fusaient sur moi au bout de quelques pas. Je faisais pleurer les enfants, rire les adolescents, peur aux adultes et aux vieillards. De toutes façons, ça ne m’amusait plus de faire la fête, de faire société : trop fatiguant. Mon quotidien se limitait désormais à me traîner du lit au canapé, et vice-versa. Je ne mangeais pratiquement plus, ça ne servait à rien. Je me contentais de rester allongé des heures, à regarder le ciel par la fenêtre où à lire des pages et des pages de poésies, de philosophie, de littérature…
De temps en temps, un ami fidèle ou deux passaient me voir quelques heures. On discutait, ils me cajolaient. Je n’étais pas de mauvaise compagnie, malgré ma hideur. l’un dans l’autre, ce n’était pas si déplaisant de vivre ainsi.
Quelques années plus tard, je ne me souviens plus combien exactement, les défunts ont commencé à revenir. On y croyait pas trop, au début, avec tout ce qu’on nous faisait bouffer en séries, livres, et films de morts-vivants. Ce n’est qu’après le massacre de la zombie walk de Toulouse qu’on a commencé à vraiment baliser. Soixante-six milliards de morts depuis le début de l’humanité qui sortaient du sol, on ne faisait vraiment pas le poids. L’armée est intervenue, et on a même fini par croire au jugement dernier…
Je regardai les événements empirer par la fenêtre de ma télévision. Exaltés par ce fait divers extraordinaire, les média cannibalisaient la moindre information, et leur sensationnalisme à outrance n’arrangea pas les choses. La panique devint ingérable. En quelques mois, les chaines d’informations continue cessèrent d’émettre, et le même message d’urgence enregistré contamina au fur et à mesure tous les canaux : « restez chez vous, ne sortez pas, si vous êtes à proximité d’un centre de réfugié, etc ». Idem pour les radios. Internet s’était figé, un jeudi après-midi. Plus de communications. Je continuais de regarder le défilés des légions de l’au-delà par mon balcon. On aurait dit une manifestation sans propos et sans fin. Ce n’était pas trop dur de s’adapter à la situation : une poignée de coquillettes suffisaient à me sustenter, et j’avais une tonne de bouquins à lire…
Finalement, Furax est venu me chercher. C’était un copain qui habitait à quelques rues de chez moi, un grand costaud qui tambourina à ma porte, le T-shirt maculé de sang, et une batte cloutée à la main. Je nous fit du thé. Le brave compère me dit que le pays s’était écroulé, que les militaires et l’état avaient disparu corps et bien sous les mâchoires de la horde, que l’anarchie régnait, bref, que tout était fichu. Néanmoins, il avait réussit, avec quelques survivants, à se fabriquer une forteresse de fortune qui résistait encore aux assauts lents des mangeurs de vivants. Connaissant ma condition, et ne pouvant décemment pas laisser un pote dans la panade, il venait pour m’y emmener, que je le veuille ou non. J’étais un peu triste de laisser mes affaires, mais je n’eu même pas le temps de soupirer que déjà, il me transportait à bras le corps dans les rue de la ville. Au bout d’un moment, il me posa au sol, car même un poids-plume comme moi devenait difficile à trimbaler sur plusieurs kilomètres. Furax était un guerrier-né, il parvenait à nous créer un périmètre de sécurité qui me permettais de le suivre et d’avancer, même en le suivant à petit pas. Avec de grands moulinets savant de batte, il éclatait les têtes avec aisance, au milieu d’une cacophonie de cris rageurs et d’os brisés, dans la plus pure tradition du cinéma d’horreur gore. C’était salissant mais efficace.
Malheureusement, il se trompa de chemin. On se retrouva coincé dans une impasse, à la merci des zombies. Il grimpa sur une poubelle, et escalada le mur qui nous bloquait, hors de portée des mains écorchées des cadavéreux. Hélas, je ne pouvais pas être aussi agile que lui, et je trébuchais vainement sur la poubelle pour le rejoindre. Les morts avançaient implacablement, je bataillais tant que je pouvais contre mon corps handicapé, sous les encouragement désespérés de Furax, mais rien à faire, rien. Les morts étaient tout prêt. A bout de force, je me résolus à affronter mon destin en face, paralysé de peur. Ma chair était maintenant à portée de leur dents, et je ne pouvais plus que m’offrir à eux en priant pour que mon ami puisse s’échapper vivant… Les maccabés arrivèrent à ma hauteur… Et passèrent à coté de moi en m’ignorant totalement. Ils en avaient après Furax, sautillants risiblement au pied du mur. Ils ne voulaient que lui, c’était clair. Mon compagnon me regarda avec des yeux ronds, je fis de même, le dévisageant d’un air stupéfait : les morts-vivant ne m’attaquaient pas ! Tous me contournaient pour aller s’agglutiner sous leur plat favoris, un humain valide et en bonne santé.
Furax me cria de le suivre en suivant un chemin qu’il me décrit à larges renfort de gestes. Je lui dis de ne pas s’inquiéter pour moi, et de courir se cacher. Il protesta longtemps pour que je change d’avis, mais je ne cédais pas. Je ne courrais visiblement aucun danger, il n’y avait donc aucune raison de prendre des risques pour moi. Il finit par se résigner, agita sa batte dans un salut, me tourna le dos, et disparu. Je ne le revis plus jamais.
Je vivais parmi les refroidis. Apparemment, ma maladie m’avais immunisé contre eux. Plus exactement, j’avais l’impression qu’ils me prenaient pour l’un des leurs. Ça devait venir de ma peau verdâtre et de ma démarche saccadée. Ils m’évitaient avec douceur et politesse quand je croisais leur chemin. Je suis retourné à mon appartement…
En définitive, la vie est plus facile maintenant. Plus de factures, plus d’impôts, plus d’appels de télévendeurs ineptes, plus de spams idiots, plus d’émissions débiles. Bien sur, il n’y a plus de nouveautés, de dernière mode, tout ce toutim, mais j’ai mes livres, et sur les restes du web, il y a encore des millions de données, de films, de musiques archivés dans cette immense bibliothèque virtuelle. Je n’aurais pas assez d’un vie pour tout lire, tout voir, et tout écouter. Quand je sors, car dorénavant je peux prendre tout mon temps, les zombies sont de bonne compagnie. Jamais agressifs, jamais violents, ils déambulent de la plus placide des façons dans les rues et les bâtiments de la ville. Ils ne parlent jamais, et par conséquent, ne disent pas de bêtises, ne s’insultent pas, ne se détestent pas. Tout est plongé dans l’agréable silence de la nature qui reprend ses droits : la brise légère, le chant des oiseaux… J’ai remarqué que les morts-vivants ont une tendance à se mettre en tas quand ils ont trop froid, ou quand ils ont juste besoin d’affection. Parfois, quand je suis fatigué pendant une promenade, il m’arrive de me méler à eux. Ils sont très gentils, très calmes. Oui, l’humanité me manque, mais pas tant que ça. L’autre jour, je suis allé à la Fnac. Je me suis baladé tranquillement, à mon rythme. Il faisait un temps splendide. Je suis monté au rayon des disques, et j’en ai choisi un dans les bacs. Sur la platine de service, j’ai mis un vieux standard des années trente : « Undead Blues » par Blind Robert Hopfrog. J’ai regardé les morts qui marchaient dans les couloirs, avec le vieil air en fond. C’était comme s’ils dansaient… Sans dire un mot, je me suis joint à leur ronde.

« I’m back for for you, baby, Back from the grave. I came back to love you, sweet-heart, till the world ends. I’ve got a bone for you, baby, a big black bone from hell, I’m gonna give it to you, sweety, till you reach the heavens»

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