Feuilleton à l’arrache 259 épisode 12

 Dans Feuilleton à l'arrache, Textes à l'arrache

(Résumé : alors qu’il pensait avoir tiré un trait définitif sur le fiasco de l’affaire du trafic de cochons d’Inde hallucinogènes, l’inspecteur Fergusson, rétrogradé dans le patelin paisible de Roquefort-la-Bédoule, se retrouve confronté à une troublante affaire de meurtre. Et pour cause. Tout laisse à penser que la victime à été grignotée à mort… Par des cuys!)

« Jamais n’aurait-il cru que son existence pusse être aussi vide de sens. Il était coincé, seul contre tous, et quelle que soit la politique qu’il adoptât, la situation restait la même. C’était un marginal, quoiqu’il advienne, et sa vie se dirigeait, implacable, vers la déchéance et la solitude… »

-Pfff, il est déprimant ce bouquin, dit Fergusson en relevant le nez de son livre.

Cela faisait trois semaines qu’il attendait le compte-rendu du légiste, et franchement, il n’en était pas du tout dérangé. Au contraire, plus les résultats tardaient, mieux il se portait. La dernière chose qu’il souhaitait soit que l’autopsie ramène à la surface le cauchemar d’autrefois. Le temps qui passait renforçait sa certitude : ce ne pouvait pas être ça. Le traumatisme initial de la découverte du corps de Jeannot le travelo, le doute né des premières impressions du Docteur Rictus, tout cela ce dissolvait tranquillement dans l’oubli, et son calme intérieur était bien revenu. La vie pèpère, à buller au boulot, à alterner la lecture de romans avec les parties de réussite sur ordinateur en attendant la retraite, constituait à nouveau son quotidien. Le pied absolu pour un flic estropié.

-Chef ! Chef ! Chef ! brailla l’agent Canine, en déboulant en trombe dans le bureau. Il agitait une enveloppe ouverte au bout de sa main bête.

-Quoi ? Quoi ? Quoi ? râla l’ inspecteur. Vous ne voyez pas que je suis en train de travailler, agent ?

-Euh, si mais…

-Euh, si mais quoi ? Symétrique ? Ciméterial ? Cimétidine ?

-Excusez-moi, chef, je suis entré un peu trop fougueusement.

-C’est le moins qu’on puisse dire, grmblbl… Qu’est-ce que vous voulez, Canine ?

-A vrai dire, j’avais une question qui me brûle la plèvre à vous poser, patron.

Fergusson posa son recueil en émettant un long soupir, qui fit voleter la paperasse empilée devant lui.

-Vous voulez encore que je vous explique dans quel coin d’une enveloppe on doit mettre le timbre ?

-Non, c’est pas pour ça, cette fois.

-Bon, ben allez-y, posez votre question.

-Chef, cuy, ça se prononce kouill, ou kwi ? Chef ? Chef, ça va ?

L’inspecteur avait viré au rose pâle dès que les mots avaient franchi la bouche du policier. Il haïssait cette syllabe incongrue, mais il essaya de garder sa contenance.

-Hum… Et bien, on peut dire les deux. Tout dépend du contexte. Il faut prononcer celui qui est le plus rigolo selon la situation. Si je dis « Il a piqué mes cuys », comment prononcez vous cuys ?

-Euh… Kwi ?

-Mais non, kouill ! « Il a piqué mes kouills » ! Enfin, c’est logique, tss… Pourquoi est-ce que vous me prenez la tête avec cette question idiote ?

-Et ben, parce que le rapport ici présent dit que Jeannot s’est fait bouffer par des kwis… ou des kouills… C’est quoi le plus rigolo, chef ? Chef ?

Il fallu toute sa volonté à Fergusson pour ne pas tourner de l’œil. L’enfer venait de réapparaître sous la forme d’un agent municipal débile. Ne pas flancher, garder la tête froide, ne pas montrer son trouble, répétait sans cesse la petite voix dans son crâne. Il repensa au vieux marin, et à ses encouragements.

-Donnez moi ce rapport.

-Voila.

-Hmmm, hmmm, hmmm, multiples morsures, hmmm, présence d’acide lysergique, hm hm, petit rongeur, hmmm, probablement péruvien… Aucun doute, c’est un cuy.

-On est tombé sur une couille avec ce cuy, huhuhu.

-Ça vous fait rire, agent Canine ? Vous rirez moins quand une de ces maudites créatures vous aura fait exploser la cervelle.

-Excusez-moi, chef.

-Bah, laissez tomber… Mais maintenant, il va falloir qu’on se sorte les doigts du cuy… euh, du cul. C’est un affaire de la plus haute importance. Top priorité !

-Youpi, une affaire ! De toute façons, on en avait pas d’autre.

-Moui, passons… Faut qu’on réfléchisse un brin… Vous connaissez un élevage de NAC (nda : NAC : Nouveau Animaux de Compagnie) dans le coin ? Un type qui aime bien les petites bestioles ?

-Il y a bien le père Fourmoi qui est zoophile… Il élève des hamsters pour sa consommation personnelle. Il habite près du château d’eau.

-S’il élève des hamsters, il a tout ce qu’il faut pour des cochons d’Inde. On fonce !

Ni une, ni deux, le tacot de police bringuebalait déjà sur une route de campagne cabossée. La nature etait rachitique, la verdure, jaunasse, et les arbres, desséchés. La voiture s’arrêta à l’orée d’un taudis qui autrefois avait du être un vilain mas mal fichu. Quelqu’un y avait rajouté une structure attenante, en tôle rouillée, qui avait tout l’air d’un labo de meth clandestin.

-A vous l’honneur, Canine.

-Chouette ! Fourmoi ! C’est la police ! Ouvrez !

Pas de réponse.

-Police ! Ouvrez ! Fourmoi !

Toujours rien.

-Ouvrez ! Fourmoi ! Police !

Néant.

-Bon, ça ne donne rien. Laissez moi faire, Canine.

-Ok chef.

L’inspecteur Fergusson s’approcha de la porte, et commença à frapper frénétiquement dessus.

-Fourmoi ! Tu vas ouvrir, oui ? On sait que t’es là ! Tu vas nous les montrer, tes cuys, nom d’un slip ?! Fourmoi !!!

L’agent Canine n’eut pas le temps de rire à l’ambiguïté des invectives de son supérieur. Soudain, une grosse détonation se fit entendre, et au même instant, le képi du municipal s’envola en faisant des cabrioles.

-Fichez le camp eu’d chez moi, sales vaches ! Le prochain coup, c’est pour vos miches !

-Uh oh, dit Canine.

(à suivre)

Articles récents

Laisser un commentaire

Me contacter

Je vous recontacterai si je veux !

Non lisible? Changez le texte.