Texte à l’arrache 100

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Récemment, une découverte incroyable défraya la chronique : L’Antarctique, que tout le monde croyait désert, abritait en réalité, dans les flancs des montagnes de la Reine-Elisabeth, une tribu d’hommes, de femmes et d’enfants. Ils vivaient dans des cavernes creusées à mains nues, et sortaient de temps en temps, chasser Dieu sait quoi sur l’Inlandsis. Les drones et les missions d’explorations n’apportèrent pas plus que quelques clichés flous d’humanoïdes lointains, recouverts de ce qui semblaient être des peaux de bêtes. Les rares anthropologues qui parvinrent à les approcher, finirent rossés et foutus dehors. La conclusion des scientifiques fut sans équivoques : c’était des sauvages malappris, et sans lois. En effet, les Tsalals, (c’est le nom qu’on leur avait donné), paraissaient vivre sans aucun système législatif pour régir leur société. Aucun crime n’était puni, du petit mensonge au gros meurtre. Comme de surcroit, ils avaient la peau noire, on se dépêcha de trouver une matière première intéressante sur leur territoire, afin d’avoir une bonne raison de les oppresser. C’est ainsi qu’une mine fut construite à proximité du mont Markham, avec sa petite ville de criminels-aventuriers, ses prostitués, ses coups tordus, et ses opportunités de fortune facile. Une fois la surprise passée, les blagues faites, les prime-time spéciaux diffusés, la vie reprit son cours. Les Tsalals firent rapidement partie du décor, et les gens retournèrent à leurs divertissements télévisés habituels. Les sauvages glacés devinrent un simple synonyme du mot retord, ou de l’expression sans foi-ni-loi.
Un original, un ressortissant russe du nom de Piotr Vladlabibine, décida d’aller vivre chez ces mal-peignés. C’était un artiste-marin, un baroudeur aguerri, un ivrogne professionnel, un bagarreur hors-norme, devenu misanthrope à force de constater le vice dans le coeur des Hommes du monde entier. Il se sentait fait pour vivre parmi eux, zazous terribles qui avaient le mérite de ne pas se cacher derrière d’hypocrites codes civils. Il préférait leur brutale honnêteté plutôt que la morale policé des civilisés. Son âme de pöete lui faisait imaginer une existence heureuse, émaillée de quelques coups de poings, mais surtout, propice à laisser s’exprimer sa créativité dans une liberté totale. Combien de livres magnifiques, de sculptures splendides, de peintures parfaites allait-il pouvoir réaliser ? Une quantité indénombrable.
Son balluchon fait, il monta dans le premier navire qui partait vers le Sud. L’enfer blanc l’attendait. Celui où les pilotes d’avions ne savent plus ou commence le ciel et ou s’arrête la terre. Parvenu à Nostromo (la ville des mineurs), et après une demi-douzaine de rixes dans les saloons, il obtint les informations qu’il désirait auprès d’une putain crasseuse, une métisse indigène qui lui donna le meilleur chemin pour atteindre le village lacustre du peuple mystérieux. Les avertissements qu’elle lui prodigua cessèrent à la première douche de billets. Le lendemain, avec trente chiens de traineau, il prit le chemin de l’intérieur des terres, et disparu dans la clarté aveuglante de la neige réverbérant le soleil. Devant les montagnes, il hallucina. Jamais n’en avait t’il vu de si escarpées, de si tranchantes. A coté d’elles, le mont blanc avait l’air d’une aimable colline. Pendant plusieurs jours, la tourmente harcela l’équipage. Les cristaux coupants déchiraient ses vêtements, laceraient la truffe des huskys. Le froid desséchait sa langue, flétrissait ses lèvres, obturait ses yeux. Au pied du pic, Piotr ne savait plus s’il devait continuer : plusieurs chiens étaient morts, et lui-même sentait qu’il ne lui resterait que peu de temps à vivre, s’il s’obstinait à poursuivre.Mais alors qu’il se trouvait au bord de l’abandon, un cri furieux s’échappa des contreforts :
« Tékéli-li ! » « Tékéli-li ! ».
Les Tsalals l’entouraient. Par où étaient-il passés ? Enfin il les contemplait, ces êtres recouverts d’épaisses pelisses qui ne laissaient voir que leurs visages, celui d’aborigènes aux regards farouches, armés d’arcs et de sagaies.
-Qu’est-ce que tu veux, étranger ? Demanda d’une voix qui surplombait le vent, celui qui semblait être le chef. Piotr ne s’étonna même pas de l’entendre s’exprimer dans un russe parfait.
-Je viens pour vivre parmi vous, vous qui ne connaissez aucune loi. Je suis las des autres hommes, qui n’en font que pour pouvoir les transgresser, c’est la raison de ma présence. La violence et l’injustice ne m’impressionnent pas, quand elles ne mentent pas.
-Pauvre pingouin géant, reprit le supérieur, tu n’as aucune chance parmi nous. Ce n’est pas qu’on t’en veuille, mais vous les civilisés, êtes incapables de vivre avec de telles moeurs. On ne peut vivre sans loi que si on en a jamais connu. Tu flancheras au bout de deux jours. Nous, nous savons vivre dans le chaos, pas toi. Sois gentil, veux-tu ? Tire toi de là avant qu’on ne fasse des castagnettes de tes testicules.
Devant les pointes de lances qui s’approchaient, menaçantes, sous son nez, Piotr ne se fit pas prier. Il fit demi-tour, et repartit a bride abattue avec la bribe de canidé qui lui restait.
-Bon vent !
C’était le timbre puissant du Tsalal, qui résonnait dans son dos, et dans l’immensité vierge, avec, bizarrement, comme une tonalité d’ encouragement… C’est ce qui avait le plus choqué Piotr Vladlabibine : que les sauvages le chassent ainsi, sans vengeance, sans malédiction. Ils ne l’avaient pas poursuivi de leurs armes. Eux, contrairement à beaucoup d’autres, s’étaient comportés avec une élégance que les hommes modernes étaient bien incapable d’afficher. Lui se sentait inférieur, et surtout, horriblement vexé. De dépit, il s’installa à Marseille, cimetière des ambitions, finir sa vie à contempler les termitières de béton aux abords du port…

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