Texte à l’arrache 141

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Gédéon, clampin des Caillols, faisait rarement grand chose. Minable piscinier de formation, pas franchement fiable, mais pas franchement fripon, il passait le plus clair de son temps à paresser. L’argent lui plaisait, seulement, il détestait travailler. Alors, il magouillait, vivotait de missions d’interim, jouait au turf, au loto, dans l’espoir idiot de toucher le gros lot qui l’affranchirait du boulot. En attendant, il vivait toujours chez sa maman. Souvent, il culbutait Zora, la simplette de la cité, dont personne ne voulait. C’était un bon moyen de tirer sa crampe sans se fatiguer à draguer : elle était idiote, et toujours prête à se faire embobiner. A l’époque, Gédéon travaillait comme magasinier dans un supermarché. Caché dans la réserve, passant le plus clair de son temps à tirer au flan, entre deux cageots de poireaux frais, joint au bec, téléphone à la main, et Candy Crash sur l’écran. Or, il arriva qu’un jour, le Grand Patron vint visiter l’établissement, avec sa femme et tout un comité de market-managers flagorneurs. Rien d’intéressant, vraiment. Pourtant, on ne sait comment, Gédéon coucha avec l’épouse du manitou. Il la troncha derrière un container de canigou. Elle tomba amoureuse de lui. Cette liaison l’arrangeait. Entretenu comme un chihuahua de Paris Hilton, il se la coulait encore plus douce qu’auparavant. Mais sa maman avait d’autres plans. Un jour qu’il venait manger ses pâtes dominicales chez elle, elle lui dit, tout en mâchant :

-Mon petit Gédéon, tu pourrais en profiter plus. Si tu tuais l’époux, tu pourrais prendre sa place. Il faudrait que ça ait l’air d’un accident…

Le fils obéissait toujours à la mère, alors, elle lui expliqua comment faire. Une planche à roulette en haut d’un grand escalier fit l’affaire. Le bourgeois glissa dessus, tomba dans le piège et dans la pente. Sa mort ne fut pas lente. La première marche qu’il toucha de la nuque la lui brisa. Le coquin, caché non loin, récupéra l’arme du crime. La mare de sang fit tache d’encre dans les journaux, et les secondes noces de la veuve avec Gédéon, davantage. Après deux semaines, les cancans se turent. Un nouveau président de la république avait été élu. C’était plus important qu’un petit homicide. Bombardé PDG, le piscinier avait tout pour rêver. Son plaisir fut de courte durée. Sa promotion était une tache ardue, qui ne put vaincre sa nature dissolue. Il n’en branlait pas une, du soir au matin, regardant le football sur sa télé géante. Sa nouvelle femme commençait à grogner devant son attitude. Les scènes de ménage supplantèrent celle de cul. Un jour qu’il marchait dans la cité, pour aller voir sa génitrice, Zora lui tomba dessus, toute joyeuse et ronde. Elle lui annonça que son ventre était habité par un futur Gédéon. La pauvre enfant fut bien surprise de voir son copain faire la grimace. Il bredouilla trois phrases fumeuses, et reprit son trajet, en accélérant le pas. Une épine dans son pied, voilà ce que c’était. Si l’idiote débarquait chez l’officielle (et surement elle le ferait), avec le nourrisson en bandoulière, s’en était fini de sa vie de patachon. Devant les spaghettis, il raconta son soucis à sa mère. Elle aspira une pâte, et dit :

-Je ne vois qu’une chose à faire. Quand la petite sera sur le point d’accoucher, nous l’emmènerons dans les caves du bâtiment B5. Elles sont pleines de trous. Pendant que je l’aiderais à son labeur, tu en chercheras un, assez grand pour un bébé, dans les pièces à côté. Dès qu’il sera sorti, je l’étoufferais. La demeurée n’y comprendra rien. Elle est tellement bête que ce sera facile de lui faire croire qu’il est mort-né. Ensuite, je te le passerai, pour que tu le fiches à l’intérieur de la niche que tu auras trouvé. Il n’y aura plus qu’a reboucher.

Gédéon fut emballé par ce projet facile. Son rôle ne demanderait qu’un minimum d’effort. Parfait pour un cossard de son type. A la Plate-Forme du Bâtiment, il acheta un gros sac de ciment, qu’il déposa sur les lieux du futur crime, puis se mit à zoner avec Zora, ravie de pouvoir trainer avec lui. Le moment d’agir arriva peu après. Les douleurs de l’enfantement commencèrent une nuit. Le vaurien avertit sa mère, et les deux conduisirent l’infortunée au sous-sol du B5. Dans une cave obscure, la simplette hurlait à plein poumons.

-Va, va, disait la mère à son fils, va chercher ce que tu sais.

Gédéon s’exécuta. Alors qu’il avançait à tâton dans les méandres, éclairant les murs grâce à la lumière violente de son téléphone portable, les plaintes de la malheureuse lui parvenait, étouffées, glaçant le sang dans ses veines.

-J’ai trouvé maman !
-Bien, pile au bon moment ! Prépare le ciment, ça ne va pas tarder.

La voix de sa mère, assourdie par le béton, lui fit penser soudain à celle d’une sorcière malfaisante.

-Ok maman !

Il entendit du brouhaha dans la distance, ne pouvant s’empêcher de frissonner, en imaginant ce qui était en train d’arriver. Au bout de quelques minutes, les bruits cessèrent, puis des bruits de pas se rapprochèrent. Elle tenait un paquet de langes blancs dans les bras

-Le ciment est prêt ?
-Oui.
-Bon. Tiens, prend ça, et recouvre le. C’est un garçon, je crois, bref. Je retourne voir Zora, elle est épuisée. Je ne suis pas un monstre, quand même.

Elle repartit. La salle où Gédéon avait trouvé une fosse convenable était encombrée d’ustensiles divers et poussiéreux, de plaques de placo fendues, d’appareils électro-ménager foutus. Une odeur de moisi régnait au milieu de la poussière en suspension. Empêtré de son colis, il s’approcha de la petite tombe. Et les langes poussèrent un râle. L’enfant n’était pas mort ! Gédéon paniqué, ne savait plus comment agir. Les râles se changeaient en pleurs qui lui perçaient les tympans. D’horribles gargouillements de bébé. Il fallait le faire taire. Pour ne pas voir le marmot, il décida de l’achever en l’écrasant sous une plaque de placo. Le bruits des os craquant en dessous lui firent perdre la raison. Il n’arrêtait pas d’appuyer, d’appuyer, mais les glapissement redoublaient, redoublaient, de plus en plus fort dans son crâne.

-Arrête, qu’est que tu fais, crétin ! Tu ne vois pas qu’il est complètement écrabouillé ?
-Non maman, il n’est pas mort ! Tu n’entends pas ? Il couine, il n’arrête pas de couiner !

Gédéon sortit de l’immeuble en poussant des cris d’horreur jusqu’au commissariat. Les policiers durent lui taper dessus pour qu’il cesse de se rendre.

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