Texte à l’arrache 148

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(Compte-rendu de mon voyage à Socotra)

Le moteur de l’Antonov747, de la compagnie no-cost Troodair, a explosé à quelques miles marins de l’aérodrome d’Hadiboh. Les passagers ont du briser les hublots de l’appareil, et battre des bras dehors, pour aider l’avion à se poser sans trop de morts.
«Pourriez-vous m’indiquer les logements Sonacotra de Socotra ? » n’est pas une blague à faire là-bas. D’une part, parce que plus personne ne sait ce qu’est un foyer Sonacotra (Adoma, de nos jours), de l’autre, parce que les habitants de l’île sont Yéménite, pas Algérien. Dépité par ce four, je quitte l’aérogare. C’est la dernière fois que je parlerais français (et anglais).
En attendant le spatiobus, je remarque à quel point une grande partie de l’endroit ressemble à la face cachée de la lune : rochers, poussière et croûtes à perte de vue. On remarquera l’affinité de suffixe entre Sélénite (habitants de notre satellite) et Yéménite (à qui Socotra est rattachée). Ce peuple extrêmement cool ne pouvait être que le seul digne d’habiter ici. Après plusieurs heures, étriqué dans un minuscule rover, qui se chargera un petit peu plus à chaque arrêt, au mépris des lois de la gravité, les passagers et moi-même débarquons dans le centre de la capitale. Chacun s’éparpille selon son destin. C’est la dernière fois que je verrais des occidentaux.
Ô Hadiboh, perle d’Aden, que tes avenues sont larges, que tes maisons sont pleines. Que tes rues sont dégueulasses et pleines de merdes partout. Mais on s’en fout. Le ciel est bleu, la mer aussi, ils font l’amour, ils se mélangent, ils ne font qu’un, sans horizon, pendant que sur la terre brune, la rue vit de dix milles vies. D’ici on voit le minaret, et le dôme de la mosquée. Elle est à coté du stade de foot, qui est le centre de la ville. Un immense stade de foot en gravier. Soudain, une voiture m’ éclabousse en roulant dans une flaque de boue. C’est une jeep. Il n’y a que des jeeps. Quand on voit le sol… Et quand on lève le nez… Tout est caillouteux, sablonneux, salé. Tout sauf la montagne aux formes reptiliennes, quelque kilomètres à l’intérieur des terres. Trouvant qu’il n’y a rien de mieux à tripper par ici, je décide de partir vers la végétation. Alors que la jeep s’éloigne d’Hadiboh, je salue les gentils Socotris, si souvent dans la lune. C’est la dernière fois que je verrai la civilisation.
Le véhicule tout-terrain disparaît dans un nuage de poussière, me laissant aux pieds des Haghier, les monts verdoyants de l’île. Pour moi qui arrive ici, il est temps d’abandonner toute envie de retourner en arrière.Forêt, je me prosterne devant toi. Vois ce pet’ de beu, que je te craque en offrande, que tes feuilles en inspirent la fumée, et m’inspire en retour. Je pose un pied dans la verdure, puis je m’enfonce. Quand l’île s’est séparé de la motte géologique principale, la flore (la faune) est restée seule au monde. Cela c’est passé à une époque ou Homo Habilis se baladait nu dans un décor d’univers imaginaire , pendant que les cimmériens bastonnaient les serpents géants en haut des tours de… Ohoh, et même, bien avant ! Godzilla surfait au large des cotes du Japon. Mais l’agencement était le même. La gorge d’Ayat à tout du monde perdu, avec ses arbres biscornus, bouffis de tronc aux petites branches, en forme de concombres ou de plantes galactiques. On imagine voir surgir le pied d’un dinosaure derrière l’un d’entre eux, au détour d’un torrent. Plus j’avance, et plus l’espace devient moite et humide. Étouffant. Le cri des oiseaux préhistoriques fait sursauter par leur caractère incongru. Les moustiques sont tellement nombreux, qu’ils se piquent entre eux. La pente augmente, et bien plus tard, je parviens sur le plateau. Nombreuses sont les mains a avoir griffé son vieux visage. Certaines étaient étranges et pas d’ici. Pas grand chose à voir, un seau, une serpillière et un livre illustré sur les oiseaux. Je contemple le paysage… Ce qui est étonnant avec Socotra, c’est que toutes ses frontières sont mouillées. Intéressant… Des marais faméliques, le désert, et puis la côte , la côte , la côte , la côte . Deux cent kilomètres de côtes. Je fais marche arrière, en repartant vers l’extrémité occidentale de l’île. A travers la brousse xérique, je tombe sur un peuple oublié. Grands noirs sans sourire et aux regards sages, en robe de bure. Les descendant d’un ancien peuplement de chrétien nestoriens, ils saignent les dragonniers pour leurs enluminures, se nourrissant de lézards et de lait de lama. Ils m’indiquent le chemin pour rejoindre une route. C’est la dernière fois que je verrais des hommes.
Les marais sont fades et riquiqui. Il subsiste bien quelques plantes aux formes marrantes, mais c’est maigre. En quelques enjambées, j’ai fini de traverser. Des figuiers mutants marquent la limite avec le désert. J’aperçois la route. Et la sécheresse. C’est la dernière fois que je verrais des arbres.
Je prends le chemin sinueux à travers la solitude. Me voici sur l’autre versant de l’astre flottant, celui que tout le monde voit : une surface blanche et rugueuse, grélée de cratères plus ou moins profond. Si la mer n’était pas dans mon champ de vision, je pourrais vraiment me croire hors de l’atmosphère. La route serpente entre de petits reliefs, où même pas un buisson famélique ne survit. Aucune présence, si ce n’est celle du vent, qui ronge le territoire jusqu’à l’os. Après plusieurs jours de marche, la route, dont je me demande si c’est mon espèce qui l’a tracé, rejoint le littoral. Le voyage prend une allure de Divine Comédie. Le sel me bat les yeux et le cortex. La respiration de l’océan Indien me chuchote je ne sais quel secret universel, dans une langue inconnue qu’il me semble comprendre. Mes chaussures sont usées jusqu’à la semelle, moi, je ressemble à une ombre, tant je suis recouvert de poussière. Ma langue est plus parchemineuse que celle d’une momie. Peu avant de toucher au but, la chaussé est effondrée. Depuis quand ? Depuis très longtemps. Qui peut bien venir ici, à part l’ombre d’une ombre ? Il faut contourner l’éboulis en rampant à flanc de falaise, avec les flots affamés qui vous lèchent les talons. Voici la fin de Socotra, la pointe d’Arsol. Des ptéromouettes font du cerfs-volant au dessus de la mer bleue de Prusse. Face à elle, je rumine le nom de l’endroit. Arsol, Arsol, anagramme de solar ! A l’instant, où cette révélation me vient, le ciel s’obscurcit. Une soucoupe volante descend juste au dessus de ma tête. Elle à la forme des Hagiers. Aspiré par le rayon tracteur du vaisseau, les extra-terrestre me saluent. Ils sont une dizaine, ressembleà des yéménites, ont l’air aussi tranquille et joyeux qu’eux. Ils me tendent un gros joint d’herbe pure, j’en roule un avec mon matos, que je leur tend. Ils ont l’air d’apprécier la politesse, car ils me tapotent les épaules en riant de plaisir. L’un d’entre eux prend les commandes de l’OVNI, et appuie sur le champignon. Aussitôt, l’astronef décolle à une altitude incroyable. Pendant que par le hublot, je vois rétrécir la planète, mon esprit s’enthousiasme d’avance aux merveilles qu’il va découvrir. C’est la dernière fois que je verrais la terre…

(Pour mon matey Bald Gumbo Prior. Plateau, par les Meat Puppets. Spéciale dédicace au Duc de Saint-Simon, ouais gros, respect la famille, la plume, tchyavu. Paix.)

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