Texte à l’arrache 168

 Dans Rats, Textes à l'arrache

Des lames de lumière transperçaient enfin la brume gribouilleuse, et rendaient nette le Wells Fargo Center. On était dans les derniers jours de l’hiver à Portland et une certaine chaleur s’installait dans l’irréelle mousseline du matin.
Greg attendait sur le quai. Son bandana bleu et son sweat blanc à tête de mort luisaient comme des pare-chocs chromés. N’importe qui à la ronde en eût été ébloui. Sa guitare se tenait droite et fière dans son dos, bien au chaud dans son étui. Les doigts de sa main droite se sentaient découpés par l’anse de son sac de sport, car celui-ci s’alourdissait d’un imposant pédalier d’effets, bricolés par Greg lui-même. Il éternua un peu de morve épaisse qui lui chatouillait le nez. Il faisait chaud, mais pas de cette chaleur qui vous empêche d’éternuer et vous assèche le mucus. C’était plus une idée de rébellion parmi les molécules d’air froid. Et cette idée était implacable, alors que Greg se tenait sous un rayon de soleil.
Les bateaux et les cloches de bouées et les mouettes et les autoroutes et le système d’évacuation de la climatisation du local de répétition et les Boeing dans le ciel et le clapotis de l’eau au bord du quai. La tête de Greg était vide et propre. Il avait hâte de commencer. Il alluma une cigarette, et la fumée vitrifia agréablement ses poumons. Sa vieille Chevy brillait de mille feux bleus et blancs.
Sam arriva, les mains dans les poches et une paire de baguettes cachée dans la manche de sonmanteau de chasse. Il salua Greg de loin, et sourit de l’air d’un mafieux qui sait que le plan A marchecomme sur des roulettes, les yeux plissés par la lumière du matin. Il se serrèrent la main.
-Salut man.
-Salut man.
-Tu vas bien ?
-Ouais et toi.
-Ça va ça va…
-Alors, chaud ? demanda Sam en se frottant les main pour se réchauffer.
-Comme une cheminée.
-Dave est pas encore là ?
-Non… En retard… Dave, quoi.
-Putain de bassistes.
-Tous les mêmes.
-Ouais… sauf ma mère.
Ils ricanèrent.
-On a été à une soirée hier soir… reprit Greg.
-Alors c’était comment ?
-Hem… je dois dire que Dave a été particulièrement scandaleux et Greg afficha un début de sourire hilare qui fut vite rattrapé par celui qui illuminait le visage broussailleux de Sam.
-Nooon… qu’est ce qu’il a fait ?? demanda-t-il.
-Il a gerbé partout ?
-Offf, non il était juste tellement bourré qu’il a fallu qu’on le porte jusqu’à la voiture, tellement qu’il tenait plus debout. Et quand on le portait, il agitait les bras comme ça (Greg mima une sorte de dos crawlé bituré) en disant « gnon, gnaisseEeez mOi, se vleux pas rentrEeer »… Ensuite il a gerbé.
-Dans la voiture ?
-Non, heureusement, on eu le temps de voir que son teint blanc virait au vert, alors on l’a laissé vomir par la portière ouverte. Il était allongé sur le ventre, sur la banquette arrière et il gerbait… Ouuuarg ouuuuarg Raaaouuul.
Sam se jouait la scène et rit comme un singe en s’imaginant le pauvre Dave tout penaud et tout vert en train de raquer toute sa soirée. Greg eut le même rire de primate, mais pendant quelques instants, une froideur songeuse traversa son regard.
-J’espère qu’il va être en état…
Ils n’eurent rien à conclure là-dessus.
-Heum… chuis allé au ciné, hier soir, dit Sam.
-Ah ouais ? T’es allé voir quoi ?
-Les chariots de feu.
-Alors ?
-Sympa. Pas si génial que ça, mais sympa. La musique est intéressante.
-Hmhm…
-Tu l’as vu toi ?
-Nah… J’aime pas les films à Oscars qui t’expliquent la vie…
-Ah bon ?
-Ouais… C’est tellement loin de la réalité… Sûr, c’est peut-être bien observé, mais après… La vérité c’est que la vie te met de grandes claques dans la gueule quand tu t’y attends le moins…
-Mmm… ça me gène pas. Je suis bon public.
-…
-…
-Mais qu’est ce qu’il glande… Il va pas venir, tu vas voir, ce…
-Ben tiens justement le voilà, interrompit Sam en levant le bras au loin.
Dave était tout blanc mais son regard était ferme et présent. Il échangea les amabilités avec Greg. Les vagues dessinaient de fines lignes d’écumes moussues, en une calme respiration.
-Bon. Allons-y, dit Greg qui ne tenait plus en place. Il sortit de sa poche un trousseau de clefs avec un petit crâne en guise décoration.
Tous les trois se dirigèrent vers l’entrepôt moisi. Ils montèrent une volée de marches jusqu’à une porte en fer que Greg ouvrit rituellement. Elle semblait l’évent bouché d’une baleine grise naufragée. En entrant, ils sentirent le poids de la bête sur eux…
Greg mis en marche le disjoncteur, et dans un clignotement, un couloir crasseux où s’alignaient des boxes s’éclaira. Ils allèrent jusqu’à la cinquième porte à gauche, numéro 10. Greg recommença ses manigances, tripotant les tintantes, et ouvrit. On pouvait sentir l’odeur de sueur et de fumée de cigarettes froides dans l’obscurité de la petite boîte. L’interrupteur fit apparaître le local de répétition. Une batterie usée mais fière. Une basse nue. Des câbles. De gros amplis. Des pédales. Des affiches annonçant des concerts passés dans les salles de la ville. Une table avec des flyers dessus, imprimés du logo du groupe. Une moquette verte et dégueulasse. Des murs recouverts de fourrure marron datant d’une autre décennie. Et un enregistreur quatre pistes.
-Tout est branché, y a plus qu’à s’installer, dit Greg dans un soupir.
Ils se branchèrent. Sam fit cliqueter ses baguettes, et tapota les fûts doucement. Les deux autres allumèrent leurs amplis, qui se mirent à respirer.
-Ça va comment depuis hier soir ? demanda Greg à Dave avec une ironie tendre.
-Ça va. Je suis d’attaque même si je me sens bien moisor… J’ai mal aux cheveux.
Il rit rapidement. Sam et Greg se sourirent comme deux écoliers. Ce Dave… Ils se mirent à faire un peu de chambard tous ensemble, pour vérifier les volumes. Ils jammèrent sur un riff nerveux et mélancolique que Dave trouva sur sa basse. Greg fit chanter quelques notes à sa guitare. Pures, chaudes, cristallines. Puis il appuya sur une pédale d’effets, et l’instrument se mit à hoqueter un delay phase qui était comme un morceau d’espace. Le temps s’arrêtait dans le box.
Au bout d’un moment, rassasié du son, Greg posa sa guitare et se dirigea vers l’enregistreur en enjambant quelques câbles. Il l’alluma et commença à jouer sur l’avance rapide et le retour arrière. De brefs cris de musique s’échappèrent à intermittence. Il s’arrêta sur un blanc qui venait d’être dégueulé par le fade de la fin d’un morceau.
-On va pouvoir y aller, dit-il de sa voix calme et fatiguée.
Il retourna remettre sa guitare sur ses épaules et, assuré par son jack, se présenta de nouveau à l’enregistreur. Il appuya sur la touche d’enregistrement et courut rejoindre le cercle de ses amis.
-En avant… dit il.
un,
deux,
trois,
quatre !!
(Une guitare tout droit sortie du fin fond d’un église souterraine résonne comme une prière de rage,seule sur quelques mesures. Elle est rejointe dans un grand fracas uni par une basse et une batterie qui impriment un courant continu et furieux comme un torrent de boue. Pas de break ni de trêve, juste un piétinement perpétuel. Un simple tchac boom tchac boom qui imite un pas de course.)
« It’s not the truth I seek !
It’s just a mockery !
Don’t need to waste my time !
You know I’ve really tried !
You take and never give !
It get’s so hard to live !
I’m hangin on a ledge !
Pushed straight, over the eeeeeeedge ! »
(les dernières syllabes agonisent dans un cri désespéré. La guitare reprend ses droits et rabâche le riff surengorgé de delay. Mini solo, puis un pont éclair.)
« Don’t do the thing’s you do
Don’t have to oblige you
Makin choices on my own
Don’t buy their trite, and drone
Grow up and be a man
Drop dead right where I stand
I’m hangin on a ledge
Pushed straight over the eeeedge ! »
Quand la dernière note fut entièrement dévorée par le silence, Greg se dirigea souplement jusqu’au quatre piste, et appuya sur stop.
-Voilà, c’est dans la boîte, dit-il, soulagé.
Sam se trémoussait sur son siège.
-Vite vite, fais écouter ! le poussait à dire la curiosité.
Greg rembobina la cassette, et appuya sur play. Ils écoutèrent le morceau attentivement. Le son était bon étant donné les moyens. Les instruments affirmaient chacun leur identité, et l’interprétation était suffisamment bonne pour les tresser ensemble. La guitare déversait des litres de voie lactée comme un tuyau d’arrosage démiurge sur une autoroute basse/batterie.
Le morceau était énergique et rapide, entraînant comme un vortex. Et l’abrasivité de la voix n’en dégageait pas moins une certaine mélancolie douce. La mélodie était simple et mémorisable. C’était une bonne chanson.
Greg s’était un peu cassé la voix, mais Sam et Dave admirent qu’il y avait mis beaucoup de conviction, et qu’il avait chanté avec ses tripes. Il sortit la cassette de l’appareil et y colla un petit morceau de scotch blanc. Avec un stylo feutre indélébile bleu, il y inscrit les mots « Essuie-Glaces ».
-Les amis, cet album est officiellement dans la boite, annonça-t-il.
Sam et Dave poussèrent des clameurs de foule en délire molle, poussant des jappements fatigués, forçant le trait, simulant l’enthousiasme à deux de tension d’une bande de paysans acclamant leur impitoyable seigneur sous la menace de la garde. Mais leur joie était sincère et leur ironie sympathique. On fit une pause cigarette.
-Qu’est ce que tu vas faire maintenant ? demanda Sam.
-Des copies répondit Greg. Vous en aurez dès demain. Je vendrai le reste par le fanzine.
-Cool, dit Dave. Tu vas l’envoyer aux labels ?
-Ch’ais pas. Rappelle-toi de la dernière fois…
Il y eu un petit silence de souvenirs .
-Je pense que je vais juste l’envoyer à des magazines et des fanzines ce coup-là.
Ils s’entre-congratulèrent pour leurs performances respectives, et discutèrent de théories sur la scène locale et de la nouvelle Gibson qui faisait rêver Greg même s’il était un punk intégriste et de la nouvelle voiture de Bob Roberston qui était déjà en panne et des rats domestiques de Sam qui étaient très intelligents et de musique, de musique, encore de musique…
Dave détacha son cul de la moquette.
-En tout cas, j’suis content, dit-il en s’enroulant dans la sangle de sa basse.
-Ouais. On l’a fait, dit Sam, les baguettes en main.
-Oui, dit Greg qui avait repris sa guitare. C’est une bonne chose.
Et ils jouèrent encore….

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