Texte à l’arrache 212

 Dans Textes à l'arrache

Le nombre d’ingénieurs de génie liquidés était tel, que leurs cadavres finirent par affleurer à la surface de l’eau. Les grands constructeurs automobiles durent donc se résoudre à un nouveau type de moteur, sans essence, qui attendait depuis des lustres : le moteur au CO2. Comme son nom l’indique partiellement, il fonctionnait grâce un système spécial. Un aspirateur suçait l’air extérieur. Celui-ci passait par un tuyau filtrant, destiné à extraire le carbone vers un cœur central. Dans ce dernier, la transformation du carbone en oxygène créait une réaction qui activait le moteur. Puis, l’oxygène était expulsé, avec les autres particules. Inutile de dire que ce procédé, cent pour cent naturel, ne polluait pas du tout. Une révolution. Les Émirs tombèrent de leurs derricks. Le salon de l’automobile de cette année fit saliver les amateurs de belles mécaniques, notamment la Corvette à quadruple turbines en V, et son capot interminable. De zéro à cent kilomètres heure en zéro virgule trois secondes…

Bien sûr, il y avait un hic : tout cela était parfaitement gratuit. Les gens commençaient à s’amuser, à devenir dingues. Heureusement, les lobbys de l’industrie avaient une idée. Puisque le Moyen-Orient s’ensablait pour de bon, il y avait toute la place pour tirer sur les ficelles de leurs pantins. Et l’air devint payant. Il suffit juste de rajouter un zéro après la virgule. Une inspiration, zéro virgule zéro zéro zéro cinq centimes de n’importe quelle devise. Une expiration, zéro virgule zéro zéro zéro cinq centimes également (mais déductibles des impôts). Un éternuement, zéro virgule zéro quatre-vingt dix centimes, un bâillement, zéro virgule cent vingt centimes, un soupir (le plus cher) zéro virgule cinq cent centimes ! Autant dire que la tristesse n’était pas rentable. Dès la naissance, on utilisait désormais les puces d’identification comme compteur. A la majorité, le nombre des respirations, reniflements et toux diverses, était décompté, à régler tous les mois. Et à la pompe, il fallait encore payer, car l’oxygène recraché par les voitures devait être « retraité » avant d’être réutilisable. Il n’y avait plus que le Bhoutan et la Corée du Nord qui respiraient gratuitement.

Passons les détails économiques, les tenants et aboutissants qui pourraient alimenter l’anthologie de la dystopie en dix milles volumes. Un jour, quand le trou dans la couche d’ozone fut rebouché, il commença à y avoir beaucoup d’oxygène. Beaucoup beaucoup d’oxygène. Qui, se mélangeant avec l’azote, que le moteur expulsait aussi, se transforma en protoxyde d’azote, très connu sous le nom de gaz hilarant. Les gens se mirent à se tordre de rire sans raison pendant cinq minutes, donnant lieu à des scènes délirantes, puis sombrèrent dans un profond coma. Il y eu des centaines de milliers de morts dans le monde entier. Des accidents domestiques, des mouvements de foule. La vrai hécatombe se fit sur les routes, sur les rails, les mers, et dans les airs. Au bout d’un moment, comme dans la Ceinture Empoisonnée de Sir Arthur Conan Doyle, la population peu à peu se réveilla, constatant le carnage. Par bonheur, un nombre impressionnant de victimes étaient de gros pontes de la finance, moguls et milliardaires divers. Un tas d’entre eux, c’est amusant, avaient péri de crise cardiaque, lors de la grosse crise de rire. Le reste s’était crashé en jet privé, ou avait coulé à bord de pédalos dorés.

Alors enfin, on respira.

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