Texte à l’arrache 229

 Dans Textes à l'arrache

Stephane Labyrinthis entra dans la cuisine. Dans la pièce blanchie par les rayons coupants du soleil, six personnes étaient assises autour d’une table. Les jambes de sapin lui parurent étrangement frêles, comme lui. Elles supportaient le poids d’un imposant gâteau, de verres à moutarde, et de deux magnums de champomy. Mais malgré leur minceur, elles ne ployaient pas. « La peinture écaillée les solidifie », se dit Stéphane, qui au même instant, comprenait le destin de ces pieds de tables : esclaves, elles s’acquittaient de leur fonction, jusqu’à ce que le temps, le feu, le plafond, un trop plein de plats ou la colère ne les brises.
Une des personnes attablée lui lança ses doigts au ciel pour le saluer. O’Poliphème, son cousin germain. Son polo rose le drapait comme une voile en peau humaine, qui se frossait au rythme des soubresauts de sa poitrine.
-Ohoh, Stéphane, viens donc t’assoir !
Un sourire jaunâtre accompagna l’invitation, que Stéphane ne pouvait refuser. Tous les convives étaient de sa famille. Sa mère, son père, sa tante Pustule avec ses yeux qui ne savaient pas où aller, ses deux petites soeurs, O’Polypheme, ainsi que son arrière grand oncle Bardamou, accroché dans un cadre contre le mur. Son cousin se leva, en faisant crisser sa chaise, et en ecartant son bide recouvert de maille jersey. D’un geste fruste, il alla prendre une chaise, qu’il fit racler vers la table. Stéphane s’assit, à coté de lui, avec un petit sourire timide.
La galette sur la table brillait de sucre et de fruits confits, sertis sur sa circonférence. Une couronne en carton doré reposait sur ce coussin de pâte levée. Le père, couteau à la main, grinça en s’en approchant. Digne comme un seigneur, il retira le diadème bon marché, le traitant avec tous les égards que ses mains épaisses et caleuses pouvaient offrir, trancha solennellement en six parts égales la brioche. Le silence s’allongeait de tout son poids sur la pièce. Seul, le tic-tac de l’horloge du salon grignotait les minutes, au loin. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.

-Celui qui aura la fève sera le roi, commenta la mère en souriant, alors qu’elle distribuait les assiettes.
-La reine ! protestèrent les petites sœurs en souriant par mimétisme, et en fronçant leurs sourcils clairs.
-Hum… Ou la reine. Il ou elle ne sera pas obligé d’aller à l’église demain.
Stéphane sourit intérieurement, en regardant la serviette qu’il enroulait déjà autour de ses doigts nerveux. L’église etait toujours fermée.
-Tiens, lui fit passer son cousin.
Un hochement de tête en remerciement suffit à Stéphane, et celui-ci fut accepté tacitement par l’assemblée, qui entrechoquait déjà les couverts contre les assiettes. Labyrinthis decoupa un morceau de gâteau, puis amena la fourchette à sa bouche. Il mâcha.
Quand sa molaire entra en contact avec la matière dure, un flot de solutions chimiques inonda d’abord la surface de son cerveau, avant d’envahir progressivement le reste de son corps, sensation froide et chaude à la fois, comme du liquide de contraste. Un plaisir puissant coulait dans ses veines, et il pouvait précisément sentir son parcours, qui montait, descendait, montait encore, au tempo de ses idées associées. Le choc avait ouvert la graine l’avait ouvert, et la plante qu’elle contenait, déployait sa tige le long de sa colonne vertébrale , chatouillait son palais de ses feuilles, s’enroulait autour de l’autorité de ses parents, du mépris de ses petite soeurs, du regard torve de sa tatie Pustule, de la bedaine idiote de son cousin. Elle les enserrait, les contractait, les pulvérisait de toute sa puissance incontestable, faisant exploser leurs particules dans le ciel de son subconscient. C’etait le monde, la nature qui s’impose, commandante jusque dans de petits symboles, les petits symboles désuets que se donnait l’humanité pour organiser arbitrairement son existence dénuée de sens. Pendant le temps d’un goûter, il régnait  par le bon vouloir d’un légume. C’était la réponse à la question qui le torturait depuis l’enfance : Comment exister ? A l’instant où il prit conscience de ceci, Stephane jouit de toute son âme, de toute son enveloppe, et de tout son slip.
Un cri de surprise etouffé s’échappa de lui, ce qui provoqua l’interruption immédiate des bruits de mastication. Enfonçant son index et son pouce dans la bouche, devant les regards à moitié envieux de ses proches, ses joues se deformèrent comme les parois d’un sac. Il cracha. Le trésor baveux reposait dans sa main.
-Je… C’est moi qui ai la fève ! annonça t’il.

C’était : épiphanie à l’épiphanie.

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