Texte à l’arrache 283

 Dans Textes à l'arrache

Homélie de l’évangile phocéen :

Marseille, la ville qui se nourrit de fous. Le dernier qui reste est en train d’écrire ce texte.

Pourquoi pense t’on à un cadavre quand on pense à Marseille ? La chaleur est poisseuse. L’air vicié par les gaz de décomposition. Beaucoup de corps chauffent au soleil, et des millions de drosophyles bronzent à l’ombre des plaies par balles. Il y a un relent de zone sinistrée, entretenu par l’esprit de massacre méditerranéen, incarné dans les criminels locaux. Marseille est un ossuaire dont les frontières s’étendent bien au delà du cimetière Saint Pierre. Les catacombes abondent, et sous la Major s’entassent les pestiférés, dans des charniers aplatis par le roulement perpetuel des cercueils en métal dont les locaux ne peuvent se passer : les voitures. La plupart des familles de vers nécrophages recensées en possèdent au moins deux, pour pouvoir déféquer deux fois plus sur la nature déjà bien putréfiée, la mauvaise conscience dans la boite à gant, de jour comme de nuit, hiver comme été.
Baudelaire a dit que l’été est l’époque où on pense le plus à la mort. A quoi donc alors songer ici, sinon au grand sommeil, durant cette perpétuelle saison que nous envie les nordiques : été naissant, été brulant, été mourant, été glacé. Été d’enfer.
Et ce soleil qui vous pique les yeux de ses harpons dorés, qui vous les arrache et vous laisse aveugle quelques secondes pour avoir eu l’insolence de le regarder en face, le temps de vous faire broyer par un tramway. Ces fumets puant qui vous défoncent les narines, indices tangibles de la charogne souterraine. Ces recoins crasseux de pisse et de merde, comme autant de grands reporters abattus. Ces poubelles qui s’entassent comme des dépouilles d’enfants découpés en petits morceaux, réceptacles dégoutants des vilains secrets des habitants. Ces grafittis crachés sur les murs, hurlements cinglés des psychoses locales ? Ces facades sculptées qui se grattent les croutes ?
Tout ce floute dans le mirage de la chaleur. le bitume fond, l’eau du port bout, les poissons meurent, le metro beugle, les immeubles se ramolissent, les visages vous dévisagent, les bouches vous insultent, et cet amas de chairs, de feraille et de pierre devient un vaste champ de sable mouvants.
À l’horizon, les bateaux disparaissent, et les espoirs aussi. Marseille n’est pas que le mouroir de la dignité, c’est aussi celui des ambitions. On s’y installe comme dans un caveau : on se met au frais et on refait le monde avec les autres squelettes. On joue au mikado, le premier qui bouge à perdu. Personne ici ne veut ressuciter, les anormaux qui en expriment le désir sont priés de rester pittoresques, et de creuser leur trou un peu plus profondément, afin de faire le moins de bruit possible, et de ne pas déranger les touristes en dépression. Le contrevenant s’exposera au courroux du Minos local. Son châtiment sera de rester coincé là pour toujours, et de reussir à échouer pour l’éternité, sous les railleries des boulistes. La bonne mère et son fusil vous ont à l’oeil, du haut de son mirador. A la moindre tentative d’évasion, elle tirera sans sommation.

 

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