Texte à l’arrache 289

 Dans Mémoires de musicien, Textes à l'arrache
(EXTRAIT DE MES MÉMOIRES : MOI, JE, PERSONNELLEMENT, SORTIE PRÉVUE LE 23 FÉVRIER 2021, AUX ÉDITIONS MASTURBARD, QUI SERONT DISPONIBLES DANS LA POCHE INTÉRIEURE GAUCHE DE MON COSTUME DE MACCHABÉE. PASSAGE ISSU DU TOME 25, LIVRE 34 : MES ANNÉES ROCK.)

On a établi un drôle de record avec Supertimor (non homologué) : on doit être un des groupes qui a le plus petit ratio existence/concerts. C’est simple, on a dù faire dix gigs en dix ans. Si on fait une moyenne, ça fait un concert par an, c’est pas bézef. Concrétement, il y a eu des trous de plusieurs années entre deux shows.

S.A.S 2 Bélzémouk et Guignol n’ont jamais été très friand de se donner en spectacle. Paradoxal pour des musiciens comme eux. Vraiment, vraiment, mais VRAIMENT, ils détestaient ça. De l’autre côté, chez les Nitwits, on faisait tout notre possible pour jouer et tourner régulièrement, et on adorait cette vie. En tournée, j’avais l’impression d’être un marin, mieux, un pirate. Chaque jour était une étape dans un port, on y voyait de nouvelles têtes, de nouvelles musiques, de nouvelles anecdotes. On savait qu’on pouvait faire les fous, puisque nos lendemains en ces lieux n’existeraient pas. On repartait le matin vers d’autres destinations, et ça recommençait de plus belle. Le pied. Mais avec mes deux sombres amis, il n’y avait pas moyen. Un jour même, Ritchie en a eu marre, et ne s’est pas privé de le dire. On devait faire une soirée Superimor/Nitwits je sais plus où, à l’Entropy ou à la Salle Gueule, c’était l’enfer. Les ST se révélaient fort indécis : on prend les amplis de qui ? Le matos de qui ? On y va comment ? Faut-il vraiment qu’on y aille ? Des questions bêbêtes, qui pour l’heure, ne trouvaient pas de réponse. Normal que cela ait enervé Ritchie, qui est faussement désinvolte, mais vraiment carré, agissant. Il s’est barré, purement et simplement. Du coup, on a bien été obligé de bouger, la queue entre les jambes, avec le reste des demeurés nous regardant avec commisération. Une énième fois, ma trogne vrillait dans l’oeil du cyclone.

C’est dommage, parcequ’avec Supertimor, les concerts se passaient toujours super bien. On a joué avec des pointures du milieu, Atomic Bitchwax, High on Fire, ainsi qu’un de mes groupes chéris, Blood Duster. On était tous les trois méga-fans depuis le premier album, Yeest (nda : voir le lien). J’ai tellement headbangué pendant leur prestation, que je me suis déplacé une cervicale. J’ai fini au urgences, et les mecs de Blood Duster m’ont dédicacé un flyer, où il y avait un portrait de moi avec le cou tordu. Souvenir adoré.
Quand on les voyait dans les loges du Korrigan, à Luynes, ces groupes anglo-saxons, on avait l’impression de voir des dieux descendus de l’Olympe. On se sentait minuscules et indignes, tel Wayne Campbell et Garth Algar face à Alice Cooper. Ces puissants seigneurs des cieux m’ont dit des choses qui me sont resté pyrogravé en profondeur sur la planche de ma mémoire. Le gratteux d’Atomic Bitchwax m’a confirmé que Pavement était un superbe groupe, surtout la chanson Grave Architecture (qui depuis, est resté ma préférée). Le colossal chanteur/guitariste de High on Fire, Matt Pike, a descendu un bouteille de Jack Daniels sous mes yeux, dans les loges, puis il s’est assis près de moi, et m’a dit dans un anglais chiffoné, « jyou now maaan, youvegot todooo the revoluchhiionn ». Quand ça été leur tour de jouer, ils ont été énormes, méga-forts, méga-puissants. Matt Pike avait l’air d’Hephaistos dans sa forge, de la lave en fusion coulait dans nos oreilles. Qu’est-ce qu’il avait raison de brandir cette philosophie…

Et puis on à joué à Paris avec Acid King, au Batofar, une salle de concert installée dans une péniche, sur la Seine couleur urine. Quel bon moment. Ca a commencé gare Saint Charles, le matin, avec trois payots essayant de prendre le train. Ils ont fini par trouver le bon, sont montés dedans avec guitares, cymbales, et un caddie de vieille contenant la précieuse tête d’ampli de Son Altesse Sérénissime. Le voyage s’est déroulé à la vitesse supersonique de leurs rêves et de leurs angoisses, et puis ils sont arrivés.

On a posé le pied à Paris, nous, les payots, et on se sentaient vraiment perdus. Je ne me rappelle plus trop, je crois que Marie-Pierre Li et Nagawika, nos contacts, sont venus nous chercher. En tout cas, on est arrivé au bord de la Seine. Des nuages gloutons avalaient le ciel au dessus des quais, et le fleuve envahissait le panorama, coupant la ville en deux. Le Batofar était une salle d’une capacité d’environ trois cent cinquante personnes, et c’était marrant parce que forcément, ca tanguait. Une salle de concert en équilibre sur de la pluie molle, en quelque sorte, fallait avoir le pied marin. Nous étions donc là pour faire la première partie du groupe Acid King. Quand Belzémouk m’a dit que c’était le groupe de la femme du batteur des legendaires Melvins, mon compteur à bons plans m’a quasiment pété à la face. Rendez vous compte, les mains des personnes qu’on allait serrer avaient serré celle de musiciens qu’on révérait comme des apôtres. De me dire que moi, stupide soupion phoceen sans avenir, allait rencontrer des faiseurs de son professionnels, des vrais qui touchent leur bille à faire la musique comme je la préfère, ça me réchauffait étrangement l’égo. Les trois rois de l’acide était en effet de vrais princes et princesses, gentils, cordiaux et simples, en plus d’être d’impressionants maîtres de leur art. Ils étaient comme ces punks pionniers primordiaux qu’on se fantasmait sur la base de photos et de clips vidéos. On a vite fait copain-copain. Avec nos compatriotes, c’était pareil, si ce n’est de pittoresques différences de langage : nos argots respectifs faisaient que parfois, on ne se comprenait pas. Faut dire qu’on y allait pas de main morte question idiomatismes locaux imbitables. A certains moments, on sentait une barrière linguistique aussi épaisse que celle qui nous sépare des québécois, par exemple. Hostie de langue française de marde, mon vier maintenant. Ce ne sont que des détails.

Nagawika et moi, on est allé faire un petit tour dans les environs du Batofar, pour acheter des vivres, et on a discuté en chemin, aux abords de la bibliothèque nationale François Mite Errante. La rivière opaque clapotait au rythme de nos semelles. Avec ma balourdise et ma gaucherie habituelle, j’ai papoté avec lui. C’est un brillant illustrateur au pinceau bien trempé, ce genre de personnage authentiquement talentueux qui m’impressionne toujours beaucoup. Lui était d’une humilité qui renforçait son panache, avec sa dégaine de pur hardos incorruptible. Tout simplement très sympa, ce petit moment, j’ai regretté que nous n’ayons pas plus de temps pour tchatcher ensemble. Les illustrations qu’il a fait pour nous, la pochette du dernier album (entre autres), sont tout simplement somptueuses. Un coup de crayon hachuré, au noir et blanc contrasté, crumbien, burnsien, mais totalement assimilé et surpassé vers l’abîme. Il nous a meme cité dans sa bd, et ça, je ne l’aurais jamais imaginé, même dans mes fantasmes les plus narcissiques. Nous sommes revenus pour le debut de la soirée, qui commençait à poser sa nappe rose au dessus de nous. On a fumé un méou dans les loges, on s’est pris en photo avec Naga. Le concert, c’etait la guerre, ce qui pour nous marseillais, veut dire que c’était géant. Une salle comble reclamait nos morceaux, mieux, connaissait les titres et les paroles ! Nous, transporté par cette songerie d’Ile de France, on s’est cru les provinciaux conquérants, le temps d’un set. Ça ne nous arrivait pas souvent, l’enthousiasme spontané du public, notre scène locale étant plus qu’avare en encouragements. On entendait crier « L’eau de José !« , ou « Sur le chemin des Goudes !! ». Les Goudes, sérieux… C’est le bout du bout lunaire de Marseille, avec son port miniature et ses bunkers abandonnés dans la rocaille. Là, c’était exotique comme l’Arizona lointain, ou le Bayou vaudou. Hallucinabsurde. Les spectateurs ont beaucoup aimé, on a vendu des cds et discuté avec plein de personnes super sympas. À un moment, un grand type dans un t-shirt à rayures noires et blanches est venu nous voir. D’un ton magnanime, ils nous à dit : « vous les marseillais, vous êtes des enculés. Mais ce soir, vous avez bien joué, alors on ne vous cassera pas la gueule ». C’était un boulogne-boy, la frange hooligan dure des supporters parisiens. Mouarf, nous qui n’en avions rien a battre du foot. Mais avec nos physique de crevettes névrotiques sous-alimentées, on etait pas mal contents d’avoir échappé à la bastonnade ! Cocasse. Effrayant mais cocasse. On peut vraiment dire ici que la musique adoucit les moeurs… et fait éviter les lynchages, haha.

Le show d’Acid King etait splendide. Après leur prestation, on s’est tous auto-congratulé d’égal à égal, quel honneur. On est vite parti ensuite, il fallait prendre le dernier metro pour rejoindre notre pied a terre du jour. On dormait chez le redac chef du magasine Versus, qui depuis est devenu Noise, puis New Noise. Fin de journée classique : on a fumé un petit pet’, fait quelques châteaux en Espagne, et puis on s’est couché, le train partait tôt. En verité, on etait tellement stressos de le rater, qu’on s’est barré comme des voleurs à cinq heures et demi du matin. Timides un jour, autistes toujours… Par la fenêtre du taxi, je regardais les files d’attente sur le trottoir, qui attendaient sagement de rentrer en boite, rue Oberkampf. J’ai eu conscience du statut de pôle rayonnant de Paris : la vie culturelle ne s’arrête jamais ici, depuis presque mille ans. A la même heure, à Marseille, c’est les tréfonds de l’au-delà, facon Lucio Fulci, depuis deux milles six cents ans. De retour chez nous, Barbe et Cheveux est venu nous chercher à la gare, avec notre matériel et nos nouvelles satisfactions : on avait été pro, et on avait tutoyé les damnés du metal ! Mon R.M.I serait bientot de l’histoire ancienne, c’etait certain !

(Illustration par Nagawika. Bonne journée. Dédicace à toute la bande Slow End. Stay true, stay black metal)

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