Texte à l’arrache 290

 Dans Textes à l'arrache

-Je hais l’époque moderne. La vie, c’est de la fange, mais on nie à l’homme sa mélancolie et son droit de la révéler. je déteste ça…

Quand le type à la télé avait deformé sa citation, François-René n’y tint plus. Il rassembla ses particules, et sortit de sa tombe, spectatrice du vent et des rugissements de la mer, sur l’ile du grand Bé. Profitant de la marée basse pour traverser à pied, il rejoint St Malo. Les passants stupéfaits voyaient passer sous leurs nez un petit bout d’homme, petit comme on ne l’est pas, dans un manteau de drap marron, à parements de velour noir, les cheveux embataillés, l’air affecté, résolu et comploteur. Il avisa un bâtiment sur lequel une plaque de cuivre indiquait « France Infos, secteur Saint Malo« , y entra en defonçant la porte d’un coup de pied surnaturel, alla directement vers la salle de l’émetteur, sous les regards médusés des employés. Avec un savoir incompréhensible, il tritura les potards, régla les fréquences, bidouilla le codeur. L’écrivain fantôme irradiait une aura si imposante, que personne n’osait contrecarrer son mouvement. Il se saisit du micro, lança le signal, et se mit à parler d’une voix d’outre-tombe.

-Message à tous les perdus dans ce siècle. Ici Chateaubriand, je répète ici Chateaubriand. Ma mère ne m’a pas donné le jour, elle m’a infligé la vie. Infligé la vie. Infligé. N’ecoutez pas les mensonges. Vous n’êtes pas seuls, je répéte, vous n’êtes pas seuls. Restez confiants, le nuage sombre passera, mes frères et sœurs qui lèvent les yeux vers les espaces infinis. Ne croyez pas les devins de la science : la Beauté est là, la Beauté est là. Les carottes ne sont pas cuites, je répète, les carottes ne sont pas cuites. Soyez forts, mes amis, soyez forts. Je continuerai de veiller sur vous…

Puis, d’un geste solennel, les yeux clots, il reposa le micro sur la table. Il se transforma en courant d’air, et, sous la forme d’un tourbillon de poussière, s’echappa par la fenêtre. Le brouillard illustre s’envola au dessus des vagues grises, pour regagner sa dernière demeure. Les mouettes criaient d’effroi.

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