Texte à l’arrache 300 (!)

 Dans Textes à l'arrache

1804.

-Je reste persuadé que c’est une très mauvaise idée…

-Et qu’est ce qui vous amène à cette conclusion, monsieur Pass ? répondit le prêtre, sans détourner le regard de son itinéraire.

Les deux hommes restaient un peu en retrait du petit groupe d’officiels. Les roues du chariot couinaient. Il était recouvert d’un drap, dont les plis se froissaient et se défroissaient, indiquant certains contours du corps qu’il recouvrait. Georges Foster était encore chaud. Sitôt détaché de la potence, Aldini l’avait fait emmener vers l’intérieur de la prison, jusqu’au bureau du Directeur, où tout son matériel avait été installé.

-Cet italien, mon père, n’est qu’un faiseur de miracles… « Car il s’élèvera de faux Christs et de faux prophètes, et ils feront de grands miracles et des prodiges jusqu’à induire en err… »

-C’est très bien, monsieur Pass, interrompit l’ecclésiastique d’un ton paternel, vous êtes un bon bedeau, vous connaissez bien vos évangiles. Rassurez vous néanmoins, le professeur Aldini n’est pas un prophète, mais un homme de science. Il veut juste nous montrer comment opère les prodiges de Notre Seigneur, dites vous cela.

-Quand même… Je n’aime pas bien ça. Et si le mort revient à la vie ? Cet homme a tué femme et enfant !

-T..t..t, vous vous noyez dans un verre d’eau, monsieur Pass. Si cette pauvre brebis égarée venait à ressusciter (ce qui me semble fort improbable), n’oubliez pas qu’elle a été condamnée, je vous le rappelle : « a être pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive ». S’il vit à nouveau, il sera pendu à nouveau, tout simplement, dit le prêtre avec un sourire en coin. Contentez vous de sonner les cloches pour le rappeler aux autres.

Monsieur Pass ne répondit pas, se contentant de marcher au pas de son interlocuteur, en jetant, de temps en temps un oeil inquiet vers la tête du convoi. Malgré les nombreuses semelles à frapper le sol, le bruit sinistre et lancinant des roulettes s’imposait à tous les autres. Le sol de pierre et les hautes voutes se transformèrent en bois ciré et en plafond décoré. Les hommes entrèrent dans le bureau. On avait déplacé les meubles, installé des chaises, et apporté une sorte de boite d’imposante dimension, aux arêtes de cuivre. Deux long fils de plusieurs mètres en sortaient, emmêlés par terre comme des serpents endormis. Une grosse manette recouvrait le pan de la boite faisant face aux spectateurs.

-Prenez place, messieurs, je vous en prie, dit Aldini avec un accent italien prononcé, ce qui ne manqua pas de faire pouffer certaines parties de l’assemblée en train de s’installer. La plainte du chariot s’arrêta devant lui. Il souleva le drap quelques instants, hocha la tête affirmativement, puis découvrit d’un coup sec l’étoffe, en prononçant quatre ou cinq mots dans la langue de Dante. Un assistant couru ramasser la pièce d’étoffe. Georges Foster apparu, habillé de ses hardes de bagnard. On avait rentré sa langue dans sa bouche, pour que le malheureux ait l’air moins figé dans sa souffrance, mais la crispation de ses doigts ne laissait aucun doute sur son état actuel. Il était bel et bien mort. La rigor mortis ternissait les chairs molles, coulant son ciment froid dans les veines. Le directeur, son secrétaire, le médecin de la prison, le gardien en chef, accompagné de ses deux meilleurs homme, pour leur édification, le prêtre, et le bedeau attendaient. Le scientifique supervisait l’installation, en prodiguant des ordres dans sa langue natale.

-Messieurs, nous procédons à la mise en place, qui ne seras pas longue. Je vais profiter de ce temps pour vous exposer l’objet de cette expérience. Mais tout d’abord, laissez moi me présenter. Je me nomme Giovanni Aldini, physicien, et mon oncle n’est autre que l’illustre Luigi Galvani, cet homme, ce génie, qui a fait avancer l’humanité d’un grand pas, en donnant son patronyme à la postérité. Grace au procédé de la galvanisation, je vais vous faire, messieurs, assister à un vrai miracle.

Le prêtre chatouilla subrepticement du coude monsieur Pass.

-Mon célèbre parent a démontré, en 1791, dans son De viribus electricitatis, que le corps humain, ainsi que celui de tous les êtres vivants, était animé par l’électricité. Pour mettre ce phénomène en évidence, je vais stimuler les muscles de ce pauvre bougre en y introduisant d’abord un conducteur électrique dans son anus, et un second en haut de sa colonne vertébrale…

Le chef des gardiens et ses sbires poussèrent des gloussements étouffés, qui cessèrent aussitôt que le directeur racla sa gorge en leur jetant un oeillade sévère.

-Puis à l’aide de cette machine, de ma conception (il présenta d’un geste ample la mystérieuse boite), je vais déclencher une réaction chimique qui produira une énergie électrique puissante. Et cette dépouille inerte, donc, par le truchement de cette énergie, va être réanimée. Oui messieurs, parfaitement, réanimée. Oh, je n’aurais jamais l’audace de comparer cela à une intervention de Notre Divin Seigneur dans les Cieux, bien sûr. Ceci n’est qu’un phénomène physique. Cet infortuné ne reviendra pas à la vie, du moins pour l’instant, sourit-il.

Un rire complice jaillit dans l’assistance, amusée par ce clin d’oeil. Seul Pass demeurait silencieux.

-Bien, tout est prêt, nous allons pouvoir commencer !

Avec la vigueur de l’assurance, Aldini se retourna, vérifia une dernière fois le bon branchement des câbles, baragouina de nouvelles directives à ses compatriotes, puis s’approcha de l’énorme manette, qu’il saisit d’une poigne ferme.

-Ce bonhomme m’a surtout l’air d’un magicien de foire, chuchota le prêtre à son bedeau mutique, dans une vaine tentative pour le dérider.

-Attention messieurs… Que le phénomène opère. Sic fiat !

Le coup de tonnerre que suscita la mise en marche pétrifia le public. Le processus s’enclencha alors. Les mâchoires de Georges Foster se mirent à trembler. Puis, les autres muscles du visages se déformèrent à l’unisson, d’une manière horrible et inhabituelle. Soudain, l’oeil gauche s’ouvrit, et se referma tout de suite. Il s’ouvrit encore, et encore, animé par un clignement furieux. L’oeil droit fit de même, mais à une cadence totalement désynchronisée de celle de l’autre. Les globes oculaires papillotaient de l’illusion de la vie, car il était incontestable qu’il n’y avait plus la moindre lueur dans les iris ternes du prisonnier mort. La bouche se distordait en d’innombrables rictus qui révélaient à chaque fois une denture à jamais figé dans un affreux grincement. Tout d’un coup, le buste se redressa. Le bras gauche se tendit, et les doigts de la main s’agitèrent, comme pour inviter les vivants qui était là à une danse macabre. Les jambes se secouaient, s’ébrouaient, remuaient en l’air, commettaient des entrechats fous. L’audience était pétrifiée de fascination. On avait jamais vu spectacle aussi funèbre.

L’expérience dura une poignée de minutes, puis le corps se calma petit à petit, avant de reprendre sa position de départ. Georges Foster sembla se rendormir. Un lourd silence appesantit l’ambiance de la pièce.

Il y eu un nouveau coup de tonnerre, mais cette fois-ci d’applaudissement. Tout le monde se leva pour acclamer le savant, à l’exception de monsieur Pass.

-Monsieur Pass, est-ce que tout va bien ? demanda le prêtre. Vous êtes livide, mon bon.

Le bedeau suait à grosse goutte, respirait bruyamment. Il dévisagea l’homme d’église, mais ne prononça pas un mot.

-Qui y a t’il, Pass, dit le chef des gardiens. On dirait que vous avez vu un mort. Et il s’esclaffa.

-Monsieur Pass ? monsieur Pass ? On dirait que ça ne va pas, non ? questionna le docteur, qui fut le premier à avoir l’air inquiet.

Pendant que le directeur, son secrétaire et le prêtre entouraient Aldini en le bombardant de félicitations et de questions, le docteur fit emmener le bedeau, toujours en état de choc, à l’infirmerie.

Il y mourut quelques heures plus tard.

 

(basé sur une histoire vraie)

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