Texte à l’arrache 340

 Dans Textes à l'arrache

*Dlidliblub* *Dlidliblub*

-Monsieur ?
-Vous êtes Vinzo ?
Tout en hochant la tête, Vinzo ne peut s’empêcher de scruter le curieux bonhomme en face de lui. Le personnage porte une longue blouse noire d’écolier (c’est la seule chose à laquelle le résident peut penser). Un élégant nœud blanc autour du cou, empaquette de manière définitive cet homme dans une aura de puissance artistique telle, qu’il est impossible de rire au nez de ce pierrot vêtu d’encre. Le visage, mis en valeur de la sorte, brille d’une pâleur inquiétante dans la cage d’escalier. La bouche est tirée d’un geste sec, retombant aux commissures, le nez est fort autoritaire, et le regard est celui d’un gabian sévère. Non, non, pas d’un gabian, celui d’un goéland, bien sûr, à mille lieux au dessus des marins et de leurs brule-gueules. Sur son large front passe des nuages, et des tempêtes cérébrales sans fin.

-Bonjour. Baudelaire, Charles. Homme de lettres.

À ces mots, Vinzo se plaque au sol, face contre terre, et commence à gratter le parquet pour s’enterrer devant le grand pöete.

-Oh, Maître, je ne suis pas digne de vos regards ! Je m’aplatis de honte devant votre puissance. Pardonnez-moi, je n’ai pas pu finir ce que m’avait demandé Soljenitsyne (ndavoir texte à l’arrache 318) , je… j’ai été malade, je n’avais plus de papier toilette. Ne soyez pas trop dur avec moi, même si je le mérite, méprisable nouille molle que je suis, Maître !

Sans se départir de son flegme, ni de sa dignité, Baudelaire lève un sourcil, comme un monsieur Spock qui s’ignore.

-Ça va, ça va, arrêtez de ramper. Vous avez vraiment cru le popov l’autre jour ? Diantre, que vous êtes crédule… Permettez moi donc d’entrer, plutôt.

-Gne vougnen prie, gnentrez, dit Vinzo, la bouche embrassant toujours le par terre. Le grand homme enjambe avec noblesse le corps qui le vénère, et se dirige vers le salon. Nonchalamment, les mains jointes dans le dos, il jette un oeil aux bibelots, au point de Hongrie, à la corniche, aux murs…

-J’aime beaucoup vos lustres.

Vinzo, suivant son idole en se tirant à la force des bras, tel un tibétain autour d’une montagne sacrée, finit par se relever, las de ses efforts benêts. Les cloches de l’église Notre-Dame-du-Mont se mettent à chanter midi.

-Ehm. Désirez-vous une collation ? Un thé, un café ?

Charles opine sans se retourner.

-Un café.

Vinzo, laquais maladroit, se courbe servilement, puis clopine en coulisse. Pendant que des bruits de cafetière clinquent dans la cuisine. Baudelaire continue sa revue. Souvent, il marque un temps d’arrêt, intrigué devant les objets et les livres d’un avenir qu’il ne connait pas. Il se tord, il se penche, pour regarder les titres sur la tranche des bouquins. Un bref sourire se pince sur sa figure, quand il remarque l’anthologie d’Edgar Allan Poe sagement rangé auprès des Septs Piliers de la Sagesse.

Le café posé sur la table basse, les deux bonshommes s’enfoncent dans les fauteuils. Le parisien étend ses bras sur le chesterfield, inspire profondément, hume les particules du lieu. Le marseillais, à l’abri de son siège, scrute l’apparition romantique avec un respect mélé de fascination.

-Ahem. Que me vaut le plaisir de votre venue, maître ?

-Avez-vous du haschich ?

-Ah… C’est à dire… Non. Enfin si. Pas du hasch… mais de l’herbe. Du cannabis. Euh. C’est pareil.

-Que m’importe. Vous avez donc de la marie-juana ? prononce Baudelaire avec un bel accent franchouillard.

-Oui.

-Parfait. J’aimerais en consommer. Je relisais mes notes sur le haschich, et me suis rendu compte que cela était finalement assez superficiel. Peut-être devrais-je revoir mon jugement sur le sujet. L’alcool me lasse. Soljenitsyne m’a dit que vous vous en baffriez du soir au matin, ce qui a réveillé ma curiosité. Vous m’avez l’air expert en la matière, pourriez-vous donc partager vos rituels avec moi ?

Vinzo demeure coi, la bouche ouverte.

-Vous… Vous êtes vraiment sur ? Ce… Cela va… Je veux dire… Je n’ai pas été convaincu par vos arguments dans les Paradis Artificiels… Euh, non, excusez-moi. Bien sûr, bien sur, c’est un honneur et un plaisir ! Laissez moi juste le temps…

La fin de la phrase s’en va avec Vinzo, qui s’est levé pour aller saisir une petite boite noire, posée sur un rayon de la bibliothèque. Il l’apporte sur la table basse. Charles se redresse un peu, pour voir le contenu. En enlevant le couvercle, telle une boite de Pandore jamaïcaine, une odeur puissante de beu s’enfuit au dehors, jusqu’aux naseaux de l’invité.

-Bonté Divine, c’est une odeur d’un autre monde !

Sans répondre rien d’autre qu’une risette pacifique, le propriétaire des lieux sort tout le matériel nécessaire de son rangement : Longues feuilles à rouler, carton, tabac, et un moulin à fines herbes dejà rempli à ras-bord de weed. Devant le litterateur illustre, qui ne perd pas une miette du spectacle, il prépare un joint avec l’application d’un enfant qui ne veut pas decevoir son professeur.

-Et voilà.
-Donc… le haschich est à l’interieur de ce petit cigare ?

-Gros cigare. Oui, il me semble que vous l’avez consommé differement autrefois, non ? Sous forme de confiture…

Baudelaire ne répond rien. Son attention est fixée sur le pétard, essayant de disséquer mentalement l’objet, ses formes, ses plis, sa couleur, la transparence du papier, qui laisse transparaitre la mixture de tabac et de verdure quasi-phosphorescente embrassés. Les polygones, les facettes, les différences de luminosité sur la carlingue de l’étrange navette, dont la destination semble être les espaces infinis du cosmos. Inconsciemment, il porte une main vers le flambeau, mais Vinzo se dresse subitement.

-Attendez. Il faut que je mette de la musique. Ca améliore l’experience.
– « Mettre de la musique » ? Que voulez-vous dire ? Demande, subjugué, l’homme d’un autre temps.

-Vous savez, je vais utiliser un… phonographe.
-Plait-il ?
-Un grammophone ?
-Quel drole de mot. Le français du futur m’echappe absolument.
-Un paléophone ?

Le poëte hausse les épaules en signe d’incompréhension totale. Ne voulant pas etre malpoli, ni choquer la sensibilité temporelle de son invité, Vinzo, avec des gestes appuyé, sort un album, en extrait un disque, et le montre ostensiblement

-Big Youth.

-« Bigueyousse » ?

L’aspirant-ecrivain pose la galette sur la platine, qu’il a préalablement allumé, manipule le bras sur la surface tournante. Le manège exerce un irrésistible magnétisme sur Baudelaire. Mais quand le diamant heurte le sillon, la musique qui se met a sortir des enceinte foudroie littéralement le génie du XIXeme siècle. Terrorisé par la technologie, son fessier bondit, tandis que ses doigts se crispent sur les bras du chesterfield.

-Aaah ! Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur !

-Du reggae. Enfin, du dub. Beaucoup de gens réagissent comme cela s’il n’ont pas consommé de produit stupéfiant.

-Stupéfiant, c’est le terme.

-Bien. Nous sommes prêts. Je vous montre.

Vinzo allume le joint en aspirant la flamme du briquet. Le feu et le foin se mêlent en rougeoyant sous l’effet passioné de leur étreinte. Dans un crépitement de brindilles écrasées, la fragrance verte se libère à nouveau, encore plus entêtante. Le fumeur expire une fumée pâteuse, et un brouillard épais s’impose aussitôt dans la pièce. Le geste exécuté, il tend la cigarette vers Charles, l’invitant silencieusement à s’en saisir. Le traducteur des histoires extraordinaires prend un certain temps pour étudier le cône incandescent. Le fil de brume bleue se dévide de la braise, et ondule devant lui, comme un cobra royal hypnotisant un souriceau.

-Allez y, n’ayez pas peur. Aspirez. dit Vinzo d’une voix cordiale.

-Hmmmmppfffff… Kra ! Kof ! Korf ! Eurkkk ! Kooffff ! Glaaah !

-Hola, c’est une quinte de toux d’une autre époque ! Toussez, toussez, ça fait monter plus vite l’effet.

-Aarkeuh… Sacrebleu, c’est rapeux comme une lime, ma gorge est en parchemin !

-Hahaha, continuez, je vous prie, ce sont les effets qui arrivent… C’est du bon matos.

-« Ma-tosse » ?

« In the Time of the times, brothers will be against brothers. Political confusion. In the Time of the times, sisters will be against sisters, political confusion… » 

Quelques heures plus tard, l’absinthe a remplacé le café. Baudelaire et Vinzo sont liquéfiés dans les capitons de leurs sièges. Avec une prévenance œcuménique, l’habitant du présent fait défiler toute l’histoire de la musique pour son visiteur. Ce dernier, abasourdi par tant de métamorphoses, ecoute tout dans un état de stupeur enfiévrée. Meme si les rythmes sauvages de ces sonorités nouvelles semblent au debut le scandaliser, les effets de la drogue tempèrent l’ombrageux Charles. Son âme de grand artiste, ne pouvant rien mepriser, s’oblige à comprendre sans juger, pour le bonheur de Vinzo, dont, dans l’ensemble, il approuve les choix. Ébahi d’enthousiasme quand un orchestre symphonique invisble s’est mis à interpeter le Tannhauser, il est resté de plus en plus circonspect au fur et à mesure des mutations sonores. La musique pop sous toutes ses déclinaisons semble l’ennuyer plus qu’autre chose. Il est presque outré quand Vinzo, malicieusement, passe la version bossa-nova du « serpent qui danse« , interpreté par Serge Gainsbourg. Détail amusant, il semble particulièrement apprecier The Chills

-Do…Donc, si je comprends bien, ceux que vous appelez « guiques » sont d’horribles belges sataniques au pouvoir, et vous vivez dans une sorte de réverie cadenassée… Mon pauvre ami, c’est terrible.

-Euh…

-Allons, allons, luxe, calme, et volupté, mon cher, ne sommes-nous pas bien, ici, en vos appartements, détendu du bas-ventre ? Dame ! Ne vous emportez pas.

-Ehm… Certes… Est-ce que votre expérience est concluante, cette fois-ci ?

-Parbleu, par tous les dieux de l’Olympe, elle est plus que concluante ! s’exclame Baudelaire en dodelinant involontairement son crâne. Ses yeux vitreux semblent déshabiller d’invisibles muses. Sans prévenir, il se lève, manque de se renverser par terre, retrouve un équilibre précaire.

-Hum… Très bien. Je vais immédiatement retourner à ma table d’écriture. Vous m’avez ouvert les yeux, Vinzo. Le cannabis est un sacrement. Merci. Merci pour tout.

-Et bien, j’en suis ravi, Maître.

-Roh, maître, maître, ça va, les maîtres. Appelles-moi Chacha, tout mes amis m’appellent Chacha.

-Tres bien, mai… Pardon, Chacha.

-Il est temps pour moi de prendre congé, il faut que je retourne à mon époque. Encore merci pour vos illuminations, je suis votre éternel débiteur.

Chacha serre vigoureusement la main de Vinzo, et se dirige d’un pas vrillé, non vers la porte d’entrée, mais vers le vestibule. Il ouvre en grand la porte des cabinets. Surpris de trouver, au lieu d’une cage d’escalier, un étrange bidet de faience, il se tétanise, stupide et effrayé.

-Euhhh, monsieur Baudelaire… Chacha. La sortie, c’est de l’autre côté.

Sans un mot, le littéraire suprême rebrousse chemin, dévisage Vinzo d’un air interdit, marmonne un « au revoir » hésitant, sort par la porte que le vieux jeune homme lui tient, puis finalement, disparaît dans la nuit du rez-de-chaussée.

Immédiatement, Vinzo attrape son smartphone, pour regarder si, par miracle, leur rencontre hors de la quatrième dimension n’aurait pas changé quelque chose. Mais tout est toujours pareil, la fumette demeure strictement interdite en Gaule. Le futur n’a pas bougé.

-Crotte. Le temps de rentrer chez lui, il a dû tout oublier. Il était san-glant, le Chacha. M’enfin. La prochaine fois ce sera la bonne. Peut-être…

Et Vinzo retourne devant la table-basse, se rouler un gros mifle.

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