Texte à l’arrache 83

 Dans Textes à l'arrache

La petite fille nue se balance sous un kab, près du Chari paisible. Le ciel rouge enflamme la savane du soir, envoyant ses rayons dorer la jeune peau noire. Elle semble flotter, entre ciel et terre, près du tronc mince. Une légère brise passe sur les tisons agonisants, vire entre les cases brulées, puis vient la pousser gentiment, comme une chaude main de maman. Avec indolence, elle pivote de gauche à droite. La corde autour de son cou gémit. Ses orbites évidés ne peuvent voir s’en aller la colonne française.
La mission d’exploration a tourné au carnage, quand les capitaines Voulet et Chanoine se sont persuadés de tailler au sabre leur propre empire, le cerveau grignoté par la soudanite. La syphilis a fini le travail. Leurs neurones se consument sur le bucher de la folie furieuse. L’endroit est maudit. La métropole, trop loin pour les maitriser, l’Afrique Centrale, trop arriérée pour ne pas être outragée. En enfer, mieux vaut être démon que damné. Même un dément peut comprendre que dans ce territoire, la folie est la seule façon saine de survivre.
Chanoine fait stopper la troupe. Il veux s’assurer que les pendus sont bien morts. Il fait donner de la baïonnette dans les chairs tuméfiées. Les soldats obéissent. Les piques se plantent, ouvrent de larges plaies… Des serviettes sales dépassent sous les képis bleus. Beaucoup d’entre eux ont ouvert largement leurs chemises, à cause des chaleurs combinées de l’incendie et du pays. Ils suent et poussent des grognements de bagnards. La fillette gigote comme un lustre.
Voulet regarde le spectacle avec une impassibilité de militaire. Sous la visière du gradé flamboient deux pupilles fièvreuses. Deux feux de brousse. Il tire une des extrémités cirées de sa moustache, claque la terre sous ses semelles, et se dirige vers l’arbre aux fruits étranges.
-Arrêtez-vous, ordonne-t’il.
Il fait signe aux hommes de s’écarter. La place est faite. Sous l’enfant dégouttant, il retire son uniforme, qu’il jette sur le sol craquelé. Sous la douche sanglante, il ouvre la bouche, et avale le jus sacré. La force de vie s’accumule dans ses veines, l’envahit de magie, de pouvoir. Son rire sinistre fait s’envoler les vautours déjà amoncelés sur les cadavres. Sa soif épanchée, Voulet se rhabille en silence, retourne auprès de Chanoine. Les officiers se saluent. Les mouches bourdonnent.
-Compagnie, en avant, marche !
La troupe repart d’un pas trainant de condamné à mort. Les soldats échangent des oeillades. Pas besoin de se le dire, ils savent tous. Le cauchemar finira bien par cesser. On aura l’énergie de se mutiner, une fois soigné et rassasié. Dans plusieurs semaines, quand on trouvera de meilleurs moyens de subsistance que les faméliques réserves trouvées lors des pillages. Sinon, un détachement débarquera un jour ou l’autre, pour appréhender les deux siphonnés. Jamais aucun de ces troufions ne racontera ce qu’il a vu, trop horrifié, esquinté, ravagé par la noirceur de son âme de blanc. On ne se rappellera que des grandes lignes du massacre. Qui sait, avec un peu de chance, ils passeront quand même pour des héros. Après tout, ils risquent leur peau pour la grandeur de la Patrie, et à cette époque, être nègre est une maladie, alors…

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