ZZ Top Sporting Club – Monaco 21 juillet 2008

 Dans Chroniques de concert

Monaco, cité verticale. Imbroglio d’escaliers assassins et de routes en zig-zag. Un plat de spaghetti gris.
En réaction, ma chère et tendre et moi-même décidons de prendre une position horizontale (fort agréable) avant de nous rendre au concert.
On traverse rapidement les 2 km carrés princier jusqu’au Sporting Club sans trop faire attention aux immeubles empilés les uns sur les autres. La montagne semble vouloir nous dégringoler sur la gueule.
Dès notre arrivée, la sensation gluante d’évoluer dans une sorte de cinquième dimension se confirme. Un voiturier au port digne nous salue respectueusement. Il est habillé d’une tenue de groom que n’aurait pas renié Spirou. L’allée principale est éclairée comme en plein jour.
« Bienvenue au pays du pognon » raconte son regard creux.
On obtempère et le voici parti dans la seconde avec notre char. Je remets ma chemise dans mon pantalon de costume, j’ai l’impression d’être un clown.
Les murs de l’entrée sont garnis de photos des Stones et de guitares de collection. Quelque chose dans l’imposante carrure du type de la sécurité me dit qu’il serait malvenu que j’essaye d’en chourer une. Dommage. On pénètre dans la salle déjà pleine de gens en train de manger.
Voici donc le Sporting. Une large cantine avec des miroirs et des guirlandes de leds. Admettons. Sur de longues tables décorées de fleurs, les nantis et les braves qui ont économisé âprement pour se payer le concert papotent et bouffent, ne prêtant aucune attention a l’orchestre résident. Le chanteur est en train de chanter « Try a little tenderness » avec ferveur. Le volume général du groupe ne dépasse pas les 10 db. Immédiatement je ressent une sincère solidarité pour ses musiciens Noirs-Americains qui servent de juke-box humain durant le repas, sans recevoir le moindre applaudissement. Evidemment, ils assurent grave, vivent et gigotent sur les standards soul, funk et rythm & blues, mais tout le monde s’en fout. Bel exemple de stoïcisme professionnel.
Tel est le Sporting Club. Un cabaret. Semblable dans le luxe aux casinos de Las Vegas.
Mon immortel amour commande une seize.

« Dommage, j’aurais bien commandé une Kro basique » me souffle-t’elle, magnifique dans sa robe de soirée. Je t’aime, ma douce prolétarienne !

Rideau sur l’orchestre. Derrière les épaisses tentures noires constellées de loupiottes dorées, on entend les scènes coulisser. Un résidu de tradition des cabarets d’antan. L’audience patiente, un verre de vin millésimé à la main.

« Merci d’éteindre vos téléphones portables durant la durée du concert. Nous vous rappelons qu’ appareils photos et caméras sont interdits dans l’enceinte du Sporting gna gna gna gna gna. Merci de ne pas fumer sous peine de vous faire virer à coups de pieds au cul ». Annonce en plusieurs langues une voix de femme enregistrée.

Et voici ZZ Top qui monte sur scène.

Alors, le groupe ?

Fatigué, très fatigué. L’entrée en matière est hésitante, le son médiocre et sourd. La batterie triggée fait perdre son ampleur à la musique. Les barbus se regardent. On lit sur les lèvres de marmotte de Dusty Hills qu’il veut plus de voix dans ses retours.
Ma copine et moi, on se regarde avec des moues inquiètes. Ca s’annonce mal. En laissant traîner mon oreille près de la table de mixage, je surprends cette révélation de la bouche d’un ingénieur du son : « Ils n’ont pas fait de balance cet après-midi, le prémix chargé dans Logic Pro est le même que celui de la veille, au Gaou ! »
Logiquement la prestation en devient approximative, mais le public n’y prête guère attention. Déjà quelques Texans se lèvent et remuent sous leur stetson en tapant des mains.

L’image la plus évidente qui vient à l’esprit lorsque l’on contemple Billy Gibbons et Dusty Hills est celle de deux vieux bikers nomades. Avec leurs lunettes de pilote serrées autour de leurs bonnets, on les imagine facilement avalants la poussière et les kilomètres sur une route perdue de la vallée de la mort, chevauchant des hot-rods bidouillés au fil des années. Progressivement, le cerveau les transforme en chercheurs d’or (sûrement à cause du souvenir subconscient de leur featuring dans Retour vers le Futur III).

Sous les spotlights ardents comme le soleil du désert, les deux gratteux gardent une posture monolithique, espacée de quelques mouvements à l’unisson. Parfois l’un ou l’autre semble vouloir dresser son instrument, qui se cabre comme un mustang. Mais malgré le clinquant et les étincelles de lumière sur les miroirs, la mollesse est à l’ordre du jour. Frank Beard semble souffrir et tape avec peu de conviction sur ses fûts. Il n’a pas l’air de l’exploiter à fond.
Je me demande quel est l’intérêt de cet énorme batterie bardée d’éléments superflus. Certes, elle à s la valeur archéologique de nous rappeler la frime naïve des années 80. Et elle reflète très bien la lumière. Mais peut être Frank Beard (intéressant : le batteur s’appelle barbe mais n’en porte pas) aurait gagné à jouer sur un kit plus simple. L’ensemble serait devenu plus humble, sincère et lisible.

En substance, c’est du power blues boogie.
Blues boogie parce qu’effectivement les suites d’accords sont surtout des tournes de blues et de boogie. Power parce que la rythmique est très appuyée, binaire avec la grosse caisse sur tout les temps. Beat lourd de dance music. Pas vraiment du meilleur goût.
La basse reste trop sourde. La guitare est plus écoutable. Billy Gibbons dévoile un jeu de guitare original. Haché et Concis. Certaine de ses notes sont comme volontairement avortée, ce qui donne un élan rythmique très intéressant aux solos. Mais globalement, on ne sort pas de la formule riff, couplet, refrain, solo. (J’arrête avec mes analyses de musicologue à la gomme. Tout le public est debout maintenant, humant les sonorités de relais routier avec gourmandise)
Les tubes sont joués avec un plus de conviction et d’énergie. Pendant ces quelques instants de « Gimme all your lovin » et « La grange », je me sens enfin au volant d’une Cadillac, fumant un cigarillo pendant qu’une belle pompiste en bikini me fait le pare-brise.

Malheureusement, mon état d’esprit général restera similaire à celui de Steve Buscemi dans Ghost world, désolé de voir un vénérable bluesman légendaire, armé de ses seules guitares et tripes, faire la première partie d’un grossier groupe de hard rock dans l’indifférence89 générale, avant que ses derniers ne vienne massacrer la musique des bleus de l’âme devant un public de ploucs enthousiastes

Humainement cependant, les ZZ Top demeurent éminemment sympathiques. Pittoresques comme le prince de Monaco. Gibbons avouera même être venu en twingo tunée !

 

On sort du concert en haussant les épaules.

Sur la route du retour, je me mets à songer à cet étrange lieu qu’est le Sporting Club. Les intentions de la programmation sont louables. Mieux vaut voir des groupes de rock dinosaures que de l’infâme variété. Mais c’est quand même pas demain la veille qu’on y verra the Jesus Lizards, Ez3kiel, le Wu Tang, la Méthode, ou Crumb, ou Ntwin, ou n’importe quel autre groupe qui nous plait aujourd’hui. Je suppose que c’est une question de génération. Les gens riches de maintenant peuvent y voir les musiciens qui les ont fait vibrer autrefois, et après tout, c’est tout à fait normal.

Pendant de courtes secondes, je me marre.

Un jour c’est dit, quand je serais vieux, plein d’argent et de graisse, j’irais y voir Cephalic Carnage, des larmes de nostalgie plein les yeux !

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