Point de vue d’une jambe

 Dans Non classé

(Avant d’entrer plus loin en matière , rappelons au lecteur que l’auteur de ce texte est atteint d’une maladie neurologique qui le rend quasiment incapable de se deplacer. D’où la subjectivité absolue de ce point de vue : celui d’un marseillais à propos du quartier où il a grandi, et continue de vivre. Un quartier qui fait parler de lui en ce moment, depuis les grands malheurs qui lui sont arrivés.)

 

Voici près d’un mois que le cercle polaire est descendu sur Marseille, accompagné de la nuit sans fin qui va avec. Du matin au soir, et du soir au matin, l’obscurité règne. Gribouilleuse dans la journée, de grandes flaques de nuages dans le ciel interdisent le bleu et la lumière. La nuit vient, l’encre s’y mélange. Ce qui, dans le firmament, devrait être une vue imprenable sur l’espace devient un capuchon, une capsule du plus noir des cafés instantanés de m… Les lampadaires, quand ils parviennent à s’allumer, luisent comme les torches d’un cachot. Leur lumière est anémique, prête à s’éteindre comme des bougies sous le vent. La pluie tombe sans arrêt, les égouts refoulent.
L’univers est balisé, ne fait pas même la taille du Plateau : Place Jean Jaures-Cours Julien-Place Notre-Dame-du-Mont. La jambe le circonscrit, à cause de ses crises constantes de spasticité. Délimité par les promenades du chien, il s’arrête à chaque extrémité de la rue Jean-Pierre Brun : rue des Trois Frères Barthélemy, à gauche en sortant, rue de la Loubière, à droite. Mais cet enfermement n’empêche pas d’entendre le goutte à goutte des averses. Ça tombe sur le trottoir comme une torture chinoise. Ça pue.
Quand les travaux d’aménagement ont commencé sur la Plaine, les sirènes de polices se sont mises à tourner tout autour. Entre deux glapissements, des cris d’apaches remplissaient le vide. Leurs cris aigus signalaient leurs attaques-éclairs. Ça n’a duré que le temps d’un après-midi, il y en a eu encore un peu le lendemain, mais la cavalerie a eu vite fait de percer les dernières poches de résistance. Depuis, il n’y a plus que le son des sirènes, et des murs de béton gris sur la Plaine.
Les averses rappellent la mélancolie de novembre. Dans les caniveaux, les immondices se gorgent d’eau, se ramollissent, se putréfient. Les rats font pas les fiers, traversent à toute allure et se planquent dans les jantes des voitures. Odeurs piquantes de moisissures et d’excréments.
Plusieurs jours plus tard, alertés par le voisinage, les pompiers sont venus dans la rue. Après gesticulations, ils ont bloqués la portion entre la rue Nau et la rue Auguste Blanqui. Le jour d’après, au son des coups de burins, un mur à été percé dans l’immeuble d’en face, puis le trou a été rebouché, le tronçon rouvert. Les chars à boeufs ont pu recommencer à l’emprunter.
Les précipitations persistent. Le béton enoirci dégueule d’humidité. Des torrents coulent avec violence sur la chaussée. Quand elle risque à sortir les orteils, la jambe peut à peine les enjamber. Elle se rappelle que la rue est bâtie  sur un ancien cimetière (pour les toponymistes : elle s’appelait autrefois rue des cyprès, arbres psychopompes funébres). Ça sent le pied de cadavre.
Quelques semaines plus tard, les immeubles se sont effondrés rue d’Aubagne. Vox Populi s’affole, s’indigne. Et elle a bien raison, Vox Populi, c’est un scandale. A croire que ce sont les mouettes qui ont le pouvoir sur cette pathétique putain maudite. Vox Populi va crier sa haine devant le nid du grand gabian, cet enfoiré de maire qui préfère séduire des touristes fantômes, plutôt que de rendre la vie plus agréable à ses concitoyens. « Si tu veux séduire le bobo avec la « couleur locale », pense à nous d’abord, pauvre naze ! » Bien vrai.
Autour de l’appartement, chaque jour, on entend les sirènes et le tonnerre. Les travaux continue, les klaxons s’accentuent. Il pleut, il pleut, il pleut.  Les cafards paniqués cherchent le sec dans les habitations. Une ambiance de film d’horreur. Il ne manque plus qu’un château, des éclairs, et un vampire. Les zombies errent déjà dans la ville depuis un moment, contemplant le cerveau digital dans leurs mains en trainant les pieds, un rantanplan abrutissant dans leurs oreilles.
La rue Jean-Pierre Brun est de nouveau bloquée, cette fois avec de gros blocs de béton qui étayent l’immeuble de l’autre jour. Pour passer, un étroit couloir sur le trottoir, où une seule personne à la fois peut s’engager. Sur le mur incriminé, des lézardes  courent du toit jusqu’aux fondations. Un malicieux a tagué sur ce mur le mot « GLAND« . De fait, le tronçon est rapidement peinturluré de grafs. « La ville compte ses mort.e.s, la
mairie compte ses thunes« . Qu’est-ce qu’on peut répondre à ça ? Au moins, il reste des surfaces où on peut crier dessus.
Et puis les jours passent, et la pluie tombe toujours. Le périmètre de promenade de la jambe n’a pas changé, mais le visage des gens, si. La guibolle est saisie par la paranoïa. La ville qu’elle a connu ne ressemble plus à sa cité. Elle a l’impression de vivre dans un fossé phocéen. Tout est grisâtre, verdâtre, jaunâtre , tout est en âtre. Tout est, comme qui dirait, soviétique ? orwellien ? dystopique ? Municipal !
Un soir, un avion passe au dessus du quartier, mais il n’en finit jamais de passer. Le son du moteur ne disparaît pas. Puis, par la fenêtre ouverte, on distingue la loupiotte verte en train de flotter, les feux de signalisation de l’appareil. En fait, l’avion, c’est un hélicoptère en vol stationnaire, à quelques pieds près des foyer, scrutant de son gros oeil noir le bal masqué qui se déroule sur la place. Avec un bruit de mouche énorme, il s’enfuit de l’autre côté, rue Saint Savournin, poursuivre son épiage, puis revient. Ainsi de suite pendant des heures. Il fait tellement de bruit qu’on ne s’entend plus, il fait plus de bouzin que la fête qui doit essayer d’avoir lieu. La jambe ne peut pas voir, prisonnière qu’elle est de sa paralysie. Elle sent la carlingue de métal survoler son intimité, le poids de l’ÉTAT sur sa conscience. Que se passe-t-il ? Quelle est cette pression venue tout droit d’un film de science-fiction ? Et que reserve les jours suivants ? De la pluie, de la peur. Tout s’effrite, se délite, se gangrène, tout s’en va. Ce petit monde va s’en aller dans la chasse d’eau du temps qui passe, apaches et keufs reunis dans la noyade. Que se passera t’il demain ? Comment savoir ? C’est le point de vue d’une jambe !

Articles récents

Laissez un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Me contacter

Je vous recontacterai si je veux !

Non lisible? Changez le texte.