Renard Absurde

 Dans Nouvelles
Pippo Syzlak était le renard le plus rusé du far-west. Le plus politiquement incorrect, le plus dégueulasse, le plus téméraire. Impliqué dans d’audacieux braquages de diligences, il avait été un des renards qui participèrent au hold-up légendaire de la banque de Nothing Gulch. Des drogue, des putes, et du whisky : ses seuls mots d’ordre. Ce jour-là, les cowboys ne l’entendirent pas rentrer quand il passa sous les portes à battant du saloon. Ils étaient trop occupés à discuter et à se disputer à propos de l’ immense troupeau de bêtes à cornes qui allait leur rapporter un petit pactole, pour remarquer l’arrivée de ce renard affublé d’un chapeau noir et d’un cache poussière ajusté pour ses quatre pattes. A sa ceinture pendait les crosses de nacre de deux colts pacificateurs, tous rutilants. On pouvait y voir sur chacune le dessin d’ élégantes renardes, ainsi qu’une année : 1877, celle où il les avait chapardé à un soldat mort. Mais personne ne les vit, car les cowboys se chamaillaient pour savoir qui des filles de leurs rêves étaient la plus jolie. Pippo marcha droit sur un tabouret et sauta sur le coussin avec toute la douceur et l’aisance du petit canidé habile qu’il était, puis sans prononcer une syllabe, il attendit qu’on le serve, en faisant de lents moulinets de sa queue rousse et touffue comme la tête à peine encrée d’un pinceau. Le barman l’aperçu, écarquilla des yeux terrorisés, courut chercher un godet sous le comptoir, qu’il lava à la sauvette d’un crachat et d’un coup de torchon. Il posa le verre devant le museau, s’empressa de saisir une bouteille de whisky dont il versa le contenu d’une main tremblante et le front perlé de sueur. Le renard ne répondit rien et regarda le breuvage d’un air sombre. Le brouhaha était tel dans le saloon, qu’il n’entendait pas les accords ferrailleux du piano mécanique.
« FERMEZ VOS GUEULES !!! » tonna t’il d’une voix puissante. Sa gorge rêche rocaillait l’usure de l’alcool. Brusquement, les cowboys se turent, et firent comme le barman. Ils le dévisagèrent avec inquiétude…
« C’est bon, coupez !» dit le réalisateur.
Le masque de dureté du renard s’évapora pour laisser la place à un air détendu, mais blasé. Il y eu un retentissement de cloche, et l’équipe de tournage se précipita sur le plateau. Une habilleuse vint retirer délicatement le chapeau du renard, un sourire servile aux lèvres; « vous étiez génial, monsieur Syzlak », lui souffla t’elle, admirative. L’animal bailla à canines déployées, la langue escargotée, renifla, descendit du tabouret, et s’en alla.
-Hey ! le héla un des figurants de l’assemblée des cowboys. Un gars costaud et pas commode qui le dépassait de vingts toises.
-Toi, le renard, tu m’as piqué ma copine !
-Elle t’a quitté parce qu’elle aimait mieux ma cuisine…
-Ta cuisine ? Qu’est ce que tu a bien pu lui cuisiner ?
-Un bon gros vier-beurre, ma foi. Sans pain, sans beurre… et il se toucha l’entrepattes arrières d’une patte avant, en insistant bien sur la lourdeur de son paquet.
-Grrr!
Avant même que l’amoureux trahi ne se jette sur la bestiole, elle détala au grand galop, en poussant un jappement sardonique. ses coussinets clipitants comme de minuscules castagnettes sur le lino. A son rictus satisfait, on aurait dit qu’il venait de chiper un fromage. Pippo rejoint sa caravane. Sur la tablette, il y avait un verre de vin blanc qu’il lapa, avant de recracher immédiatement le liquide, dégoûté.
-Pouah ! C’est bien trop vert !
-Et bon pour les goujats, dit d’un ton malicieux le réalisateur, qui venait d’entrer dans la loge à roulettes.
-Ouais, ouais, me pique pas mes répliques, s’il te plait. Il renifla.
-Je plaisante, Pippo, je plaisante.
-Hmpf, qu’est-ce que tu veux, Fritz ?
-Ecoute, je voulais juste te dire que tu faisais un boulot génial, tout ce passe bien, ça va être un chef-d’œuvre, je te le garanti. Je te parie un poulet fermier que l’Oscar sera pour toi si tu continue comme ça : Pippo Sizlak, le premier renard récompensé !
-C’est ça, c’est ça, crache le morceau, Fritzy, c’est quoi le problème ?
-Problème ? Non, non, ce n’est pas un problème, hahaha… Bredouilla le réalisateur.
-Crache, je te dit, gronda le goupil d’une voix agacé. Le metteur en scène resta silencieux plusieurs instants, hésitant et transpirant, puis finit par trouver le courage de se lancer dans le vide.
-C’est la production, ils voudraient quelques changements…
-Des changements? Quels changements ? ses yeux méfiants brillèrent.
-Et bien… Je vais être franc Pip’s… Voila… Les études de marché sont remontées… Ce n’est pas bon du tout, tu vois… Selon elles, il apparaît… Que les renards ne sont plus à la mode…
-Qu’est-ce que tu veux que ça me foute, coco, même si la mode est en train de passer, je suis le renard le plus bankable d’Hollywood, non ? Et le tournage est bien trop avancé, ils vont pas me virer maintenant. Qu’est-ce qu’il veulent encore changer, les cerveaux du marketing ? Fritz se chiffonna d’embarras.
-Ils voudraient juste qu’a la place du renard, le personnage principal soit remplacé par… Par…
-Par ?
-Par un corgi.
-UN CORGI?! s’exclama Pippo, furibard, tu te fous de ma gueule !? Un putain de clébard ?! CE putain de clébard !? Avec son corps de saucisse et ses pattes de deux centimètres de haut !?
-Euh, oui, oui, Pippo, du calme, ce n’est pas si terrible… Ils cartonnent ces toutous en ce moment, tout le monde en veut un tu sais, ça buzze d’enfer, et, et, et… Ne t’inquiète pas, on ne te vire pas, on va juste un peu te remaquiller, tu as la tête de l’emploi.
Le renard explosa, retroussant ces babines au dessus de ces canines enragées, la fourrure toute hérissée.
-la tête de l’emploi ? Tu, tu veux que je m’abaisse a me dandiner comme ces, ces… Ces machins !!? Ces clebs ridicules !!? Et tout ce qu’on a tourné, on en fait quoi, on le fout à la poubelle ? Et la queue ? Hein ? Je te rappelle que ces sales cabots n’en ont pas ! Va falloir huit heures de maquillage pour cacher la mienne, bordel !
-Non, non, rassures-toi Pippo, on garde tout, tu es fantastique… Voit ça comme un challenge. On va juste recouvrir le tout en performance capture… Au son de ces deux derniers mots, le renard manqua défaillir, et oscilla dangereusement sur la chaise. Puis, en reniflant, il vitupéra contre le reflet honteux du réalisateur qui se reflétait dans le miroir couronné d’ampoules nues. -Fritz Lang, le réalisateur le plus doué de sa génération, déclama Pippo avec une ironie théâtrale. Mon cul, oui, mon cul plein de poils !
-Je t’en prie, ne le prend pas comme ça, on va trouver un comprom… Mais… Mais… Qu’est ce que tu fais ??!
Il était descendu de sa chaise, avait ouvert le placard sous la maquilleuse, et en extirpa une bouteille de JB qu’il saisit entre ses mâchoires exaspérées. Furieux, il se dirigea vers la sortie de la loge.
-Mais, mais… Pippo, où tu vas ?!!
– He hetoune hans ha hôret, honnard ! Répondis le renard, la bouche pleine. Et il partit.
Fritz Lang se lança à la poursuite de sa vedette, mais elle avait déjà disparu dans le siphon du studio affairé.
-Merde, dit il en tapant du pied.
Ce rouquin avait un caractère de cochon, pensa-t’il. Une vrai diva. Mais il ne pouvait pas se permettre de le perdre maintenant. Il maudit silencieusement ces crétins de producteurs et leurs idées débiles…Et ensuite, c’était lui qui devait affronter le renard le plus politiquement incorrect, le plus dégueulasse, le plus téméraire du monde, pas eux. Un oscar. Pfff. Tu parles… Là, ils étaient plutôt en bonne voie pour un razzie award.
Malgré son extrême lassitude, sa conscience professionnelle lui intima l’ordre de sauver cette entreprise du naufrage. Il poussa un long soupir, pris son téléphone portable, et le colla contre sa tempe.
-Allo, J.J ? C’est Fritz. Oui. Non. Il l’a très mal pris. Mmm. Il s’est barré. Qu’est-ce qu’on fait ? On augmente son budget drogue, putes et alcool ? Il reviendra pas pour moins que ça. Nom de dieu, mais qu’est-ce qu’il ont dans la tête, ces abrutis ? Je te le dit, ça va être la version la plus ridicule du « Temps du Massacre« , qu’on ait jamais vu ! Oui. Oui. Je sais. Ok. C’est ça, à plus…
Il remballa sa machinerie, et retourna sur le plateau en traînant des semelles… Ce tournage maudit ne finirait jamais…
(à suivre ?)
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