Cochonnet, Cochonnou, Cochômas

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Cochonnet

-C’est un grougougnou de mini-mini cochonnou ça, oh ouiouioui crognognogroingroin…

L’ongle amoureux passa sur l’arrête du minuscule museau prolongé d’un bout de groin en as de pique. Le cochon de poche leva sa petite tête pour quémander de nouvelles grattouilles. Il était rose et dodu, ce mimi porcelet. Un de ces fameux « micro-pigs » qu’on s’arrachait depuis qu’ils étaient devenus à la mode. En terme d’adorabilité, même les chatons les plus innocents ne pouvaient rivaliser avec. Bien sûr, tout le monde savait que ces bêtes n’avait de microscopique que le nom, et qu’au bout de quelques années, le joujou quiquounnet se transformait en un gros porc dégueulasse et difforme, qui dévastait le jardin en quête de truffes qui n’existait que dans son crâne de tas de graisse monomane. Mais il était tellement trognon, avec sa queue naine en cordelette qui remuait à toute vitesse sur ses belles fesses potelées de bébé… On fondait devant sa joliesse toute fraîche éclose…

-Aujourd’hui, on va aller dehors-euh ! Il est content le petit porcinouille, hein ? Hein ? L’homme s’accroupissait légèrement, les mains tapantes sur son pantalon, et le goret trépignait en poussant d’hilarants grognements de joie, hochant la tête, levant les pattes d’excitation. On aurait dit un riquiqui rasoir électrique en folie, ce petit cœur, par rapport à la stature imposante de son maître, qui ouvrit la porte donnant sur l’extérieur. Tel un conquérant ridicule, Cochonnet s’élança et galopa en glissant sur le carrelage, criant des « grouik ! grouik » enfantins. Ses ongles tricotaient en cliquetant. A croquer. Qu’il était mignon, le nez dans les hautes herbes, tout vibrant, prêt à jouer, quand il reniflait le pistil des marguerites sauvages, yeux clos et sourire aux lèvres. Avec ses poils qui formait une selle brune sur sa colonne vertébrale courbée par le poids de sa bedaine, on aurait du prendre une photo de cette monture à lutins. Haut comme une seule pomme, et rond pareil, il se frottait aimablement sur le dos, en attente de caresses sur son bidou poilu de duvet blanc.

-Ouh mais c’est un gros bidon ça ! Grosses grattouilles sur le gros bidon-bidon, greutch greutch greutch ! disait l’homme en frottant vigoureusement le coussin dodu demandeur de la bestiole, dont les courtes allumettes de jambes se retrouvaient coincées entre ses doigts. Il était à peine plus gros que sa paume…

Sous la couverture, le mufle endormi dépassait à peine. On y approcha un biscuit. Le groin se réveilla et se gondola sous l’effet des capteurs sensoriels. Les narines se distendirent au fur et à mesure qu’il identifia la nourriture sucrée. Une sorte de béatitude se creusa sur le bas apparent de son visage. Cochonnet avait déjà commencé à s’empâter, on voyait le gras poindre sous la doublure naissante de son menton. De long poils sur la mandibule inférieure de la mâchoire trahissait sa nature de verrat en développement. Il flaira ainsi quelques minutes, trop paresseux pour quitter sa position vautrée sur le matelas douillet, puis il commença à se tortiller comme un aspirateur infirme, refusant de commettre le moindre effort superflu et susceptible de lui faire quitter sa position de petit pacha gâté. Le museau tâtonna à la rencontre de la friandise, rampa gauchement jusqu’à elle, s’assura de l’ appétence de la nourriture, marqua une pause, avant de l’engloutir goulûment. La mastication révéla sa face bouffie qui sortait de la cachette. Ses yeux endormis traduisant la satisfaction de la plus tranquille des vies de patachon possible. Quel confort ! Une expression de tendresse paternelle se dessina sur la face de l’homme.

-C’est un amour de piti piggy content ça, ça aime le biscuit, oh oui ça aime le biscuit ça, la vie est belle, constata t’il d’une voix niaise de papa gâteau…

-Cochonnet ! Ouhou ! Cochonnet ! Viens Cochonnet !

Le petit pourceau arriva en se dandinant, la truffe au sol, anticipant les câlins. Il était devenu gras comme un moine, et son embonpoint flasque ballottait de droite à gauche. Sa croissance avait fini d’effacer les derniers atours plaisant de sa jeunesse. Il passa entre les jambes de l’homme, les huma, s’y frotta amoureusement, puis poursuivit dans la pièce en grognognant, poursuivant comme d’habitude sa recherche obsessive de nourriture. Vigoureusement, l’homme saisit ses membres antérieurs d’une poigne de fer, le souleva lestement au dessus de sa tête comme le manche d’un fouet qu’il s’apprêtait à faire claquer, l’abattit violemment par terre, tête la première, avec l’intention déterminée d’éclater sa boite crânienne du premier coup.

Cochonnet couina de surprise horrifiée. Le choc contre le carrelage produisit un bruit sourd de claquement, qui le fit taire immédiatement. Sonné, il reprit connaissance, cria de douleur avec ce qui lui restait de conscience. Alors l’homme leva de nouveau le petit corps et le fracassa de plus belle sur le sol éclaboussé. Maintenant, le cochon chuintait sa plainte triste à un volume presque inaudible… L’homme hésita, jugea de la situation quelques secondes, puis recommença une troisième fois, en y mettant toute sa force. Porcinet ne se lamentait plus. Ses os brisés l’avait rendu flasque, et défiguré sa caboche. Il était pris de spasmes, comme électrocuté. Longtemps, le regard de la bête pointa le plafond avec une détresse déglinguée, puis il se figea, raide, dans le lac de son sang.

-C’est bon, c’est fait ! cria l’homme d’une voix chantante, en direction de la pièce adjacente -Ok ! fit sur le même timbre une voix féminine.

-Je nettoie pendant que tu le prépare

-Oui, oui. Elle vint ramasser le sac de chair. Il saisit la serpillère, et sifflotant, entreprit d’éponger l’hémoglobine collante .

-Le prochain arrive quand ?

-Le livreur à dit dans une heure

-Super, ça me laisse le temps de finir… La femme repartit. L’instant d’après, un cliquetis de lames se fit entendre dans la caisse de résonance du couloir.

-Désolé, copain …dit l’homme, son manche à la main.

– T’était devenu trop moche… Il sourit.

-Mais tu vas être trop bon…

Cochonnou

Cochonnou était plus mignon que Cochonnet, mais il avait le bon âge. Le petit bidon tout rond, le petit groin chatouilleur, les petites pattes toutes excitées, les petits yeux humains espiègles, la petite queue comme une ficelle en folie sur le popotin joufflu, la petite tronche souriante qui se levait de haut en bas, les petits grognements bouffons. L’homme avait écrasé son cerveau à coup de marteau. Il contempla la tirelire en mille morceaux, joua de ses lèvres, en mastiquant silencieusement ses pensée.

-Je suis prête, fit la voix de la femme depuis la cuisine.

-Non, attend, pas cette fois, Chérie.

Il y eu un souffle de mouvement dans le couloir.

-Celui-là, c’est un bon, accueillit de cette phrase l’homme à la femme, qui passait sa tête dans l’embrasure de la porte. A la vue du petit cochon mort, elle chuchota un « oh! » de surprise, et son regard se teinta d’embarras.

-Tu es sur ?

-Oui, celui là, je m’en occupe… A quelle heure arrive le prochain ?

-Le livreur a dit 19 heure.

-Parfait. Ça me laisse le temps, dit l’homme en étirant sur sa face un sourire.

-Est-ce que tu peux m’apporter un sac, s’il te plait ? ajouta t’il en enfilant déjà manteau et bottes de randonneur.

Immédiatement, elle s’exécuta, et rapporta illico un cent litres noir indéchirable. Pris par les postérieures, Cochonnou fut décollé du sol. Le sang qui caillait avait soudé l’épiderme froid au carrelage. Un son cruel de cire d’épilation se fit entendre pendant l’opération. Le pauvre rondouillet se balançait inerte au bout du poing serré de l’homme, comme un objet. Quelques gouttes qui coulaient encore de sa tête déformée trahissaient cependant sa nature organique. Qu’est ce qui faisait que ce petit véhicule de vie, encore électrifié par ce courant mystérieux qui le faisait galoper, couiner à perdre haleine, et mendier sans fin pour des câlins, était somptueux de joliesse il y a quelques minutes à peine, alors que maintenant qu’on le suspendait au dessus du trou noir de la poubelle, il n’était plus qu’un chiffon mou, flasque et froid ? L’homme contempla cette réflexion de l’intérieur de son esprit. Dans le même geste, il lâcha la dépouille. Elle tomba en froissant le sac plastique.

-Laisse tomber la saleté, je nettoierais en revenant, ma chérie. Il sortit de la maison, et s’enfonça dans la forêt.

Le crépuscule glissait ses orteils entre les draps oranges des nuages quand il s’enfonça dans le sous-bois. Les frondaisons comme des abats-jours assombrissaient la lumière et la couche d’humus sur laquelle crissaient ses pas décidés. Sans hésiter entre les troncs, passant à gauche ou à droite, tel autant de portes dans les couloirs secrets et invisibles de son itinéraire…

Il alluma une cigarette, imprégnée du goût humide de la végétation qui s’endormait. En cette fin d’été indien, mélèzes, pins, épicéas, érables,vieux chênes jaunissaient, rougissaient, déverdissaient et leurs feuilles bientôt mortes semblaient soupirer des condoléances au passage de l’homme, son macabre paquet à la main. Les sorbiers des oiseaux restaient muets, offrants la solennité du silence à Cochonnou décédé.

Quand il arriva dans la clairière, la fraîcheur de la nuit humectait la forêt. Dans le cercle de ciel, le soleil se couchait, la lune se levait. Il gratta du talon le tapis de feuilles, à la recherche d’un coin friable et sans os. Des morceaux de tissus conjonctifs apparurent dans le sol qu’il remuait, gros comme ceux d’un nourrisson… De plusieurs nourrissons… Pour un bon anatomiste, il ne faisait aucun doute quant à la nature porcine du charnier, quelques museaux décomposés confirmant les soupçons. Une pelle solide faisait sa sieste contre un tronc, à proximité. Le trou fut vite creusé, et c’est avec un son lourd et étouffé que le cercueil mou de Cochonnou finit son voyage.

Il tassait les ultimes mottes dans l’obscurité installée de la nuit, d’où une grosse lune gibbeuse éclairait la clairière de sa lampe suspicieuse de gardien de cimetière. Regardant l’astre blanc, il huma, écarta ses narines, puis sourit en hochant la tête. Il reposa la pelle, rejeta négligemment d’une semelle de caoutchouc boueuse quelque feuilles mortes sur la tombe fraîchement rebouchée, et pris le chemin qui l’avait mené ici à rebours, en sifflotant. Une légère brise emporta ses notes alors que les mouches quittaient les restes des prédécesseurs du bébé cochon pour s’installer sur la nouvelle chair. L’homme marchait tranquillement, il connaissait le chemin par cœur, et savait par habitude sensorielle qu’il ne tarderait pas à sentir les courroies de saint Jean qui annonçait le tronc d’arbre derrière lequel surgiraient les fenêtres allumées de leur maison.

-Je suis là !

-Coucou choupinou ! répondit l’écho de voix lointain de la femme, dans le salon.

-On va pouvoir y aller bientôt, après-demain, ce sera la pleine lune !

-Super, on sera vendredi ! dit elle en frappant des mains.

Cochômas

Le disque entier était exact au rendez-vous. Haute, la lune-sorcière éclairait la surface de terre battue de la clairière, en riant derrière son projecteur, dorant les mottes, peignant d’argent certaine de leurs faces.

L’homme fit geste à sa compagne de rester là où elle était, et s’avança au centre de la scrofanécropole (ndascrofa : cochon). Il commença le rituel, qui consistait en une pantomime idiote (on aurait pu comparer avec la danse des canards), tout en proférant des insanités hideuses ne laissant aucun doute sur leur vulgarité blasphématoire. Une fois les formules prononcées, il emmena la femme se cacher derrière un buisson d’asphodèles…

D’abord de fines volutes de gaz turquoise s’évaporèrent du sol, s’amplifiant progressivement jusqu’à créer une brume épaisse et surnaturelle. Puis le nuage se mis à convulser, à se disloquer, se rassembler, à modeler une forme… Les contours de l’esquisse se précisèrent et formèrent comme un nuage boudiné, flottant à peu près à un mètre vingt au dessus de la parcelle. Un groin se présenta, un filet de vapeur s’entortilla en tire-bouchon de l’autre coté, entre de grosses fesses. Ensuite, les pointes des oreilles émergèrent, puis les yeux, puis la bouche, puis les pattes… Les corps enterrés se rassemblaient dans le cimetière… Le cimetière… Le cimetière était phosphorescent, et quand la nimbe de vapeurs fut précisément formée, lentement, silencieusement, calmement, le cochon gazeux sembla se mouvoir, imitant une marche paisible dans Dieu sait quel pâturage hanté. Du moins, on avait l’impression qu’il bougeait tout en restant sur place, tel un hologramme exhalé par les couennes en décomposition. Le spectacle avait la solennité suspendue d’une aurore boréale étrange. L’animal ouvrit la bouche dans un couinement muet…

Les regards de l’homme et de la femme s’écarquillaient, et dans les reflets de leurs globes oculaires tombaient les particules de lumière ectoplasmique, poursuivant leur chute sur les ivoires miroitantes de leurs dents ébahies. La créature s’ébroua, se gratta, s’éleva un petit peu sous la lune, chaque fois en perdant momentanément de la fumée de ses contours, puis elle pris des position plus étranges, plus contorsionnées, plus mystiques, offrant une sarabande d’un autre monde dans l’aura nacrée de la lune. Ainsi se déroulait son inoffensif numéro au milieu de la nuit calme…

-C’est beau… dit la femme.

-Oui…

-…

-Tu vois, ça marche très bien avec les micro-pigs… Et puis c’est plus facile…

Elle hocha sa jolie tête qu’éclairait l’apparition de l’au-delà. Ils se prirent par la taille et se serrèrent l’un contre l’autre.

-C’est un cochon.

-C’est un fantôme.

-C’est Fantômas.

-C’est Cochômas.

Des millions de lucioles et de planètes étoilaient la clairière…

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