Texte à l’arrache 232

 Dans Mémoires de musicien, Textes à l'arrache

Je cherchais un thème pour un nouveau texte à l’arrache, mais j’avais la tête trop pleine de la journée Phocéa Rocks de la veille pour trouver. De mon passage éclair à la rue du Rock, j’en suis rentré transpercé par la tension électrique.

Tout chamboulé, comme après les jours de concerts, quand on a bien joué soi-même : une sorte de stase bienheureuse, où la satisfaction du devoir bien rempli semble suspendre le temps, et rend chaque minute croquante de réalité. On se sent là, dans le réel, on se sent quelqu’un de tangible. Ça dure à peu près quarante-huit heures… L’inconvénient de cette extase, c’est qu’on en est si repu que réfléchir devient une corvée dont on est exempté. A part penser… Non… A part être encore excité de constater, que oui, sapristisaucisse, ça marche, la culture qui élève l’âme et rend tous le monde ravi, je n’avais pas d’inspiration, même pas pour un cuy.
A force de mouliner à vide avec la rue Consolat, des zicos à fond, et des gens qui remuottent, en fond d’écran, de remonter la corde mémorielle, j’ai fini par buter sur un vieux souvenir.
On marchait rue chateau-payan, Rudy et moi. J’avais vingt-deux ans, lui vingt et un. On ne se connaissait pas depuis très longtemps, je venais d’entrer dans le groupe, mais ça le faisait bien. On parlait. On parlait de musique, on parlait de notre amour de la musique, on s’echangeait nos enthousiasmes. On s’est accordé sur le fait que, de la musique, on ferait ça toute notre vie.

-Je bosserais jamais dans un bureau, j’ai dit, pour enfoncer le clou de ma détermination.
-C’est clair, a t’il répondu d’un ton complice. On avait les potards de fréquences réglées sur les mêmes longueurs d’ondes.

On a tourné au coin de la rue Saint Pierre, vers la rue de Bruys, pour faire je ne sais plus quoi. Récupérer des instruments, sûrement. Aujourd’hui, je bosse dans un bureau.
Mais Rudy, lui, il a jamais lâché l’affaire. Lentement, patiemment, il a continué, continué, continué, d’abord en affutant sa voix et ses doigts, puis en ouvrant ses oreilles et son coeur, et finalement en se bougeant le cul. Il écrivait déjà beaucoup de morceaux, et était comme la proue du navire Nitwits. C’est lui qui fendait les flots. Il trouvait les plans pour les concerts, allait aux soirées où il se ferait des contacts, se prenait la tête avec les gabarits des pochettes, pour les pressages, conduisait (et réparait) le bus, enregistrait nos disques, les mixait, les masterisait. Tout ça tout seul, par sa seule volonté. Au bout d’un moment, il a commencé à enregistrer d’autre groupes, à jouer avec Casssino, Los Dramaticos, La Coupure, X25X, à la guitare ou à la batterie. Il a fait des petits boulots, bien sur, ce n’est pas une star interplanétaire, et alors ? Il vit tranquille, et jamais il n’a bossé dans un bureau.

Rembobinons jusqu’à nos vingts ans. Rudy nous avait fait savoir qu’il ne comptait pas se taper tout le boulot, et il avait bien raison de le dire. J’ai eu honte, parce-qu’ évidemment, j’attendais que ça me tombe tout cuit dans la bouche. Je commençais à me rendre compte que le type du label ne frapperait jamais à la porte du local, et je voulais lui prouver que je prenais Nitwits aussi au serieux que lui. C’est ce qui ma guidé jusqu’à aujourd’hui. Même si je ne l’ai pas très bien fait, j’avoue, j’ai toujours voulu que notre groupe monte jusqu’aux nues, portant l’étendard de la pureté artistique, le flambeau du do it yourself : faites les choses par vous-même, sans vous compromettre, en restant intègre, toujours. D’où les tournées commandos en Chine, et Phocéa Rocks. Oui, ma visée est sincère, Marseille pullule de beautés sonores qu’il faut vaille que vaille empêcher de s’embourber dans le marais de l’indifférence, mais j’ai aussi fait ça pour offrir à mon groupe de belles grandes salles, et des événements d’envergure, car j’estimais (et j’estime toujours) que notre formation était digne de cela. C’est prétentieux, mais c’est honnête. Et je me suis concrètement fait chier pour ça, et je le referais s’il le fallait. Dans tout les cas, je continue.

Rudy lui, n’a jamais eu cette grosse tête que j’ai souvent du mal à supporter. Lui, c’est un vrai, c’est tout. Il l’a prouvé dans l’arène et le prouve encore. Tous les musiciens du monde ont fait leurs armes. Rudy, tu es un chevalier dont je suis indigne d’être l’écuyer. Tu n’as jamais reculé devant les missions, et tu les a toujours accomplis avec panache. Tu m’as appris le wei wu wei, tu me donnes espoir en l’espèce humaine. Il y a trop à développer pour que ça tienne dans un texte à l’arrache.

Plutôt que de faire une revue à chaud de ces visages d’amis souriants (encore devant mes yeux brille le sourire de loup du Révérend Hector Boom), qu’on voit comme de belles peintures dans le couloir de sa vie, de jouer à l’ancien combattant de ce quelque chose qui n’est pas une guerre, j’ai fait l’esquisse d’un pote que j’admire. Bien sur, il n’est pas le seul dans ce cas, j’en ai plein d’autres, filles et garçons, qui n’ont pas besoin d’être nommés pour se retrouver entre mes lignes. En tous cas, il est la preuve que les grands Hommes n’ont pas besoin d’une grande presse.

 

(dédicacé à Rudy Ghenassia)

 

 

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