Texte à l’arrache 75

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C’est vrai, que c’est bien d’être seul. On s’enferme dedans… Non. On enferme les autres dehors. Une fois bien installé, bien tranquille, bien reposé, on peut se mettre à rêver, même dans un mètre carré, au frontières extensibles de notre vaste royaume. Quand on est seul, on peut être tout. Etre un roi, un empereur, orphelin d’un peuple, mais tout puissant quand même. Un petit porto servi soi-même (on est jamais mieux servi que par soit même), et on retourne s’enfoncer dans un fauteuil club molletonné, avec la plus charmante des compagnies. Les plus belles nanas que l’esprit peut concevoir, les muses les plus gracieuses, sont faciles à inviter. Elle arrivent, souriantes, charmantes, riantes à nos bon mots, même les plus affligeants. On les pose ici, là, allongées sur les draps de soie que l’on vient d’inventer, assises négligées, sur la table à coté, sur la commode, sur le parquet, sur le lustre accrochées comme sur une balançoire. Les invisibles femmes objets sont certes des plus agréables, mais les invisibles hommes objets sont permis aussi. C’est exactement la même chose, en un peu moins joli. Pendant ce temps, après l’avoir roulé longtemps, en s’appliquant, en prenant bien soin d’arrondir le carton entre le pouce et le majeur, le joint est prêt. C’est déjà un plaisir que d’admirer sa forme conique parfaite, de faire durer l’attente par masochisme doux. Secouée, entortillée, la mèche est découpée au briquet, puis se retire. Le tabac est bien tassé, il n’y a plus qu’a allumer. Le fumeur solitaire jouit du crépitement du papier, comme un grignotement qui annonce la saveur du dodu Bob Marley. La fumée est si épaisse qu’on croirait la mâcher. Il n’y a personne pour tousser, pour vous reprocher le brouillard blanc qu’on vient de recracher, on peut déguster, on tétouille, on prend d’amples bouffées. On a allumé la chaine, on écoute en fermant les yeux, en dodelinant doucement la tête…On apprécie pour soi, cette musique d’un groupe obscur, la meilleure du monde, la plus délicieuse, aucun juge opportun ne viendra contester. Le grand privilège d’un concert privé, où l’on peut congédier à souhait les musiciens les plus fameux, puis les faire revenir, s’arrêter, répéter, bafouiller à volonté. A sa guise. Oh, à la rigueur, on pourrait tolérer la présence d’un animal domestique, un rat, un chat, un chien. Tiens, un chien. Va pour un corgi. Toi chien, moi primate. Si moi nourrir toi, toi être copain moi. On prend une plume, pour écrire des phrases ineptes, des mots d’amour. Des lignes qui ont le goût sucré de l’auto-satisfaction. Au climax de la défonce, on ne comprend plus trop pourquoi, mais on se sent très bien, comme dans une fête réussie. C’est qu’on est pas vraiment seul, puisqu’on a la compagnie de la solitude. Elle est la, elle. Silencieuse, patiente, sympathique, acceptant tous nos caprices, nos danses impromptues, sur l’air qui nous plait, nos fredonnement faux en franglais, entrecoupés de toux de pet’. Elle ne s’en ira que si quelqu’un vient nous importuner, et pour l’instant, la tristesse n’est pas invitée. Alors, fou, nous voici deux, alors qu’on était qu’un.

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