Arno + A Place to Bury Stranger + Comets On Fire + Massive Attack (Les Eurockéennes de Belfort, Vendredi) Pas très loin de Belfort 4 juillet 2008

 Dans Chroniques de concert

Grande première pour moi que ce festival. Mes jambes molles de paresseux m’ont toujours incité à buller dans mon lit plutôt que de sortir les pieds à plus de 20km de la ville. Surtout pour aller dans le Nord. Mon frère marseillais le sait bien, Le Nord, c’est au dessus d’Avignon. À Lyon, quelques icebergs courageux flottent parfois aux confluents du Rhône et de la Saône. A Dijon, on commence à croiser les pingouins, et à Belfort, c’est carrément banquise, blizzard et explorateurs congelés !

Et bien point de tout cela.

 

Certes, notre expédition au pays d’ Olivier Schoenfelder ne se fit pas sans quelques avaries et, en effet, un méchant grain nous accompagna de Marseille aux portes de Belfort.
Une fois tortillé sur les petites routes aux abords du site, nous aperçûmes enfin le camping du festival. Un immense nuage gris recouvrait la vallée et nous cracha au visage dès que nous sortîmes de la voiture. Les premiers campeurs avaient déjà installé leurs tentes et des centaines de petites bulles Quechua éclataient de ci de là. Nous fîmes popper la notre (décidément tendance la Quechua !) , puis rejoignîmes les amis qui étaient déjà arrivé . La fête commença.

Chaque nouveau convois apportait son chargement d’alcool et de camarades. L’ambiance était geek et chaleureuse.
Moi, je commençais à me sentir un peu chaud. Faut dire que ce qui est bien dans les échanges culturels, c’est surtout les alcools locaux. Je discutais grindcore au coin du feu, une merguez à la main et un verre dans l’autre. Le ciel avait oté sa couverture grise et étalait lascivement sa peau noire au dessus de nous. J’allais toucher mon premier spliff.
Et puis une main me tendit une bouteille remplie d’urine fluo.
« C’est quoi ça ? » J’ai dit en pointant le liquide radiant d’un index mou.
« Vodka banane. Tu mets des bananes haribo dans une bouteille de vodk…
-Oui je connais.
-Ca fait un an qu’elle macère.
-Donne. »
J’ai bu.
J’ai eu 27 flash.

A partir de là, pas besoin de continuer la description hors concert de l’événement. On a cramé sous le soleil, on s’est trempé sous la pluie, on s’est marré, on s’est embrouillé, on s’est éclaté, etc. Je ne vais pas raconter tout ça. C’est ce que tout festivaliers s’est rapporté chez lui, un sac d’anecdotes précieuses pour ceux qui l’ont rempli. Je veux juste ici me rappeler de l’image d’une fille un peu boulotte en train de manger une pastèque entre les tentes, sous un soleil de plomb. Les couleurs, la compostion, c’etait du Manet. J’ai plané comme un dingue. Maintenant les concerts.

Vendredi.

Arno va commencer dans dix minutes. La foule commence à devenir dense autour de la scène. On se faufile assez près sans trop de difficultés, avec tout notre barda. Chacun porte sa sacoche de choses essentielles (places, plan, clopes, jetons, godet, fric, drogues, lunettes noires, mouchoirs, tampons et suppositoires à la chlorophyle). Les bobs, casquettes et stetsons flottent comme des canards en plastique sur la mer colorée qui stagne devant la barrière de sécurité. On attend le Belge.
Je remarque les personnes qui se promènent avec leur mélange. O Evian, O Rivella, O Coca Cola, merci à vous d’avoir créé ces bouteilles formatées qui nous permette de nous balader en toute impunité avec nos mélanges alcoolisés fait maison. Les mixs les plus improbables sont permis. Le Pastis-Coca-Vin par exemple. Ou le Whisky-Jet-Chartreuse.
Ca y est le voilà ! Cris et joie ! Premiers frissons du puceau de festivals que je suis.
Par ailleurs (et ce sera le cas pour de nombreux concerts) je ne connais pas bien l’artiste (a part une vieille cassette de Wipers je connais rien). J’ai entendu il y a longtemps un titre sur un sampler de euh… rock sound (ah mes 16 ans !), ça faisait
« Putain Putain,
C’est vach’ment bien,
On est quand même
Tous
Des européens »
Avec une voix de pochtron à faire rouler les cailloux. J’avais trouvé ça sympa, mais ça s’était arrêté là.
Pas si pochtron que ça en l’occurrence, Arno. Où alors un pochtron à la Bukowski (là je sens que je suis en train de faire dans le cliché là). Grande classe, costard nuit pale, démarche de joyeux désespéré, il se dandine jusqu’au micro tandis que les musiciens s’échinent avec ardeur à user leurs instruments.
Il y a un bassiste collé amoureusement à son ampli, un clavier grisonnant et un batteur à la frappe implacable. Ils jouent un rock rampant et fluide comme une nappe de pétrole. On se prend pour des cow-boys cool du 21éme siècle.
Arno chante en français. Ah non. En Anglais. Euuuh. Il chante en quoi la ?
Des coassements écorchés dégueulent de sa bouche. On évolue dans un univers liquide. On marche dans les rues avec lui la nuit, quand les pavés brillent d’or et que les façades des immeubles plongent dans l’obscurité sans fond au dessus de nous. Tout se floute alors qu’on zigzague bras dessus bras dessous avec notre ami ventru. L’ivresse lui fait sortir son harmonica et il joue des mélodies perdues dans la nuit. Et wahouh !

 

Je remarque qu’il n’y pas de guitares sur scène (hormis celles, samplées, qui daignent se montrer). Et c’est peut être ce qui donne, paradoxalement, cette froideur synthétique au monde d’Arno. Ce serait comme être dans le cœur d’une machine organique. Une mécanique qui se répète, ronronne. Alors il sort son harmonica et il joue dans la nuit.
Les morceaux renforcent cette impression par le côté jam session qu’ils donnent. Les riffs sont enroulés jusqu’à plus soif, ça tourne ça tourne ça tourne, ça ne s’arrête jam…

*spoouik !*

« Merde ! »

Y a plus de son ! Coupé net. Les plombs qu’on sauté.
Un méga « booooo » sort de la foule. Les malheureux roadies se jettent sur scène. Arno et son groupe partent. Il nous embrasse, fait quelque V de la main.
On se pose tous des questions. Qu’est ce qui à pété ? Le micro, la basse, la vidéo ? Non. C’est la sono toute entière. Mais non. C’est le nœud magnétique sous le chapiteau. Roh mais vous êtes cons ou quoi ? Tout le monde sait que c’est la malédiction des Eurocks ! Nooon ? Si ! Avant il y avait un cimetière indien ici, c’est les esprits des morts qui viennent se venger ! Mouais. Y a quoi dans ta bouteille ? Mescal-Sirop de Fraise-Calva ? Oula…

« Regardez ! l’écran se rallume ! » dit une voix dans la foule.
Effectivement, les moniteurs se réinitialisent. Quelque instant plus tard. Arno réapparaît, chauffé à bloc. Vivats.
La machine reprend sans cahots. La sauce recommence à prendre dans le mixer. Et puis.

*spouiiiik !*

« Rahlalalala ! »

Même chose que tout à l’heure. Sauf qu’Arno ne reviendra pas. Au bout de 10 minutes de débat ou chacun essayera de se rappeler ses bases en electro-tech, je décide de bouger.
Un peu déçu, forcément. J’aurais aimé voir comment le personnage se creusait.

Je crapahute donc jusqu’à la Loggia, avec l’impression tenace de déambuler sur un parcours de golf envahi par les chiens de prairies (Messieurs des Eurocks, le trajet Chapiteau-Grande Scène ferait un très bon par 5 et la Plage serait magnifique pour un par 3. Pensez y.).

Me voici à A Place to Bury Stranger (‘tain c’est plus des noms, c’est des phrases les noms de groupe ! A quand « …And You Will Know Us by the Trail of Dead » ? Quoi ? Ca existe déjà ?! Merde.)
Idem, je ne connais pas. La foule est plus disparate que tout à l’heure. Voilà les gladiateurs qui arrivent. Je fais rapidement le jeu de l’association mentale : Le bassiste ressemble à Dee Dee Ramone sans héroïne, le batteur est un bûcheron barbu du type metallus hirsutus, Le chanteur-guitariste à une dégaine de weirdo cool avec ses grosses lunettes 60’s.
J’ai du mal à rentrer dans le set. Cette noise énergique sombre parfois dans une certaine mièvrerie. Et puis je suis tombé sur des potes du camping, forcément ça déconcentre.
J’aime bien certains morceaux, certaines ambiances. À l’instar du chanteur avec sa guitare, je me surprends à surfer violemment sur la musique, abrasive comme une lame de fond.
Soudain, stupéfaction. Je vois ma copine monter sur scène et prendre le micro. Avec une jupette rouge et des bottes en cuir. Elle chante comme Betty Boop sur un morceaux complètement shbingue et jouissivement irritant.
Finalement, c’est pas elle. Mais on continue de crier son nom avec les copains.
La charmante demoiselle s’en va, et le concert prend une tournure plus intense. Les titres s’allongent et les accords de guitares deviennent comme des accords de synthés plaqués à l’infini. Genre « ZIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIOOOOOOUUUUUUUMMMMMIIIIIIIIII ». C’est super space et ça fait voyager très loin. Le weirdo survolté termine le set en fracassant son instrument puis en entreprenant de scier un des micros avec une corde arrachée. Technique interessante.

La migraine commence à poindre dans mon crâne. J’ai un peu trop mélangé de truc. Je me mets à errer avec ma chère et tendre vers les stands de machins divers.
Quelques pauses pipis plus tard et après avoir découvert que le sandwich tartiflette existait, nous retournons à la Loggia.

C’est le tour de Comets On Fire.

Débarque 4 types qui, wow (!), sont habillés comme vous et moi (c’est a dire très banalement. T-shirts moisis et jeans centenaires) ! Et ils n’ont pas de gel dans les cheveux ! Incroyab’ ! Ca me fait tellement plaisir de voir qu’ils pensent plus à leurs musique qu’a leur apparence que je saute immédiatement dans leur wagon. Et on peut dire que le train s’est emballé.
Alors, Comets On Fire, comment décrire ? Imaginez un riff de led zep qui tourne en boucle et vous aurez une petite idée de la chose. Une espèce de break sans fin où le batteur bouléguerais, où le bassiste enverrait, et où les gratteux feraient des soli monstrueux à 2000 à l’heure. On sent le groupe qui a jammé dans une salle enfumée pendant des jours des jours. L’osmose est telle qu’une chorégraphie se créée inconsciemment chez les musicos. Ils bougent d’un bloc et s’échangent des œillades qui dénoncent une véritable complicité dans le crime. Le chanteur et guitaroso virtuoso, sosie vivant de Marcel Dadi, beugle d’une voix Deep Purplienne des hymnes à je ne sais pas trop quoi, et le résultat est puissant. Un cyclone humain prend forme dans le pit, remuant la poussière qui s’envole à travers les pentacles en fils électriques au-dessus de nos têtes. Une tête de diable se dessine sur les nuages qui passent dans leurs centres. Si c’est pas wack and woll ! Les gens dansent en prenant des poses de twisters bizarres.
Grosse claque et bonne surprise.

Mais faire du headbanging forcené n’a pas arrangé ma migraine. Ça commence à jouer du marteau à l’intérieur. Retraite vers le bar à vin.
On se fait servir un dé de picrate très similaire à du liquide de frein, en moins bon, et ça n’arrange pas les choses. Je décide donc de prolonger ma pause sur un banc avec ma douce et blonde compagne.

Vu que j’ai la tête dans le cul quand Massive Attack commence au loin, je laisse ma copine bourrée s’exprimer sur le sujet. (je retranscris pêle-mêle)

 

« MMmmm… » sa moue imprime un sentiment blasé de connaisseur sur son charmant visage. « Ca manque d’un visuel. Contrairement à Ez3kiel qui tape dans le même registre, et fatalement, ca manque de beau black aux cheveux pointus qui poussent à l’intérieur du cœur. Le son est trop synthétique. Il n’y a aucun effort. »
Je rétorque qu’un fan du groupe ne doit pas ressentir les même choses.
« Non, non, c’est soporifique à souhait » rétorque t’elle en sifflant son gobelet (s’il n’y a pas deux batteurs elle râle).
L’influence de son avis et ma caboche qui n’arrête pas de cogner me font pencher de ce coté.
De là où nous sommes, Massive Attack est quasiment invisible sur scène , et les écrans géants diffuse des images bleues de musiciens glacials. J’ai l’impression de me noyer. Je reconnais le générique du Docteur House (hin hin hin). Les milliers de personnes venues communier avec l’ex groupe où qu’il y a eu Tricky dedans sont extatiques. Ils doivent bien avoir ce qu’ils sont venus chercher. Il commence à faire froid.

Péniblement, j’essaye de sortir ma tête dans le cul pour assister au show de Genghis Tron, mais une fois de retour à la Loggia je ne tiens pas bien longtemps. Les néons agressifs et le sound check ont raison de moi. La mort dans l’âme, je me résous à quitter les lieux, mi-bourré mi-défoncé. Dommage, j’apprendrais plus tard que le concert aura été très bon pour ma pot de colle de barrière : on lui aura même tiré son portrait !

Ah, faible puceau, te voilà bien attrapé ! Tu as chargé ta mule et maintenant tu ne peux plus bouger. Toi qui croyais jouer les baroudeurs de l’excès, tu rentres à la maison la queue entre les jambes !

 

Effectivement. Et en plein bad trip. Mais l’âme heureuse. Je repars seul alors que la soirée bat son plein. Pendant cinq minutes, sous les néons crus de la navette vide ou l’on ne distingue rien a travers les fenêtres, je me sens emporté vers nulle part.
Je trace la centaine de mètres jusqu’au camping en compagnie d’un gars aussi frigorifié et fatigué que moi. On échange nos impressions en écrasant l’herbe mouillée. On est content tous les deux.
J’achève de ramper jusqu’à la tente. Les premiers sauvages du camping se sont rassemblés et joue du tam tam de récup avec la passion d’une tribu africaine. A gauche et a droite fusent des bruits de parole, des éclats de rire et de vomis. Tout le camping pulse d’une immense vibration de fête et d’insouciance.

Je me pelotonne dans mon sarcophage décathlon et ferme les yeux.

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