Enquête en ruine

 Dans Nouvelles

La voiture avalait les kilomètres. Le goudron de l’asphalte était la seul preuve du passage d’une présence humaine. Ici, la nature s’imposait à l’homme, par ses hauts pics dentus et ses prairies sèches. Elle enserrait la route de part en part, comme prête à l’écraser.

-C’est beau, se contenta de murmurer le lieutenant Roderick.

L’adjudant Castagne ne répondit rien. Lui sentait l’odeur de plastique du tableau de bord, qui se collait à ses mains autour du volant. Le véhicule s’extrayait du vallon pour entamer la pente entortillée de la départementale. De gros pins faisaient une haie d’honneur au passage de l’engin.

-Ça devient sombre ici, dit Roderick en augmentant un peu le volume de sa voix.
-C’est sauvage.

Castagne n’ajouta rien de plus. Les ténèbres circulaient entre les troncs, à quelques enjambées du bas-côté. Il était bientôt une heure de l’après-midi, mais l’ombre dévorait la lumière sous les épaisses frondaisons. Un bip électronique annonça que la radio allait parler. Elle cracha des bruits parasites avant qu’une voix s’y distingue.

-ZGN pour la scientifique. Vous êtes où ?
-On arrive. On est presque arrivé. Là dans cinq minutes.

Quelques virages plus tard, les pneus de la voiture crissèrent sur le gravier de l’entrée du parc. Une longue allée où paradaient des ifs, dans un ordre martial imposé par une succession de jardiniers défunts. Le manoir apparut, vénérable et sérieux, au milieu de son domaine. Castagne se gara aux pieds d’un homme filiforme, entièrement enveloppé de sa combinaison protectrice. Blanche et duveteuse, elle lui donnait l’aspect d’une grosse chenille à lunettes. Les deux gendarmes sortirent. Saluts réglementaires.

-Bonjour messieurs, Bertrand, de la scientifique. Vous aimez les films d’horreur ?

Ça sentait la verdure et la terre friable. Les bruissements d’oiseaux, leurs pépiements secs, le passage fugace d’un insecte volant, tout propageait une brise fraîche et insinuante, même sous les vestes épaisses de la maréchaussée. Cela respirait plutôt le calme et la sérénité des endroits reculés, plutôt que l’expiration sans fin des villes inquiètes.

-Tant que ce n’est pas un film d’auteur, sourit Castagne.
-Vous allez être déçus alors, c’est très artistique.

A cet instant, il y eu un horrible craquement. Un rugissement de poutres en colère. Le bruit de quelque chose de très lourd heurtant le sol, à peine étouffé par les murs du manoir, comme celui d’un cerveau qui explose à l’intérieur d’un crâne. La terre trembla pendant trente secondes. Des cris sortirent par les fenêtres, des aboiements de voix males et disciplinées. Roderick s’était aperçu de la vétusté extérieure de la construction. Les grosses pierres ternies semblaient s’émietter, dans les angles, comme un gâteau rassît, et une lézarde énorme partait du coin inferieur droit de la maison pour serpenter en diagonale jusqu’au-dessous du toit. Pourtant, jamais il n’aurait imaginé que l’édifice était pourri au point de céder juste maintenant. Les trois hommes, et ceux qui étaient dans le jardin, se ruèrent dans la bâtisse. Un nuage de poussière s’empressa de leur boucher gorges et narines pour les accueillir. Le scientifique, déjà en tenue, courut un peu plus vite que les deux autres, obligés de se mettre la main devant la bouche et de plisser des yeux pleins de larmes d’irritation.

-Bon dieu, la scène de crime ! toussait Bertrand.

Dans la brume humide, les deux gendarmes peinaient à suivre la silhouette maigrichonne devant eux. Ils ne voyaient qu’un minuscule périmètre à leurs pieds, déjà recouverts de particules, une petite zone d’air remué provoquée par leur hâte, dans ce qui paraissait à Roderick un parcours sans fin de couloir parquetés et de plinthes abimées. Impossible de distinguer un cadre, un meuble, ou quelque autre objet. Il sentait juste la morsure subite d’un coin de planche contre son coude, son ventre ou sa tête. Il crachait, la figure rouge comme une tomate, à l’image de Castagne, dont le gros visage semblait prêt d’éclater.

-Ici ! On est ici ! Dit une voix angoissée sur leur gauche.

Ils entrèrent par la première porte qu’ils rencontrèrent. L’air était plus condensé que du ciment en train de prendre.

-Là ! Là !

Les policiers s’approchèrent. Une main saisit l’épaule de Roderick, qui fit une volte-face affolée. C’était un collègue couvert d’égratignures. A part son uniforme déchiré, il avait l’air indemne. Seul son regard révélait le dérèglement interne, le choc récent.

-Venez ! Venez ! glapit-il, son front fiévreux luisant dans le nuage de maçonnerie explosée.
-Du calme brigadier, fit Castagne, mais l’autre les entrainait déjà dans la purée de pois.

Spectacle du chaos total. Le plancher de la pièce à l’étage venait de s’effondrer dans ce qui ressemblait aux décombres d’un salon. De gros grains de pierre appliquait un filtre d’opacité quasi-total, faisant ressembler le mobilier survivant à un souvenir de photo brulées, un futile bouquet de fleur demeurait intact dans son vase recouvert de terre, comme un pétrifié par la poussière. Panorama de villa pompéienne. Une grosse poutre était tombée au milieu de la pièce. Un civil se tenait allongé, inconscient, une jambe écrasée.

-Il est vivant ! Dit Bertrand.

Les militaires s’activèrent comme des beaux diables pour dégager le membre prisonnier du pesant billot de bois, tandis que Bertrand faisait tout son possible pour maintenir l’homme en vie. Le convoi d’urgence, s’extirpa des décombres dans la douleur. Quand ils purent respirer l’air libre, et poser leur blessé sur l’herbe, ils tombèrent lourdement sur leurs fesses, comme s’ils avaient chuté du toit du manoir. Le hululement du Samu. Le personnage fut évacué dans un état plus que préoccupant : sa jambe était pratiquement sectionné à hauteur de la cuisse. Pendant que les gendarmes attendaient de longues heures pour que la poussière soit suffisamment dispersée, ils pansaient leurs blessures, et pensaient. Qui était cet homme qu’ils avaient retrouvé au milieu de la catastrophe ?

-Il n’était pas là quand nous sommes arrivé, ne cessait d’affirmer Bertrand, visiblement interloqué, les cheveux en bataille et collés. Il n’y avait personne, je vous assure.
-C’était bien la peine qu’on se presse, avait conclu Castagne.

Roderick restait silencieux et contemplait le manoir. La structure s’était sensiblement affaissée, lui donnant l’apparence d’un gros animal blessé, recroquevillé sur lui-même.

-C’est bien gentil tout ça, mais la scène de crime, et les corps ? s’exclama-t-il, s’arrachant subitement à ses méditation. Pouvez-vous nous expliquer un peu ce qu’il s’est passé, avant que l’endroit ne devienne un train fantôme ?

Bertrand eu l’air interdit, encore prit par le tournis de leur émotion précédente. En essayant de garder une contenance professionnelle, il répondit, mais sa voix se voilait d’un léger tremblement.

-Je… Je… Je ne sais pas par où commencer… Je…Il
-Commencez par ce que j’ai demandé : Scène de crime, corps, je demanderais au fur et à mesure.
-Ok, ok. La scène de crime…Une chambre à l’étage, les corps… Un homme, une femme, et un enfant. Tous égorgés. Monsieur et Madame Dupin, les propriétaires de la maison, et leur fils Auguste.
-D’accord, on ira voir ça quand ce bazar sera un peu retombé…
-Je vous arrête tout de suite, Roderick…
-De quoi ?
-La scène de crime. C’est elle qui vient de s’effondrer.

Roderick s’apprêta à sortir une injure, mais son visage se ferma. Il regarda par-dessus l’épaule de Bertrand, soupira, hochant la tête pour indiquer à son interlocuteur qu’il pouvait continuer de parler.

-Euh… hésita le scientifique qui s’attendait à une bordée de jurons de la part du gendarme, c’était plutôt des gens riches. Deux designers en je ne sais quoi, mais apparemment, ça marchait pour eux. Ils étaient là depuis deux ans.
-Mouais… S’ils avaient été aussi blindés, ils auraient fait un peu mieux tenir cette ruine, s’immisça Castagne qui venait de finir de s’épousseter tant bien que mal, franchement, ils attendaient quoi pour faire des travaux ? Ça se voit d’entrée que ça tient par l’opération du Saint Esprit, ce machin.
-C’est vrai que c’est bizarre… prononça Roderick d’une voix songeuse.
-C’est bon là, on peut y retourner ? Castagne ne tenait déjà plus en place. On va la voir cette scène de film d’horreur ?
-C’est elle qui vient de s’effondrer, Castagne.
-Merde !
-Oui, on l’a déjà pensé très fort… Il va falloir extraire les corps, mais on ne parle plus de contamination de scène maintenant, c’est carrément une pandémie de virus Ébola.
-Qu’est-ce qu’on fait alors ? demanda le gendarme malpoli.
-On va quand même fouiller partout, il doit rester quelque chose d’exploitable… Commençons par là où on a trouvé l’inconnu, on ne sait jamais. Bertrand, vous avez d’autres infos ?
-J’ai eu le temps de ramasser quelques échantillons, mais ils sont restés dans la chambre. Ils doivent être sous les décombres.
-Bon… Raison de plus pour retourner à l’intérieur.
L’air du dehors avait repoussé la poussière, et rendu l’atmosphère respirable lorsqu’ils rentrèrent. Le brouillard avait disparu, hormis pour quelques volutes inoffensives, toiles d’araignées volantes, au gout de sciure et de pierre. Dès la porte d’entrée franchie, une fois dans le hall, les gendarmes prirent l’entière mesure de la grandeur passée de l’endroit, et de sa vétusté extrême. Bertrand n’avait pas menti : on se serait cru dans un vieux film d’épouvante. Une pièce vaste et noire, tapissée de panneaux vermoulus. Ce qui devait être un tapis persan usé jusqu’à la corde, était englouti sous une pellicule de poussière couleur de fond de cendrier, des tapisseries déchirées, recouvert du même enduit, étaient pendues sur les parois autour du grand escalier central, dont les branche partait de part et d’autre, comme les ailes d’une mouette fatiguée. Son bois était ramolli par les innombrables trous de vers, lui donnant une apparence spongieuse. Les marches donnaient sur un balcon circulaire, au sol dangereusement bombé. Sur elle courait un triste tapis rouge dont l’impression florale avait été quasiment nivelée par le temps. Là aussi, les résidus de plancher fracassé avaient apposé leur teinte de vieux daguerréotype. Le papier peint, où à plusieurs endroits, de larges pans pendaient, suffoquait l’endroit dans un étui de naphtaline périmée. Roderick, en suivant Bertrand et Castagne, s’abstenait de prononcer les mêmes railleries, et les commentaires sur les fantômes habillés de draps de lits. Il scrutait la pièce sous toutes les découtures, et les questions bouillonnaient dans son esprit comme des bulles à la surface de l’eau. Les designers étaient-ils des amateurs de décrépitude ? Il entendait qu’on aime la mode vétuste et victorienne, mais qu’on la conserve dans un état de délabrement pareil, ça devenait très bizarre. Même sans les grosses mottes de gravats répandues par l’accident, cela se voyait qu’en temps normal, cet endroit était passablement sale, et à l’abandon.

-Dites-moi Bertrand, vous êtes sûr qu’ils habitaient bien ici, les Dupins ?
-Oui, absolument.
-Je confirme, ajouta Castagne, je peux même dire qu’on les voyait souvent.
-J’imagine qu’ils devaient avoir l’air de la famille Addams… demanda Roderick en s’imaginant le tableau.
-Ah, non, pas du tout, répondirent quasiment à l’unisson les deux autres. Ils se regardèrent d’un air ahuri, surpris de leur simultanéité.
-Ils étaient vêtus de façon complétement ordinaire quand je suis arrivé, poursuivi la chenille scientifique, pas du tout excentrique. Moi aussi, c’est un détail qui m’a frappé.
-Moi-aussi, ajouta Castagne.

Au fur et à mesure qu’il revenait vers l’épicentre de la chute, l’air redevenait moins respirable. Dans le couloir, le constat était similaire à celui d’avant. Tout était âgé et décrépi. Aucune trace de rafraichissement récent, ni d’installation électrique, pas même un interrupteur. Le chemin lui paraissait moins long, moins labyrinthique que la première fois. Il n’y avait plus de grains de ciment en suspension, et 10cm de visibilité. La panique étire tout, se dit-il.

-C’était peut-être des technophobes, songea Roderick à haute voix.
-Ça m’étonnerait, dit l’adjudant, le dossier dit que leur boulot était plutôt du genre tendance de chez tendance.
-Ce qui m’étonne, c’est que vous connaissiez le mot technophobe.
-Hinhin, très drôle. Et bien sachez que pour produire leurs projets, il y avait besoin de toute une armada d’imprimante 3d dernier cri, et non pas pour refaire des antiquités à bas prix, mais plutôt des machins à la Dean Koontz, car oui, je connais.
-L’un n’empêche pas l’autre. Vous-même, Castagne, vous n’êtes pas aussi bourrin que vous en avez l’air.

Bertrand ne put s’empêcher de porter discrètement la main à sa bouche.
Un gendarme de seconde classe s’ingéniait à poser un bandeau jaune pour interdire le passage vers la pièce écrasée, mais Castagne, d’un signe d’autorité silencieux, lui fit comprendre qu’il devait dégager le passage. La porte était un seuil bien désuet maintenant, les murs s’étaient partiellement effrités sous l’effet de l’onde de choc. C’était passer par le petit bac d’une piscine avant d’entrer dans la mer. Ce qui, de toute apparence, avait du être un salon de musique, car un piano aplatit comme une blatte par plafond l’indiquer, donnait, malgré l’ampleur du désordre, une impression d’espace flagrante.

-On se croirait dans une cathédrale, dit Roderick en levant les yeux.
-Mouais. Très joli, dit Castagne, très shabby, comme on dit de nos jours. Fouillons, maintenant. Et il poussa un gros soupir.

Bertrand remis son masque sur sa bouche, et les trois commencèrent à fureter dans la poussière. A chaque mouvement, elle se soulevait, effarouchée, faisant tousser les gendarmes. Au milieu de la pièce, l’énorme poutre gisait, oblique. Sans savoir comment, elle rappelait la fissure de l’extérieur à Roderick, mais au contraire de celle-ci, la pièce de bois donnait le sentiment d’une solidité dense et puissante. Cela devait être le seul élément encore fiable de cette maison.

-La poutre était solide, mais les murs ne l’étaient pas, se murmura-t-il à lui-même.

En se rapprochant, il vit la flaque de sang qu’avait laissé l’inconnu piégé. Elle était déjà ensablée, et ne faisait qu’une tache sombre dans la poudre de débris.

-Il y a du prélèvement à faire ici.
Le scientifique s’exécuta. Pendant qu’il opérait, Roderick scrutait d’une vision de microscope l’espace autour. Soudain, il eut l’impression de voir quelque chose briller par terre. Il s’approcha.
-Ah !
Le cri de surprise de Castagne le stoppa net.
-Qu’est-ce qu’il y a ?
-Les cadavres. J’en ai un là, sous les débris du piano.
Le gendarme désignait un bras, sortant en effet du salmigondis de touches,de cordes, de lattes, et de plâtre. Un bras de femme..
-On a pas le choix, il faut le dégager. Venez nous aider Bertrand, dit Roderick d’une voix résignée.
-Ça correspond à peu près à l’endroit où il était la haut, tout à l’heure. Sur le lit…
Un bon quart d’heure fut nécessaire pour retirer la pierraille qui avait recouvert la victime
-Heureusement qu’elle était déjà morte, la chute n’aurait pas pardonné.
Personne ne répondit au commentaire de Castagne. Ils prirent mille précautions pour désenclaver le mannequin lourd. Il fumait la poussière. Etalée au sol, sur le dos, madame Dupin montrait, à la base du cou, une coupure béante. Ce qui semblait de la farine avait effacé le sang. Elle ressemblait à une poupée antique, désarticulée, et molle.
-Vous verrez que les autres présentent le même mode opératoire d’exécution, dit Bertrand.
-On ferait mieux de les trouver.
-Espérons pas en morceau…
Dans l’ambiance éthérée, les trois cherchèrent. L’homme n’était pas loin de la femme, mais pour l’enfant, ce fut une autre paire de manche. L’endroit était plein de zones d’ombres et de recoins. Castagne, fidèle à son humour noir, cru trouver un autre bras, mais ce n’était que celui d’un poupon en porcelaine.
-Il doit être au moins aussi émietté.
Roderick détestait les sarcasmes de l’adjudant. Il savait qu’ils n’étaient qu’une manière détournée pour le gros gendarme d’évacuer le stress généré par l’horreur des tueries, mais néanmoins, il trouvait qu’il manquait de sang-froid, une faiblesse à ses yeux. Il lui jeta un regard autoritaire, qui n’était pas compliquer à interpréter : tais-toi, Castagne.
Quand ils le trouvèrent, le gamin était dans le même état que ses parents, farineux comme une pâte à pain prête à pétrir. Mais même avec cette pellicule, sa peau marbrée et les veines bleuâtres qui labyrinthaient sur son corps, ne laissait aucun doute. Le petit corps était raide comme un piquet. Ils le disposèrent entre son père et sa mère, et Roderick ne savait pas si leur décision était un désir conscient de le remettre à l’abri entre son papa et sa maman, ou juste un geste sans calcul. Tous étaient habillés de façon banale. T-shirts et pantalons en jean. La famille était réunie, ils avaient l’air calme, endormis. Seule la brutalité des coupures rappelait le massacre, qui se rejouait à présent dans l’esprit des gendarmes. Que s’était-il passé ? Qui était mort en premier ? Avaient-ils tous été tué au même endroit, ou ramené dans la chambre ? Et que venait faire l’homme mystère dans cette histoire ? Roderick posa ces questions à Bertrand.
-J’aurais du mal à répondre tout de suite, on n’a pas eu le temps d’explorer la bâtisse. Ma théorie, c’est qu’ils ont été tué dès que l’assassin en a eu l’opportunité, mais de la dire quand et comment, ou dans quel ordre… Il va falloir se creuser les méninges.
-Bon. Faites les sortir de là pour commencer, dit Roderick
Bertrand hocha la tête et prit la porte.
Roderick se tenait le menton, Castagne avait l’air absent, comme une anomalie vivante, au milieu de la désolation. Il recula d’un pas quand il vit Roderick pivoter sur ses talons, foncer vers la poutre, et poser ses mains à plat dans la terre. Des ronds de propreté se traçaient au rythme brusque de cette palpation. Castagne lisait sur les lèvres de son supérieur fébrile cette phrase : « il y a forcément quelque chose ici ! »
-Ha-hah !
Roderick tenait ce qu’il cherchait entre le pouce et l’index : un bouton de manchette. Un bouton de manchette en forme de chauve-souris.
-C’est un des plus vieux indices du monde, dit Castagne en haussant les épaules.
-Peut-être. Mais vu le costume que portait l’homme… Il l’aura perdu en tombant par terre.
Castagne rapprocha son mufle vers l’objet.
-La famille Addams, vous disiez tout à l’heure ? Il en faisait partie aussi.
-Mouais, mouais, mouais. Je le garde.
Le lieutenant sorti un sachet en plastique dans lequel il enferma sa relique. Castagne avait raison, pensait-il, le cliché était trop évident. Mais la façon dont il collait avec l’ambiance lugubre de la maison réveillait un magnétisme dans le gendarme, un magnétisme qui se cramponnait aux murs encore debouts de cet ensemble vacillant.
Le silence de l’adjudant fit tarir son flux d’idées. Deux gendarmes avec des brancards sous le bras entrèrent.
-Bon, sortez les dehors en douceur, mettez-les sur la terrasse, et laissez Bertrand s’en occuper, dit le lieutenant.
Pendant qu’ils dépliaient les civières, Roderick fit signe à Castagne de venir.
-On continue d’explorer.
L’autre aile du manoir avait résisté à la secousse et au nuage de poussière, les portes étant fermées. Au rez-de-chaussée, il y avait une cuisine, une salle à manger attenante, un cellier, une minuscule cave. L’électricité avait été installée dans cette partie. Des interrupteurs et des prises incrustés dans les murs, ainsi qu’un équipement électroménager dans la cuisine, indiquait qu’on avait quand même entrepris de moderniser un tant soit peu le manoir, mais il n’y avait rien d’autre à remarquer, si ce n’est des assiettes sales dans le lave-vaisselle, un râtelier contenant une multitude de couteaux, dont aucun ne semblait avoir bougé, et comme d’habitude, un défilé de meubles d’une autre époque, à la fois élégant et presque fossilisé.
La visite de la cave fut particulièrement décevante. Une minuscule porte dans un coin de la cuisine, annonçait la visite d’un dédale aux sinuosités susceptibles d’apporter des révélations capitale, comme un nouvel indice ou l’arme du crime. Après quelques marches, il n’y avait qu’une chaudière et quelques cartons contenant les fameux objets crée par le couple, et imaginé par Castagne : des choses aux formes pleines, minimales, austères, en parfaite opposition avec le décor tout autour, et à l’utilité énigmatique. L’éclairage puissant de l’ampoule pendue au plafond ne laissait rien dans l’ombre.
Bredouille aussi dans le cellier, plutôt une buanderie vide, à part seaux, serpillères et machine à laver. Des casiers à bouteilles sans bouteilles, et une odeur de moisissure chatouilleuse. Pour y accéder, les deux gendarmes avaient traversé la salle à manger, en longeant une longue table nue, hérissé de chaises épuisées, au rembourrage parfois crevé. Rien ici aussi : tapisseries d’un âge révolu, tableaux champêtres mélancoliques, cheminée vide bouchée d’étoupe.
-C’est bizarre, c’est comme si personne n’utilisait jamais les pièces, dit Roderick
-Ils devaient se contenter de manger dans la cuisine.
-Peut-être, mais pourquoi ? Cette maison est immense.
-Trop dangereuse, on ose à peine poser un pied devant soi
-D’accord, mais alors, pourquoi pas de travaux ? Je ne comprends pas. Allons à l’étage avant de retourner voir Bertrand… Juste une chose, Castagne : vous êtes absolument sûr de ce que vous m’avancez, quand vous me dites que ces gens habitait là depuis longtemps ?
Castagne eu l’air surpris, puis choqué, comme si on avait attenté à sa personne. Ses globes oculaires saillant montraient l’outrance qu’il ressentait à être accusé tel un simple prévenu.
-Mais enfin bien sûr ! Puisque je vous dis que les voisins les voyaient, j’ai lu la transcription : ça fait deux ans que le Dupins vont et viennent, ils sont connu au village, asséna t’il comme une preuve irréfutable de sa franchise.
-Et avant eux, il y avait qui ?
Castagne marqua un silence, ne s’attendant pas à cette demande. Il réfléchit plusieurs secondes.
-Il n’y avait personne.
-Personne ? Il y a bien eu quelqu’un à un moment, non ?
-Euh, oui surement, mais… Je n’ai pas les données…
-Vous parlez comme un fonctionnaire, Castagne. Il faudra chercher cette information. Ça veut dire que les Dupins vivaient au milieu de murs et de meubles qui n’ont pas bougés depuis plusieurs dizaines d’années, vous ne trouvez pas ça très bizarre ?
-Euh si, mais…
-Mais quoi ?
-Rien. Montons chef.
Chaque pas sur chaque marche de l’escalier générait l’expression d’une plainte maussade et lancinante de la part du bois. Il semblait que chaque lame du parquet allait se briser sous le poids des gendarmes. Eux, encore inquiet de ce qui s’était passé, avançait avec douceur. Ils n’auraient pas pris moins de précaution sur un pont de corde au-dessus d’un profond ravin.
L’atmosphère de l’étage était rancie. L’odeur venait de partout, mais en particulier du tapis rouge élimé sur lequel il marchait. La puanteur, associée aux nuages de poussière qui stagnaient à cette hauteur, et un gout âcre à la consistance pralinée se déposait sur leurs langues, leur donnant tout sauf l’impression d’être au-dessus du niveau de la mer. Au contraire, ils se sentaient plutôt enterré six pieds sous terre. La cave leur laissait le souvenir d’un espace plus aéré, et plus clair, car ici, les ténèbres régnaient. L’interrupteur trouvé au sommet de l’escalier ne fonctionnait plus, mais dans la pénombre du jour, ils parvenaient à deviner des choses sur la passerelle : des tableaux. Des portraits divers, d’hommes et de femmes aux costumes remontant le temps jusqu’au bas de soie. Roderick regarda le premier à sa portée, représentant une petite fille et un petit garçon habillé de façon contemporaine, mais peint d’une façon irrésistiblement classique. Il se pencha pour lire la petite plaque à sa base : « Alceste et Irénée Huchère ».
-Ils ont des prénoms qui sentent le renfermé, dit Castagne.
Roderick ne répondit pas.
Juste à côté, il y avait l’image d’un homme d’âge mûr, en costume-cravate. Pas n’importe lequel costume-cravate, un costume-cravate dont le rendu maitrisé de la toile témoignait de la qualité onéreuse du tweed et de la soie portée.
-« Anastase Huchère »… Castagne, il faut absolument que vous m’apportiez de nouvelles infos concernant les anciens habitants. Ils ont air richissime, et personne ne vous en a parlé ? Même pas au village ?
Pas de réponse. L’agacement grattait Roderick de l’intérieur. Castagne, d’habitude sérieux et tatillon, avait fait un mauvais travail. Le lieutenant savait pertinemment que le gendarme avait fait preuve de son sérieux habituel, mais n’avait pu récolter que ces maigres informations. Il pouvait le voir à son regard d’épagneul coupable. Les miettes qu’il avait glanées ne faisaient qu’amplifier la frustration générée par les trous monstrueux qui masquait la vérité. Elle était là, juste en face de lui, il le savait. Trop évidente, trop sous son nez. Roderick sentait que le manoir lui-même était la preuve ultime de ce cas. Comment faire ? Comment faire ?
-Hep, vous avez remarqué ? dit Castagne en pointant du doigt le portrait d’Anastase Huchère.
L’appel sorti immédiatement Roderick de sa stase introspective, Il regarda la peinture en suivant la direction de l’index. : Cet homme, ce costume, ces manches, ces boutons de manchette… Les boutons de manchette ! Elles étaient en forme de chauve-souris.
-Ça y ressemble beaucoup, dit Roderick, le sac en plastique contenant ce qu’il avait trouvé dans le salon en main. Elles ont vraiment la même forme. Regardez.
Castagne se pencha vers la pièce à conviction, vers le tableau, de nouveau vers la pièce, et vers le tableau.
-Pas de doute, c’est le même. Cela dit, le type d’en bas ne ressemble pas du tout à celui qu’on a barbouillé là.
-C’est vrai. Mais il y a forcément un lien. Peut-être qu’il s’agit du petit garçon, sur l’autre toile ?
-Difficile à dire, je ne me rappelle pas trop de sa tête, avec toute cette poussière…
-Il faut qu’on vérifie ça, mais ça me semble logique, bêtement logique (comme toujours, pensa t’il). Jalousie familiale, spoliation d’héritage, que sais-je, ça me semble bien parti vers ça, non ?
-On ne peut pas dire qu’on nage dans l’eau de source…
-Continuons.
L’étage de l’aile gauche se composait d’un complexe de chambres inutilisées et crasseuses, qui avaient dû servir aux jours de grandeur de la maison. En avait-elle seulement connu un ? Certainement, pensait Roderick, pourtant, tout semblait figé, et en train de s’effacer. Il s’en voulait un peu d’avoir eu de l’énervement envers Castagne, car il était de bonne fois : le village, il le connaissait. Il était loin du château, et ses habitants conservaient une tendance quasi-médiévale à rester entre eux, et à ne rien dire. Si, plusieurs années auparavant, on avait décidé d’oblitérer la mémoire des habitants du manoir, il en était ainsi, pas autrement. La raison même de cet oubli volontaire devait avoir été désapprise. Il y avait quelque chose d’autre qui flottait dans l’atmosphère, pas seulement de la poussière. Une sorte d’ozone, à la présence lourde et fantomatique, qui imposait une sorte de malaise viscéral dans les nerfs de Roderick. Il ne croyait pas du tout au surnaturel, tout au plus imaginait-il que peut-être, les murs des habitations enregistraient le passage des hommes, comme des sortes de magnétoscopes, mais ça s’arrêtait là. Au final, même si le décor avait tout pour imposer une impression paranormale, avec son allure gothique insensée, c’était plutôt les victimes qui ressemblaient à des spectres. Effet d’autant plus palpable que lorsque Roderick et les autres avaient extrait les cadavres des décombres, ceux-ci, poudreux et disloqué, lui été apparu comme des statues anonymes, sans existence vraie. Le sang caché des blessures anesthésiait son empathie. Le petit. Un pauvre petit gosse… Mais d’ores et déjà momifié sous ses yeux, réduit à l’état de cocon par un tueur imprécis, et quasiment réduit en bouillie par une maison mourante.
Le complexe ensemble de chambres à coucher n’offrant aucun intérêt, les deux gendarmes se tournèrent vers l’autre aile.
-Allons voir ce fichu trou, dit Roderick.
Les regards de la collection de peinture suivaient leur déplacement, avec une sorte de condescendance que Roderick sentait peser sur lui. Ils n’étaient que des éléments extérieurs, des huissiers de la mort, juste venu constater l’exécution d’un drame, l’arrêt de la vie de trois personnes, tel jour, à telle heure. Pourquoi, comment, cela importait peu aux représentations picturales. Des mouvements s’étaient achevés, c’est tout.
Roderick se sentait creux, et son impression se confirma, lorsque Castagne ouvrit la porte qui donnait sur la pièce au plancher effondré. Une grande pièce où il ne restait plus rien, si ce n’est des murs repeints en blanc et sur lesquels pendaient des affiches encadrées. De l’art moderne plus en adéquation avec la personnalité du couple défunt : abstrait, lignes solitaires aux pulsations grises. L’antithèse du manoir. Roderick se disait que les Dupins, (pourquoi, il ne le savait pas encore), avaient été obligé de s’immiscer petit à petit dans le manoir. Comme des parasites, ils s’installaient doucement, avec mille précautions, attendant des mois avant de mettre quelque chose de nouveau et de nécessaire à leur confort. Leur avait-on imposé ce fonctionnement ? Quelque chose sentait la peur. Après tout, les Dupins étaient dans leurs murs, ils possédaient cette maison, de quel droit avait-on pu leur imposer de croupir dans cette insalubrité ? Car même s’ils avaient été les plus forcenés des gothiques, une goule ou une liche auraient déposé plainte pour pestilence.
-Vous avez vu, lieutenant ? Cette poutre la ?
Toutes les poutres s’étaient effondrées, avec leur menuiserie et leur caisson. Elles avaient chuté comme les corps qu’elles soutenaient. Il n’en restait plus que des échardes suspendues. Mais comme l’avait souligné Castagne, il y en avait une de remarquable : la centrale, celle qui était tombée sur l’inconnu.
-On dirait qu’elle a été coupée net.
Roderick ne répondit pas. Il regarda pendant longtemps le point de rupture, étrangement propre, leva les yeux en face de lui. Puis, sans prévenir, il se glissa sur le rebord étroit, vestige du plancher disparu, qui courait le long des murs.
-Lieutenant, arrêtez ! Vous allez vous tuer !
Roderick se contenta de grogner, soufflant et ahanant alors que, plaqué contre la paroi, il progressait très lentement sur la bordure, souvent large que de quelques centimètres. A chaque pas, des morceaux se détachaient, et tombaient à l’étage inférieur avec des bruits mous. Des nuages de fumée remontaient en geyser à chaque impact, brouillant l’image du gendarme casse-cou. Les yeux exorbités de Castagne tenaient à bout de pupille la progression du lieutenant. Doucement, avec toutes les précautions du monde, Roderick parvint à avancer jusqu’au mur en face. Il s’arrêta un instant, ploya du mieux qu’il put, observa le point de rupture de la poutre, puis repris son chemin devant les trépignements inquiets de Castagne.
-De l’autre côté aussi, dit Roderick quand il fut enfin de retour sur la plateforme, assuré d’un bras anxieux par son adjoint posté derrière la porte.
-Mais comment ?
-Ca, je ne sais pas, mais il est clair qu’on l’a fait tomber exprès pour entrainer le reste.
Le cerveau de Roderick était en plein ordonnancement d’hypothèses et de possibilités. Comment avait on fait céder la poutre ? L’avait-on scié, avait on placé une charge explosive suffisante à faire sombrer la chambre de l’étage ? Dans tous les cas, on avait fait cela après les meurtres, puisque cela avait pris plusieurs heures, plusieurs jours peut-être, avant que l’accident ne se manifeste. Il avait été calculé, et prémédité, suivant une logique que n’arrivait pas à saisir le lieutenant. Il voyait presque un dessin, une forme, mais celle-ci était visqueuse et insaisissable.
-Ça suffit, j’en ai assez vu, sortons de là, je ne supporte plus cet endroit, dit Roderick avec un agacement que partageait visiblement Castagne. Il soupira comme pour dire « c’est pas trop tôt », et les deux gendarmes, dans les craquements de gravas piétinés, rebroussèrent chemin pour revenir à l’air libre. Les cadavres de la famille Dupin les attendaient juste à la sortie, allongés côte à côte, comme ils les avaient disposés en les sortants des ruines du salon. Ils avaient toujours cette apparence de victimes d’éruption volcanique. Bertrand tournait autour d’eux, se penchant et prélevant encore sur leurs corps, notant scrupuleusement les informations glanées.
-Alors messieurs, bonne pêche ?
-Deux-trois choses, mais c’est maigre. Du nouveaux de votre côté ?
Bertrand articula quelques syllabes, Roderick n’entendit rien. Il regardait la famille, et il avait l’impression d’être aspiré par la mort qui s’exsudait des Dupin. Ils n’avaient plus rien d’humains. Oblongs, les bras bien rangés le long des flancs, il voyait des momies tout justes embaumées. La poussière se craquelait en grosses plaques sur leurs joues, révélant la supercherie de leurs vies.
-Lieutenant, vous m’écoutez ?
-Euh… Oui, excusez-moi, vous disiez ?
Le scientifique leva les yeux au ciel, les rebaissa en un soupir, s’attendant à la balourdise de Roderick.
-Vous êtes souvent absent, vous, non ? Bon. Donc, je ne peux pas vous dire grand-chose, c’est pas possible de les toucher, vu que les dégâts sont irrécupérables, mais je peux cependant vous informer que nous avons ici trois égorgements, qu’on a pratiqué en se tenant par derrière, comme ceci…`
Le filiforme expert se plaça dans le dos de Castagne, qui haussa les épaules de surprise, avant de se laisser faire, en étirant le cou pour maintenir ses narines le plus loin possible de la bouche de Bertrand.
-Voilà, une grande incision latérale, de la gauche vers la droite, comme ça, shlak.
Il fit un grand geste sec. Castagne sursauta de nouveau.
-La, la victime tombe au sol, un peu comme la pièce, héhé, et se vide de son sang pendant deux à trois minutes. Bon, elle ne fait plus de bruit. C’est très fur…
-Tif, interrompit Castagne. Pardon, je vous coupe.
-Pas mal… poursuivi Roderick. C’est furtif comme mode d’exécution, c’est vrai. Il a pu tuer les victimes l’une après l’autre, sans qu’elles s’en rendent compte.
-C’est exactement là où je voulais en venir, reprit Bertrand. Avant que la chambre parte en fumée, on avait remarqué qu’il n’y a avait pas de projections.
-Tués ailleurs, puis déplacés… On n’a pas vu de sang ailleurs avec Castagne.
-Oh, vous savez, si c’est bien fait, les vêtements épongent le sang, ça laisse des secondes supplémentaires pour emporter la victime en la trainant debout. Ou alors, soit le tueur a pris le temps de nettoyer, mais bon, luminol ! Soit il a fait ça dans le salon, et là aussi luminol, mais ça va prendre un sacré bout de temps.
-Si vous voulez Bertrand, dit Roderick. Mais dans tous les cas, les Dupins ont finis dans cette chambre. Vous vous rappelez de leurs positions dans la pièce ?
-Ehm, oui, déglutit l’expert. Oui, ils étaient tous les trois placés sur le lit… Un peu comme maintenant en fait, les parents avec l’enfant entre les deux.
Il y eu un blanc. Un froid courant d’air traversa la scène, et le gendarmes restèrent muets, à contempler la famille si sagement allongée.
-Qu’est-ce qu’on fait ? Dit Castagne
-On réfléchit, répondit le lieutenant.
Qu’est-ce que c’était encore que cette chose ? pensa Roderick, visualisant tout le petit monde qui existait ici avant son arrivé avec la voiture et son adjoint. Là, maintenant sur la pierre maçonnée d’une terrasse rectangulaire, et la présence massive du manoir cossus-mais-défraichi dans ses épaules. Il inspira par les narines, sentant la chlorophylle humide de la terre grasse et du gazon tondu qui partait se perdre derrière un talus, cerné par un bosquet d’arbre qui pressentait l’épaisse forêt qu’il avait traversé. C’était un décor encore figé dans un temps spécial, un décor maintenu par il ne savait quelle main d’ailleurs Il s’en fichait pour l’instant. Des cris d’oiseaux amenaient la paix particulière de la nature, rossignols et sansonnets se livraient à un duel de chant, et parfois tout s’interrompait dans un violent froissement de feuille. Roderick sentait toutes ces odeurs, mais sans cesse, son nez était tiré vers celle des trois cadavres. Il fit fuir toutes ces sensations de son esprit, et commença à faire de l’ordre. Un homme, une femme, leur enfant. Tous vivants dans l’air du temps : Des designers, habillés suivant la mode la plus générique du moment… Récapitulons : ils habitent un endroit aux antipodes de leur apparence, un manoir du dix-neuvième siècle dans un état de délabrement avancé. Dans la cuisine, on voit qu’ils tentent de vivre au minimum syndical de notre époque : four micro-onde, lave-vaisselle, frigo. Electricité et plomberie installées dans l’aile droite. C’est bizarre, ils sont comme confinés dans une toute partie de cette demeure, avec interdiction de se répandre plus… Ils font illusion, puisqu’on les remarque aller et venir depuis deux ans. Après tout, ils doivent réussir à s’accommoder de cette étrange vie. Mais un soir, voilà qu’on entre dans la maison, une ombre tueuse. Un par un, elle les égorge méthodiquement, dans quel ordre, à quel rythme, dans quels endroits, impossible de le savoir, toujours est-il qu’ils sont transportés dans la chambre de l’aile gauche, placés sur le lit, de façon rituelle comme dirait un psychiatre, et on les laisse là. Trente et une heure après, le facteur arrive, trouve la porte ouverte, s’étonne de ne pas voir monsieur et madame Dupin le saluer comme d’habitude. Il entre dans le manoir, prend la trouille de sa vie à visiter ce caveau de bois, finit par trouver les corps, appelle les secours. Les premiers gendarmes écoutent son témoignage, anémique en terme de pistes, la scientifique arrive, commence à circonscrire la zone… Plus tard, l’ajudant Castagne et le lieutenant Roderick arrivent, et avant même qu’ils aient le temps d’inspecter quoi que ce soit, boum ! Les lieux du crime sont comme par hasard détruit de façon irrévocable, avec un timing trop parfait pour être honnête, une énorme ficelle de la taille d’une poutre, qui tombe sur un personnage que personne n’a vu entrer dans le bâtiment. Un homme sans nom mais portant des boutons de manchettes semblables à ceux que porte Anastase Huchère, ancien maitre des lieux… Pour Roderick, un scénario s’écrivait, joli, mais extrêmement flottant. Il essaya de se le raconter, voir s’il pouvait tenir la route : les Dupins héritent du manoir, par on ne sait quel lien familial, l’achète, on ne sait pas. Un autre héritier, Huchère celui-ci, se sent spolié, peut-être squatte t’il les lieux en secret depuis longtemps, comme un cafard. Il les menace. On en arrive au compromis d’une cohabitation. Mais les tensions naissent fatalement dans de pareilles conditions : les Dupins ont peur, veulent vivre avec leur temps, le Huchère veut rester dans le sien. Ils sont pris en otage, mais pour on ne sait quelle raison, ils ne font rien. Au bout de deux ans, les considérant désormais comme des intrus, et se sentant menacé parce qu’il n’est pas l’héritier légitime, le Huchère mystérieux décide d’en finir avec cette situation : il extermine les Dupins. Il les tue rapidement, sans violence excessive, et leur témoigne presque une sorte de respect, ou une forme de politesse, en les plaçant ensemble pour ne pas séparer la famille. Une fois son crime découvert, et là le cerveau de Roderick se cabrait d’incompréhension, Huchère sabote la poutre, au nez et à la barbe des gendarmes et de la scientifique. Rocambolesque entreprise, certainement menés dans la précipitation, puisque le criminel ne parvient pas à sortir, et se fait écrabouiller la jambe comme un loup dans un piège… Pour le lieutenant, cela apparaissait comme une sordide histoire d’intérêt : quelqu’un veut un bien qu’il estime mériter, et se venge. Fait divers classique.
-Castagne, prenez la radio, et demandez où en est monsieur Chauve-souris.
-Monsieur Chauve-souris ? demanda Bertrand. Les deux Gendarmes se jetèrent un regard entendu, puis Castagne parti en direction de la voiture, saisir le combiné de la radio de bord. Le jour commençait de tomber, faisant flamboyer le pare-brise.
-Vu votre air, vous avez déjà une idée de l’histoire, Lieutenant, dit le scientifique
-Possible. Vous aussi, je suppose.
Bertrand sourit.
-Et merde, grommela Castagne en trainant les pieds. Il est mort avant d’arriver à l’hosto.
Les deux autres pincèrent les lèvres.
-Pas d’autres infos sur le bonhomme ?
-Il n’avait rien sur lui. Pas de papier, rien.
-Alors, je crois qu’on est bon pour aujourd’hui, messieurs, dit Bertrand avec un ton de triste sarcasme. On va remballer, et tout ramener. On se retrouve au qg ?
Roderick hocha la tête.
-Finissez de tout baliser. On rentre nous aussi.
Il fit signe à Castagne qu’ils partaient, et serra la main de Bertrand.
Un nouveau grondement déchira le crépuscule. Des cris de paniques, et des ordres vociférés l’accompagnèrent.
-Sortez ! Sortez tous !!!
Le sol trembla de nouveau. Par les portes et les fenêtres, Gendarmes et scientifiques sortirent du manoir comme les rats d’un navire. Un énorme nuage de poussière se forma autour des bases de la maison. Soudain il y eu un effroyable craquement : la fissure sur le mur s’ouvrit, et les pierres qui le constituaient se déchaussèrent violemment, tombant en pluie sur le sol. Toute la structure s’effondra, et le manoir s’affaissa sur lui-même, en geignant et en poussant des cris de dragon blessé à mort. En quelques minutes, il ne resta plus que quelques pans de murs anorexiques. Après de nouveaux coups de tonnerre, lointains comme ceux d’une tempête qui s’éloigne, le silence revint. Seuls restaient intact les trois cadavres, dont l’odeur de putréfaction était couverte par celle des gravats pourris. Roderick, Castagne et Bertrand restèrent bouche bée, en rang d’oignons.
-Et bé, ce coup-là, on peut dire que c’est la chute de la maison…
-Taisez-vous Castagne, taisez-vous….
Et dépité, le lieutenant alla s’assoir dans la voiture, attendre que son second prenne le volant.

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