L’invitée du mariage

 Dans Nouvelles

D’accord. Très bien. Oui. J’ai hâte. Merci mon oncle ! Au revoir.
Helmut raccrocha.
-C’était mon oncle.
-Uhuh… répondit Sigurd en continuant de faire glisser la flèche de la souris sur les petites unités guerrières de son jeu vidéo.
-Il viendra avec une cavalière.
-Ah ! Ca, c’est une bonne nouvelle ! On se demandait l’autre jour…
-Oui.
Son affirmation confirma le sous-entendu.
Sigurd se déscotcha un peu de sa partie, et, sans quitter l’écran des yeux, elle reprit, curieuse.
-C’est qui, je la connais ?
-Non… C’est la femme sans tête.

A ces mots, Sigurd se figea, écarquillée devant la lueur de l’écran qui faisait luire son jolis minois interloqué. Helmut enchaina d’une voix rassurante.

-Haha, ce n’est pas vraiment une femme sans tête.
Ils rirent de l’image incongrue que leur imagination avait esquissée.
-Je ne l’ai jamais vu, mais je crois qu’il l’appelle comme ça parce qu’elle n’est pas très futée, corrigea-t’il. Une autre façon qu’il a de dire qu’elle à un q.i d’huitre, ce coquin. Il m’en a déjà parlé, mais je suis incapable de te raconter ce qu’il m’a dit sur elle… Elle faisait des choses bêtes, ça, c’est sûr. Genre, oublier ses enfants à l’école….
Sigurd était retournée auprès de sa civilisation. Elle parla.
-C’est bien, je suis contente qu’il ne viennent pas tout seul. Je ne l’ai jamais vu avec une amie.
-Depuis qu’il a divorcé de Brunehilde… Mais en fait, il voit encore du monde… Il n’est pas si vieux garçon.
-Tant mieux. J’avais peur qu’il soit vraiment tout seul… Il n’est pas très en forme.
Helmut acquiesça par une sorte de note grave qu’il produit avec la gorge. Il posa sur la table basse le cellulaire qu’il tenait encore en main, puis se rassit devant son ordinateur portable, en position de crapaud. Les légionnaires attaquèrent les barbares dans un fracas de cris, de casseroles et de poêles entrechoquées. Le couple ricana intérieurement, chacun de son coté, de ces instants bouffons qu’on auraient cru sorti d’un feuilleton fantastique. Une femme sans tête… Merci l’oncle pour cette tranche de rire. C’était une bulle d’air dans le réseau de galeries submergées des préparatifs… Il y avait encore beaucoup à faire…
Quatre mois plus tard, Ils s’étaient dit oui. En entrant dans la mairie et en pénétrant dans la salle, ils eurent l’étrange impression d’avancer en glissant, comme sur un tapis roulant d’aéroport. Ils sentaient les visages souriants de la famille et des amis qui les fixaient, dans l’angle mort de leurs champs de visions. L’oncle n’était pas là. A cause de sa santé fragile, on avait préféré qu’il s’épargna la cérémonie, pour pouvoir venir surement à la fête qui s’ensuivait. En sortant du bâtiment, félicitations et confettis neigèrent sur la terre arable du bonheur de Sigurd et Helmut.
-Bon, ça c’est fait, dit-il d’un ton d’ironie ferme à la foule hilare.
-Allons boire des coups ! ajouta t’elle gaiement. La liesse rentra dans les voitures, et tous se suivirent jusqu’au port.
Sur le quai, il y avait ceux qu’ils aimaient : les amis peintres et sculpteurs, Ritchie, Pippo, Aloysius et Sanhédrine. Les amis d’enfance, Placto, Mutel, Sa Seigneurie, Goupil ou Belzebouc et sa femme. La famille, père, mères, sœurs, cousine, cousins, oncles et tantes. Kif et Lovecraft goutaient l’excellent vin blanc que le serveur faisait couler dans les verres, sur le pont du bateau. Au loin, le cousin Cavendish et sa petite tribu traversaient les hautes herbes en leur direction, ravi de déplacer leurs corps britanniques sous le chaleureux soleil provençal. D’autres arrivaient encore. Les jeunes mariés butinaient de convives en convives.
On papotait, on sculptait, on peignait en honneur de l’amour, sur l’estrade qui avait été prévu à cette effet. On paressait sur le joli gréement, en écoutant le clapotis serein de la Méditerranée. On riait beaucoup. Les enfants Cavendish criaient comme des pirates à l’abordage en sautant par dessus la passerelle du voilier, en courant dans les coursives. Helmut et Sigurd discutaient avec Shéérazade et Skeltus, quand la mère du marié vint tirer discrètement sa manche.
-Voila ton oncle.
Elle pointait du doigt la micro voiture américaine qui roulait dans le parking attenant. L’engin se gara tout prêt du quai, pour faciliter la marche de l’oncle usé.
Il sortit le premier, par le coté passager. Son corps rabougri et sa tête barbue s’extirpèrent avec la souffrance contenue de tout les grands malades. Ses yeux entouré de poils hirsutes se plissaient d’effort, et, quand il se fut enfin étiré de l’habitacle, il claudiqua lentement vers la fête, un sourire aux lèvres.
Le contre-jour qui recouvrait le pare-brise empêchait de distinguer le pilote. L’oncle se retourna, lui fit signe de sortir, et poursuivi son cahin-caha. La porte s’ouvrit. Une robe en sortit.
Sigurd, Helmut, sa mère, Shéérazade et Skeltus, qui regardaient dans cette direction, se turent soudainement. Le même silence infecta les autres convives.
Une femme dans une robe bariolée venait vers eux, et cette femme n’avait pas de tête. Un corps, deux bras, deux jambes, mais à l’endroit où on aurait attendu un cou surmonté d’un crâne, il n’y avait qu’une surface de chairs lisses, au centre de laquelle on pouvait distinguer une sorte de plissure peu ragoutante.
-Bonjour et gloire à vous ! claironna l’oncle joyeusement, en embrassant son neveu stupéfait.
-Bon…bonjour, mon oncle.
-C’est magnifique. Sigurd, tu es resplendissante !
Pendant que la mariée bredouillait un merci tout empli de gène. Le corps féminin, qui les avait rejoints, tendit une main à Helmut.
-Mon neveu, je te présente Henrietta. Henrietta, mon neveu.
-Ench…Enchanté.

Pas un mot ne sortit de la chose.
-Elle ne parle pas, mais elle comprend tout, dit l’oncle qui ne s’étonnait absolument pas de l’apparence excentrique de sa compagne. Au contraire, il semblait ne pas y prêter la moindre attention. Il fit une bise affectueuse à Sigurd, la piquant de ses poils gris. Elle entendait les murmures étonnés de l’assistance médusée. Les peintres ne peignaient plus, les yeux grands ouverts sur le fascinant modèle, et on lisait dans leurs iris l’envie pressante de la brosser sur une toile. S’en était de même pour les sculpteurs, dont les coups de burins avait cessé de piquer l’air marin de l’après midi. Machinalement, les parents Cavendish masquèrent de leurs avant-bras les visages de leurs progénitures, qu’ils avaient plaqués contre eux. Goupil s’esquiva dans les toilettes…
-Puis… Puis je t’offrir… Vous offrir quelque chose à boire ? dit Helmut, essayant de faire revenir la situation à la normale en imitant l’attitude de son oncle, c’est à dire en faisant une totale abstraction de cette marionnette monstrueuse dont la poitrine se gonflait et se dégonflait malgré l’absence complète d’un conduit respiratoire entre ses épaules.
-Bien sur, bien sur, aurais tu un bon verre de vin blanc ? Toi aussi Henrietta, tu voudrais du vin blanc ? Le corps se pencha légèrement pour exprimer son accord.
Helmut roula des yeux vers l’oncle, vers la tête absente d’ Henrietta, puis de nouveau vers l’oncle, d’un air qui disait clairement « comment va t’elle faire pour boire ? »
-Ne t’inquiète pas, cher neuneuveu, un paille plantée là (il désigna le pli) fera parfaitement l’affaire ! Il enchaina sa phrase à un clin d’oeil malicieux.
-Très bien, suivez moi donc, fit Helmut, dont la voix reprenait peu à peu le sourire.
L’ignorance feinte utilisée par les deux hommes fut reprise par les invités. Petit à petit, l’inquiétude céda de nouveau la place à la bonne humeur générale. On ne faisait plus attention à la femme sans tête. Helmut et Sigurd rêvassaient sur la proue, assis sur une caisse, et il regardaient les calmes lames d’argent de la mer refléter la lumière. Sur le quai, Henrietta suivait l’oncle comme son ombre. Mis à part son handicap bizarre, elle affichait un corps sculptural, ferme et musclé, aux seins obusiers et à la croupe d’acier… A vrai dire, on aurait carrément pu la comparer à une actrice de films pornos, littéralement écervelée cette fois ! Une froide aura de mort l’accompagnait partout, et ce qui aurait pu être désirable installait le malaise qu’un cadavre sautillant peut produire. Le visage des invités s’affaissaient par réflexe dès que l’oncle s’approchait d’eux pour discuter, toujours avec son indéfectible bonne humeur. Sigurd mit un petit coup de coude à Helmut.
-C’est quand même super étrange, chuchota t’elle.
-C’est clair…
-Tu penses qu’il font des choses ensembles ?
-Je ne veux même pas le visualiser. Quand tu penses qu’elle a des enfants ! Est-ce qu’ils n’ont pas de têtes aussi ?
-C’est vrai !
-Ou alors, peut être que c’est un accident ?
-C’est ça, une ablation de la tête réussie… Atterrit un peu, Helmut… C’est obligatoirement de naissance.

Helmut resta songeur, et Sigurd le rejoignit vite. Ils se tinrent par la main.
Au fil de la soirée, le couple bagué essaya, par assaut de petites questions indirectes ou d’allusions, de faire parler le tonton sur les origines mystérieuses de sa compagne du jour. Rien n’y fit, et il se contenta de leur livrer des propos ésotériques et évasifs sur les légendes urbaine et sur Mike, le poulet sans tête. Malgré ces interrogations, leur fête était une réussite, et le bonheur de leur union faisait que tous les convives ne désiraient qu’être aimable et aimant.
Le seul qui restait en état de choc, c’était le capitaine.
Plus tôt dans la journée, il avait observé d’un oeil inquiet les allers et venues de Sanhédrine, Aloysius, Pippo, et Juan-Lucas, qui rentraient à plusieurs dans les toilettes, et n’en ressortaient qu’après de longues minutes. Son esprit de militaire lui faisait imaginer les comportements les plus pervers à l’intérieur, un succession d’étreinte scabreuses et de caresses contre nature. Il en avait informé Helmut, qui, trop gêné pour lui expliquer que ces gens ne faisaient que se repoudrer le nez, lui dit que c’était des amis qui se connaissaient depuis très longtemps. Le marin sentait sa cervelle tourbillonner. Puis vint le coup de grâce, la vision de cette horreur incroyable, ce… cette CHOSE qui le frappait d’autant plus d’effroi qu’une érection atroce l’avait tendu dès qu’il eu posé le regard sur son physique. Rigide et discipliné, il resta pétrifié, la bouche ouverte, une expression figée de terreur sur le visage. La fête n’en fut que plus agréable.
Il y eu un malaise quand arriva l’heure de danser. Aux premières notes produites par le DJ, Henrietta se jeta sur la piste et commença de s’agiter en tous sens. Elle bougeait très bien, mais le corps décapité emplissait la cale d’un flot de surréalisme si torrentiel, que toute les personnes présente restèrent immobiles à la regarder. N’ayant pas de globes oculaires ou d’ autres organes sensoriels prévu à cet effet, elle continua de se démener sans les remarquer. C’était une sarabande maléfique, des passes extraordinairement compliquées et bien exécutées, avec une grâce et une sensualité hors du commun. Ses mains comme des têtes de serpent zig-zagait dans les airs, ses genoux se déboitaient aux rythmes mécaniques de la musique, ses cuisses de soie se coloraient de spotlights, et sa courbe élancée ondulait généreusement. Mais sans visage, sans nez, sans bouche, sans oreille et sans cheveux, avec sa fissure répugnante, elle exhalait l’odeur froide de la plus glaciale des morgues. Pour les entêtés qui l’encerclaient, ce n’était qu’ une gigue de trépassé. Au bout de quelques morceaux, Helmut demanda à son oncle si lui et Henrietta ne voudrait pas venir en haut, profiter de l’air du soir. Très poliment et avec une gentillesse non feinte, l’oncle opina et invita son accompagnatrice à le suivre. Sigurd soupira de soulagement quand la danse collective et les saut joyeux se décoincèrent et prirent enfin possession de la cale à musique.
La lune à demi éclairait le petit port, et ils goutèrent un brise salée sur leur langue. L’oncle souleva son vieux crâne vers la nuit étoilée, et sourit.
-Il se fait tard, mon neveu, nous allons y aller.
-Oui, mon oncle.
-Toutes mes félicitations encore pour ce bel évènement, c’était une très belle fête, vous êtes beaux mes petits.
Il enlaça Helmut avec tendresse, puis fit de même avec Sigurd. Henrietta agita sa main énergiquement, pour signaler sa sympathie. Il retournèrent à la voiture, l’oncle toujours boitillant et clopinant, aidé par son accorte cavalière.
-La cavalière sans tête…
Sigurd pouffa.
La voiture démarra, s’éloigna, et disparu dans les lumières de la ville. Helmut sentit qu’on tapotait son dos. C’était sa mère éméchée.
-Ils sont partis ?
-Oui.
-Ton oncle s’est bien amusé.
-Oui, il avait l’air.
-Par contre sa copine là, je ne l’aime pas. Elle est vulgaire. C’est tout mon frère ça, intelligent comme il est, il faut qu’il soit ami avec cette cruche ! Il n’en fait qu’a sa tête ! Je ne le comprendrais jamais…

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