Chant Trente-et-Unième

 Dans L'Enfer de Dante

(Résumé : Le Malebolge, enfin la fin ! Au terme d’une discussion animée entre plusieurs damnés, dont Dante et Virgile ont été témoin, voici que se profile la sortie de l’interminable huitième cercle. Comment vont faire nos deux littérateurs pour toucher le fond ?)

 

Je m’en suis mordu la langue jusqu’à ce que mes joues rougissent, mais comme si j’avais été guéri par la lance magique d’Achille, j’ai vite oublié mes tristesses et mes joies. On a tourné le dos à ce trou maudit et traversé la berge qui l’entoure. C’était bizarre, il ne faisait ni nuit, ni jour, on ne voyait pas très bien. Tout d’un coup, on a entendu un son de cor si fort, qu’il aurait pu couvrir le bruit du tonnerre. J’ai regardé en direction de sa provenance. C’était si assourdissant, je crois que même Roland n’a pas dû faire autant de boucan à Roncevaux, quand Charlemagne loosait dans ses croisades. J’ai à peine eu le temps de tourner la tête, que j’ai vu plusieurs tours, vachement grandes.

-Maître, où est-ce qu’on est ?
-Purée, petit, c’est trop grand ici, et il fait trop sombre, quoi que tu penses, tu te trompes. Tu vas voir, si tu t’approches, tu vas comprendre que tes sens te mentent. Allez, zou, active-toi, la saleté de ta sale sauce sucrée !

Il m’a pris gentiment par la main.

-La vérité, si tu veux vraiment savoir avant qu’on y soit, pour que ça te paraisse moins bizarre, je vais te dire : ce ne sont pas des tours, ce sont des géants ! Aïe mon fils, je te jure ! ils sont enfoncés dans ce puit jusqu’à la ceinture.

À travers le brouillard en dissipation, le contours des choses s’est précisé. Plus je m’approchais du bord, plus ma vision était nette, et plus j’étais terrorisé. Comme derrière les enceintes d’un château-fort, couronné de donjons, le rivage autour du puits était cerné par les corps des horribles géants. Pour décrire simplement, ils font encore peur à Jupiter !

J’ai commencé à discerner leurs faces, leurs épaules, leurs poitrails, leurs ventres, leurs bras pendant le long de leurs côtes. Je me suis dit que la Nature avait bien fait d’arrêter de fabriquer des engins pareils, c’était de trop puissantes machines de guerre. Les éléphants et les baleines, c’est moins pire, si on y réfléchit bien. Car si on ajoute l’intelligence à la méchanceté, et à la force, bonjour les dégâts !
Le premier géant vers lequel on est arrivé avait un figure longue et large comme la pomme de pin de bronze qu’il y a dans les jardins du Vatican, pour ceux qui ont visité, ses autres os étaient de même proportion : maousses. Cette partie visible du colosse était déjà tellement haute que même des alpinistes professionnels n’auraient pas réussi à monter jusqu’à ses cheveux. A vue de nez, il y avait déjà plus de douze mètres, de la base de la taille au nombril.

-Raphegi, mai, amech, irabi almi… il a commencé de crier par sa bouche cruelle, et ça ne ressemblait pas trop à un cantique, si vous voyez ce que je dire.
-Aïe, tchy es un vrai golio toi, fais plutôt mumuse avec ta trompette au lieu de t’énerver, tu l’as juste autour du cou en plus, espèce de grand dadais à gros torse !

Virgile m’a pris à part.

-Ce bourricot s’appelle Nembrod, il a pas grand chose pour lui, hein ? Je te raconte vite fait sa petite histoire, après on lui pose des questions, d´accord ? Bah, et puis non, laisses tomber, c’est une perte de temps : On comprends rien à ce qu’il dit, et vice-versa, la vérité !

On a poursuivi nos crapahutages, puis tourné à gauche. A un tir d’arbalète de là, on a trouvé un second dependeur d’andouilles. Il avait l’air beaucoup plus grand, et beaucoup plus sauvage. Je ne pourrais pas dire qui l’avait attaché là. Il avait le bras gauche derrière, le droit devant, le tout ligoté par une chaîne qui le liait de haut en bas, en cinq tours.

-Ce cake là a voulu tester sa force contre Jupiter, a dit Virgile, il a eu ce qu’il méritait. Il s’appelle Ephialtes. Il est connu pour avoir fait des sienne, pendant la guerre des géants contre les dieux antiques. Il risque plus de bouger maintenant, aïe aïe aïe.
-Dites, Maestro, si c’est possible, j’aimerais bien voir le célèbre Briarée, le géant à cent bras !
-Euh, on va d’abord aller voir Antée, tu veux, mon fils ? Il est plus près, il parle, et il pourra nous faire descendre. Celui que tu veux voir est plus loin. Il est enchaîné lui aussi, mais il est encore plus dangereux.

Soudain, il y a eu un séisme terrible : c’était Ephialtes qui se secouait. Zarma, j’ai flippé ma race, heureusement qu’il était attaché, sinon c’était pipi-culotte !
On est allé jusqu’à Antée, qui, sans mentir, mesurait bien ses six mètres de haut, et encore, sans compter la tête.

-Hep, a annoncé Virgile, toi, l’ancien maître de la Libye, bien avant Scipion l’africain, Hannibal et tout le toutim, toi qui aurais pu peut-être faire gagner les géants si tu avais pris parti pendant la guerre contre les dieux. Ecoute donc ces longues formules de politesse, sur ma mémé, la pauvre, et porte nous en bas (si ça ne t’embête pas !), vers le fleuve Cocyte gelé. Baisse toi donc vers nous : celui qui m’accompagne est vivant, il pourra parler de toi lorsqu’il sera de retour chez lui, ok ?

Le géant a envoyé ses mains vers le poète, prêtes à le saisir de la même façon que lorsqu’il s’était battu contre Hercule (décidément…)

-Vazy, approche toi, que je t’attrape, en tout bien tout honneur, m’a dit mon Maître au moment où il se faisait empoigner, de sorte qu’Antée puisse nous choper tous les deux en même temps.

Antée m’a donné l’impression de nous faire transiter via une tour de Pise de fête foraine, tellement l’impression était étrange. Mais en fait, il nous a déposé en douceur dans le neuvième cercle, là ou se trouvent Lucifer et Judas, et une fois lâchés, il s’est redressé direct, droit comme un mat de navire.

(Texte original : en italien, en français)

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