Chant Vingt-Troisième

 Dans L'Enfer de Dante

(Résumé : les fonctionnaires de l’enfer ne sont pas très recommandables. Virgile et Dante, en route pour retrouver Béatrice, en ont fait les frais. Les démons tourmenteurs de la Malebolge sont de gros bourrins betiots ! Dans ce chant, les héros de cette histoire viennent juste de leur fausser compagnie. Que va t’il arriver à nos deux muchachos ?)

 

En silence, discretos, on a continué de marcher, l’un devant l’autre, comme des mineurs de fond. La rixe qui venait d’arriver, me faisait penser à cette fable super marrante d’Ésope, où il est question de rats contre des grenouilles, façon guerre de Troie. Là, maintenant, tout de suite, c’était idem, itou, kif-kif. Mais du coup, cette pensée en a amené une autre, et mes craintes ont redoublé : les démons était passé pour des baltringues. Tous ces bobos et ces moqueries, ça avait du les mettre passablement en rogne, d’autant plus que c’était un petit peu a cause de nous, si c’était arrivé. Ils auraient pas eu à nous escorter, il ne se seraient pas retrouvés englués dans le pétrole brulant. Je me suis dit que si on énerve un sheitan, et à fortiori plusieurs, ceux-là risquent fort de vous traquer avec cruauté, comme des chiens après un inoffensif lapin. J’avais déjà la chair de poule, et je n’ai pas arrêté de me retourner tout le long du chemin.

-Maître, je crois que si on ne se cache pas vite fait, les malebranches vont nous tomber dessus. Ils sont à nos trousses. Je psychote tellement que je les sens approcher, brrrr !
-Aïe purée mon fils, si j’étais un miroir, tu me verrais comme toi en ce moment. Je pense exactement pareil, faut qu’on dégage fissa de la zone ! Espérons que la côte à droite là-bas nous permettre de descendre dans l’autre bolge, c’est notre seule chance.

Il a juste eu le temps de dire ça, que je les ai vus arriver, ailes déployées, prêts à s’emparer de nous, aussi rapide qu’une maman qui se réveille dans sa maison en feu, attrape son bébé et file en simple nuisette. Soudain, mon Guide m’a pris en poids, et du haut de la rive, il s’est jeté dos en avant dans la pente escarpée faisant le lien entre cette bolge et la suivante. Je n’ai jamais vu de cascade tomber aussi vite de ma vie. Il me serrait contre sa poitrine, plus comme un fils que comme un compagnon. A peine on a touché le sol qu’ils étaient déjà au-dessus nous, mais heureusement, on ne craignait plus rien. Ils ont beau être les chefs de la cinquième bolge, le Règlement Suprême leur interdit (et leur empêche) de sortir de leur territoire.
Là où on a atterit, on est tombé sur une foultitude de gugusses peinturlurés, qui faisaient le tour de la fosse à pas très lents. Ils pleuraient, et ils avaient l’air fatigués, résignés. Ils portaient des capes, capuches relevées, cachant les yeux, dans le style des robes de moines qu’on fabrique en Allemagne, à Cologne. Au dehors, elles sont dorées, tellement que ça éblouit, mais en dedans, elles sont doublées de plomb ! C’est si lourd qu’a côté, porter un radiateur en fonte, c’est de la rigolade. On pourrait appeler ce vêtement le Manteau de l’Eternel Accablement ! On s’est inséré dans la file, tourné à gauche avec eux, en écoutant leurs plaintes. Mais ils étaient tous si alourdis, qu’a chaque pas, on les dépassait toujours, et on se retrouvait avec d’autres pénitents.

-Maître, on ne pourrait pas trouver dans le tas une âme connue pour ses faits et gestes ? Regardez bien s’il vous plait !

Un des fantômes a dû entendre mon accent toscan, car on a perçu quelqu’un crier derrière nous.

-Attendez ! Attendez ! Arrêtez ! Vous allez trop vite, et il fait trop noir ici ! Demandez-moi quelque chose, demandez-moi des trucs !

Mon Maître m’a retenu d’avancer.

-Ba ba ba, attends, mon fils ! Règle donc ton pas sur soui-là.

J’ai freiné, et aussitôt j’ai vu deux morts dont les visages trahissaient leur envie de causer avec moi. Les pauvres en bavait à avancer, à cause de la charge et du sentier étroit. Ils ont fini par parvenir à ma hauteur. Pendant longtemps, ils m’ont fixé sans parler, avec des yeux qui se croisaient les bras. D’abord, ils se sont tournés l’un vers l’autre, et ils ont commencé à parler entre eux :

-T’as vu sa bouche ? a dit l’un. Il ressemble à un vivant.
-Ouais, a répondu l’autre. Mais si lui et son pote sont morts, comment ça se fait qu’ils ne portent pas la robe de mille milliard de tonnes, comme nous ?
-C’est vrai ça… Hé ! Le toscan ! Qu’est-ce que tu fais chez nous, les hypocrites ? Vas-y, sois pas snob, dis-nous qui tu es !
-Messieurs, j’ai fait, je suis né et j’ai grandi près du fleuve Arno, dans la grande ville du coin, et mon corps est encore frais. Vous par contre, vos joues sont toutes mouillées de larmes, qui êtes-vous ? Et pourquoi souffrez-vous ainsi ?
-Tu vois ces capes dorées ? a répondu l’un d’entre eux, elles sont doublées de plombs, et lourdes à faire péter toutes les balances de la terre. Nous, on faisait partie de la confrérie des fêtards, moi, c’est frère Catalano, lui, frère Loderingo. C’était peinard, on avait le droit de ne pas aller à la guerre, ou de ne pas payer de charge, sympathique, non ? On nous a appelé dans ta ville pour calmer le jeu entre les partis guelfes et gibelin (nda : voir chant sixième), comme on fait en prenant un avis exterieur, neutre, et impartial, pour faire une médiation, mais, euh, bon, tu connais la suite : on a tous fait foirer en se faisant corrompre par les guelfes…
-Ahlala, frères, je vous plains… Voilà, voilà… Tiens, je vais aller voir de ce côté, il y a un type cloué à terre avec trois pieux…

Dès que le bonhomme en question m’a vu, il s’est mis à se tordre de tous ses membres, en soufflant dans sa barbe et en soupirant. Catalano s’en est rendu compte.

-Ce crucifié, là, c’est Caïphe. C’est lui qui a conseillé aux grands prêtres juifs de faire condamner DJiiiizus par le peuple… Voilà le résultat : à poil, riveté au sol, et on lui marche tous dessus. Dans la fosse à coté, il y a son beau-père. Même traitement pour lui et les autres mauvais exemples.

Ca a étonné Virgile, de voir ce gars allongé au sol, étendu sur une croix pour l’eternité.

-Purée… il doit douiller, le pauvre, le mec, le pauvre. C’est pas tout ça, mais, vous pourriez nous dire si on peut passer sur la droite ? Il y a une ouverture ?
-Plus prêt que tu ne le penses… Le gros rocher au-dessus de nos tête, vous voyez ? Il est brisé, on peut donc monter par-là, et ensuite descendre dans le fond.
-C’est pas ce qu’on nous a dit plus haut. Ces démons sont vraiment à la ramasse, da¨daï daï, a dit le Maître, la tête un peu baissée.
-A Bologne, on dit que le diable à tous les vices, et entre autres, que c’est l’inventeur et le champion toutes catégories du mensonge, a répondu le frère.

Après ça, Virgile s’est barré à grandes enjambées, l’air contrarié. Moi, j’ai laissé les deux surchargés à leur malheur, et j’ai suivi les pieds chéris à la trace.

(Texte original : en italien, en français)

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