Chant Vingt-Septième

 Dans L'Enfer de Dante

(Résumé : Huitième cercle, Malebolge, encore, toujours, à jamais ? La quête de Dante pour retrouver Béatrice progresse inexorablement, grâce au soutien sans faille  de Virgile. Au moment où nous les retrouvons, dans la bolge des conseillers perfides, ce n’est rien de moins que le célèbre Ulysse qui discute avec eux. Enfin, ce qu’il en reste… Que va t’il arriver à nos deux zèbres ?)

 

Le bout de flamme avec qui on causait a cessé de remuer et de papoter. Avec la permission du Sympa Poète, elle s’est retirée. Pendant ce temps, une autre a retenu mon attention. Elle était derrière nous, et des couinements sortaient de sa pointe…

Avez vous déjà entendu parler du taureau d’airain ? C’est un instrument de torture qui a été inventé dans la grèce antique, par un certain Perillos, ingénieur de la ville d’Athènes. C’est le tyran de Sicile, Phalaris, qui lui en avait demandé la construction. Il avait le sens de l’humour, le Phalaris, parce que le premier à qui il a fait tester l’engin, c’est Perillos ! Comment ça fonctionne ? Et bien, si vous appréciez le morbide, c’est assez rigolo dans le principe : on insère la victime dans le taureau, qui est creux, on ferme bien, ensuite on allume un feu sous le bovin. Forcément, comme il est en métal, ça chauffe à blanc, et la personne meurt dans d’horrible souffrance, cuite à l’étouffée. Petit bonus amusant, les cris sortent par la bouche de l’animal, se transformant en mugissements. C’est comme une boite à meuh mais en beaucoup plus pire, quoi. Bref, la flamme que nous avions en face s’exprimait sur le même timbre que le bovidé fatal.

-Hé dis donc, toi, avons-nous entendu, je t’ai entendu parler en lombard, si je ne m’abuse ? T’as envoyé bouler l’autre brandon, j’ai capté. J’arrive un peu après la bataille, mais ça ne t’embête pas de tchatcher avec moi ? Moi ça m’embête pas, et pourtant, je crame. Si ça fait pas longtemps que tu es tombé de ta jolie lombardie jusque dans ce coin perrave où j’expie grave, tu peux me dire comment ça se passe dans la région de Romagne, si c’est cool ou si c’est la crise ? C’est de la d’où je viens, moi, entre Urbino et la montagne d’où sort le Tibre, pour être précis.

J’étais encore en train de regarder en bas, lorsque Virgile m’a gratouillé les côtes.

-Purée, mon fils, il est latin çui-là, vazy, parle, toi.

Je savais déjà ce que j’allais répondre.

-Ô, mon pote la Torche de là d’sous, la Romagne, c’est toujours chaud, les tyrans sont à l’affut. La ville de Ravenne n’a pas bougée, elle est toujours dirigée par les Polenta, qui se moulent à l’intérieur avec leur bannière d’aigle. A Forli, pareil, depuis le massacre des français qui vivait dedans, c’est toujours les Ordelaffi les patrons, et le lion vert qu’ils ont comme logo pose toujours ses pattes sur la cité. Les cruels Verrucchio sont également toujours en place. Du coté de Faenza et d’Imola, c’est le gang du lion blanc qui pilote, et quand à Césène, à côté du fleuve Savio, elle fait toujours le yo-yo entre tyrannie et liberté, voilà, voilà, toujours, toujours… Maintenant, sois gentil, ne fait pas le renfrogné, on en a déjà croisé plein, dis-nous ton nom, s’il te plait, celui que le monde conserve de toi.

La feu a baragouiné un truc, façon infernal, a gigoté du sommet, de ci de là, et puis il a émit un souffle

-À l’aise, braise. Si tu étais censé revenir dans le monde des vivants, je n’en dirais pas plus. Mais, chuis pas idiot moi, hé ! Je sais bien que personne ne reviens jamais vivant d’ici, donc je risque pas de me taper la honte si je te réponds. Donc, avant, j’ai été mercenaire, et puis après, je me suis fait moine fransiscain. Je m’étais dit que ça aiderait à faire pardonner mes péchés, et au début, ça marchait plutôt pas mal. Malheureusement, le pape du moment, a rien trouvé de mieux que me faire replonger dans mes premiers travers. Oh, écoute-moi. Quand j’étais le sac d’os et de viande que ma maman avait mis au monde, je tenais plus du renard que du lion, si tu vois c’que j’veux dire. Un vrai filou. J’étais expert dans toutes les combines, toutes les ruses, si bien que le monde entier connaissait ma réputation. En vieillissant, comme tout un chacun, je me suis dit qu’il fallait lever un peu le pied, hein ? Au début, ça me plaisait, les traquenards, mais ça finissait par me peser. Alors je suis allé me confesser, tout repentant, t’as vu ? Mais c’était une période troublée : l’age des croisades, plein d’alliances et de mésalliances. Ce pape à la gomme, il s’en fichait pas mal que je fasse confesse, il était en bisbille avec les sarrasins, les juifs, tout ce qui n’était pas chrétien, en somme, à cause des bagarres qu’il tramait du coté de Saint Jean d’Acre et du Soudan. Soudain, vla t-y pas qu’il me mande pour que je lui guerrisse sa vilaine fièvre, le frimeur, comme l’empereur Constantin avait fait avec lui pour qu’il guérisse sa lèpre. Bon, donc, il me fait venir, il me demande conseil. Moi je dis rien, vu qu’il délirait grave ; mais il insiste ! « Oh, steuplait, donne moi des trucs pour gagner contre Palestrina, le camp adverse. Si tu fais ça, promis je t’absous. C’est moi le Pape, hé. J’peux ouvrir et fermer le ciel quand j’veux, j’ai le porte-clefs complet des portes du paradis, je l’ai piqué à mon predecesseur, hinhin. » J’ai répondu qu’a ces conditions, je voulais bien. Malheur, j’aurais mieux fait de me taire. Je pensais l’affaire réglé : péchés lavés par la haute autorité, direct le paradis pour bibi. Tu parles… Quand je suis mort, Saint François, le patron de mon ordre, à débarqué, mais un ange noir s’est aussi amené. Il a dit « lalalala, qu’est que tu crois toi ? T’as voulu resquiller ? Faux-cul, menteur, trompeur. Celui-là, il est pour moi, François, désolé, je peux pas te le laisser. Il a donné des conseils frauduleux, et il a beau avoir été absous, il ne s’est pas repenti, le coquinou ! Allez, hop ! Je l’embarque ». Oh fatche de, quand il m’a attrapé, j’en ai mouillé mon fond de culotte. « Tu m’avais pris pour un teubé ? » il m’a dit. Il m’a emmené chez Minos (Ndt : voir chant cinquième). Lui, il a enroulé sa queue huit fois autour de sa taille mastoc. Il se l’est même mordue, tellement je l’énervais. « Toi, c’est direct dans les cages-flammes ! » il a dit. Et voilà… Maintenant, j’erre ici, en couinant, dans ce costume de crêpe au grand marnier.

Un fois son discours achevé, le brulé vif perpetuel s’en est allé, en s’agitant et en se tortillant. On s’est regardé, mon Maître et moi, puis on a escaladé le rocher jusqu’à l’autre arche, celle qui recouvre la fosse des semeurs de discorde. Les fouteurs de merde, comme on dit vulgairement…

(Texte original : en italien, en français)

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