Texte à l’arrache 82

 Dans Mémoires de musicien, Textes à l'arrache

(Extrait de mes mémoires : Moi, Je, Personnellement, sortie prévue le 23 février 2021, aux éditions Masturbard, qui seront disponibles dans la poche intérieure gauche de mon costume de macchabée. Passage issu du tome 25, livre 14: mes années rock.)
Faire un concert est un bon moyen pour comprendre la théorie du chaos : il y a tellement de paramètres en jeu, que ça ne se passe JAMAIS comme prévu. Tu penses que la soirée va être géniale ? C’est l’échec total. Tout laisse à croire que ça va être un gig de merde ? C’est la meilleure performance que le groupe n’ai jamais faite. La réalité est un peu plus nuancée, mais le principe reste le même. Pour l’expérience, avant chaque date, j’essayais de visualiser toutes les couilles susceptibles d’arriver : le camion tombe en panne, Ritchie pète toutes ses cordes, l’ampli de Juan rend l’âme, Matwis tombe et se casse un bras, je joue comme une tanche, une pluie de météores s’abat sur la scène, détruisant la sono, l’ingé-son, tout en nous cramant au vingtième degré, pendant que les tauliers, horripilés par notre musique, nous tirent dessus avec des fusils de chasse, avant de nous violer… vraiment TOUTES les couilles. Et bien, la couille en question n’était JAMAIS une de celles que j’avais pu anticiper. Jamais. Par exemple, ce festival à Velaux, c’était un remplacement de dernière minutes, mais on pensait que ça pouvait être sympa. C’était un petit festos de hardcore (hxc pour les connaisseurs), donc quelque chose dans lequel on se casait parfaitement. Sauf que c’était du hardcore influencé années quatre-vingt-dix, deux mille, genre Madball, Dillinger Escape Plan, Biohazard, 25 Ta Life, Born Against, que sais-je encore. De la musique avec un super gros son, super technique, super burnée… De notre coté, on penchait franchement vers le hardcore, certes, mais des années quatre-vingt. Celui des débuts, le séminal. Black Flag, Flipper, Butthole Surfers, Sonic Youth. Des groupes qui avaient commencé à l’arrache avec du matos pourri, et qui compensaient leur faibles moyens par une hargne dangereuse et inquiétante. (Je sais que certains trouveront que les lignes précédentes sont écrites en chinois, que les néophytes en la matière n’hésitent pas à se renseigner sur cette musique. Internet est la bibliothèque d’Alexandrie, en mieux.) Pour faire simple, il faut juste se dire qu’on avait absolument RIEN à voir musicalement avec la dizaine de formations qui se produisaient avec nous. Hélas, c’était un temps, toujours actuel, où l’oecuménisme musical n’existait pas, et où la jeunesse générale de notre moyenne d’âge basait ses premières impressions sur la tenue vestimentaire. La dégaine locale était surtout faite de casquettes et de muscles. Nous, on en avait pas, de dégaine, même si on était assez musclés. Autant dire que lorsque nous débarquâmes, l’accueil fut glacial. Une ambiance morbide de bahut, quand on ne fait pas partie des éléves « en place », et que tous le monde vous regarde de travers, alors que vous traversez la cour. Ca a toujours été un problème récurrent, ça, la première impression. Les Nitwits n’ont jamais jugé une personne selon ses gouts. Au contraire, on a toujours déliré à lier amitié avec des gens aux antipodes de notre esthétique musicale, car on voyait vraiment la musique plus en tant que langage qu’en tant que genres. Mais très souvent, notre tolérance nous rendait intolérable. Particulièrement ce soir là. Un groupe nous prêtât un corps de batterie en ronchonnant. On a joué. On a fait notre boulot sérieusement, même si on sentait bien que ça ne plaisait pas. Quand un vide se crée devant la scène… Après avoir bien sué, on est retourné dans les coulisses, une grande salle que se partageaient les artistes, et où était entreposé leur matériel. J’étais en eau, alors j’ai enlevé mon T-shirt. J’ai été con, j’ai pas fais gaffe, j’ai posé la fringue mouillée sur une tête d’ampli, sans réfléchir. Ca n’a pas tardé. Deux mecs sont arrivés, moi j’étais assis pas loin, reprenant mon souffle. Ils ont commencé à parler fort, sourire en coin.
-Mais qui est le CONNARD qui à mis ses affaires trempées sur ma tête d’ampli ?
-Je ne sais pas mais c’est vraiment un gros CONNARD.
-Oh, oui, y a pas de doute, un sacré CONNARD.
Et ainsi de suite. Dans mon coin, je rapetissais à vue d’oeil. La honte débordait de mes orbites. Les deux gars ont fini par s’en aller, en traitant de tout les noms d’oiseaux le CONNARD, qui avait commis ce crime de lèse-zicos. Une fois disparus, je me suis levé, et j’ai escamoté vite fait l’objet du délit. Bien sur, ils devaient être fier d’eux, ils avaient bien vu la grande bringue torse-nu qui se liquéfiait d’embarras juste à côté. Un moment très désagréable. Dans un sens, je leur ai offert une bonne tranche de rire, et à la trentaine de personnes autour aussi.
Je ne m’étais pas encore remis de cette déconvenue, que le batteur du groupe ronchon me sauta à la gorge. En jouant, j’avais dévissé un papillon d’un pied de cymbale, et la petite pièce était tombée. Le festival battait son plein, il fallait vite démonter pour laisser la place au groupe suivant, du coup, je n’ai pas remarqué.
-Tu m’as pris ma vis papillon ! Aboya t’il.
-Euh pardon, pardon, je ne t’ai rien pris. Elle a du tomber pendant que je jouait.
-Je veux pas le savoir, rend la moi !
C’était un vilain nain chevelu, qui avait le gros défaut d’être escorté par son grand frère bien balèze, et un autre bonhomme du même tonneau. Il avait du prendre un truc, pour être aussi énervé. Totalement troublé par cet assaut violent, je cherchais mes mots et une explication valable.
-Je…Je… Non, je ne l’ai pas, je t’assure. Elle doit être sur scène.
-Tu me la rend maintenant !
-Mais je ne l’ai pas ! Euh, si tu veux, je te la rembourse, je peux te donner dix euros…
Je mettais la main a mon portefeuille. Erreur grave. Le roquet explosa.
-TU ME PRENDS POUR UN CLOCHARD ! TU ME RENDS CETTE VIS !
C’était grotesque. Le grand frère « parlementait » avec nous (immédiatement, les copains étaient venus à la rescousse), d’un discours répugnant, qui sous ses faux airs de médiations, signifiait qu’on était pas les bienvenus, et qu’on nous casserait la gueule si nous n’obtempérions pas. La salle entière était contre nous, c’était pas difficile de sentir les regards noirs qui nous transperçaient. Finalement, l’avorton m’obligea à retourner sur scène, en plein changement de plateau, retrouver sa stupide vis papillon. Elle trainait sur le tapis de batterie… Je lui ai rendu, il a grommelé un truc incompréhensible, on a vite remballé notre matos, et on est allé fumer des blazes loin de ces cons.
Le concert des Mystic Motorcyle, qui clôturaient, était vraiment chouette. Et eux était sympa. Après le spectacle, on s’est vite cassé. Quelque jours plus tard, un webzine a fait une critique dédaigneuse de notre performance, et puis la terre a continué de tourner autour du soleil.
N’empêche… Qu’est ce qu’il avait ce mec ? C’était quoi son problème ? Rarement j’ai vu un tel désir d’imposer sa loi pour une chose aussi futile, de faire le bonobo en chef devant tout le monde. Ça fait peur de se dire que beaucoup d’humains sont comme ça. La jolie fille qui était avec eux nous regardait comme si on était les pires abrutis sur terre. On peut dire qu’il avait réussi son coup. Il a bien du se faire sucer cette nuit là.
Ca fait encore mal en écrivant ces lignes amères. Mais j’ai illustré mon postulat de départ : on ne peut jamais prévoir ce qui va se passer avant une date. Ce groupe, j’en tairais le nom, tellement ils furent nases. De fait, ils ne méritent aucune forme de postérité, même négative. De toute façons, leur zique était à chier.

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