Chant Neuvième

 Dans L'Enfer de Dante

(Résumé : Après avoir traversé les marais du Styx, où croupissent les colériques et les indifférents, Dante et Virgile se sont fait refoulés aux portes de Dité, la ville maudite. Mais Virgile à un plan. Comment vont faire nos deux trublions pour passer ?)

Le découragement avait du me faire changer de couleur, car mon Guide est revenu vers moi en vitesse, avec une drôle de tête, la mine contenue pour ne pas dévoiler son émotion. Soudain, il s’est arrêté, attentif, l’oreille dressée, comme un homme qui essaye de percevoir la corne de brume d’un bateau dans la purée de pois.

-Va falloir qu’on s’active, sinon… Hmmm… Ce sera cadeau… Il me tarde qu’il arrive l’autre…

Je n’ai rien compris à ce que Virgile disait. Ça n’avait aucun sens, et en même temps, ça me filait la pétoche, parce que j’interprétais le pire en entendant ces bribes de discours.

-On se croirait au fond d’une conque, j’ai dit. La seule peine possible ici, c’est le désespoir, sérieux. Il y a dégun ! Il n’y a jamais personne qui vient ici ?

-Hé non. C’est pas donné à grand-monde de passer par là où je passe. Chuis un baroudeur, un tatoué, moi. Bon, la vérité, c’est qu’un jour on m’a forcé à descendre ici-bas. C’est la nécromancienne Erichto qui m’avait invoqué, en fait. Je n’était pas mort depuis longtemps, un peu puceau, en quelque sorte… Elle m’a fait entrer ici, pour l’aider à libérer un esprit qui était retenu là, dans le cercle de Judas. C’est le point le plus bas, le plus sombre, le plus loin du ciel ! Mais t’inquiète, mon fils, t’inquiètes, je connais bien la route. Hum… Donc, là-bas, tu reconnais le marais puant, la cité de la douleur au milieu, avec tout les trouducs pas content à l’intérieur…

Il a continué de me faire l’article, je ne me souviens pas de tout. Mon regard était attiré par la grande tour. Mais alors que je me concentrais sur le sommet ardent, malheur ! J’ y ai vu trois furies furieuses infernales fardées de rouge sang ! Le haut de leurs corps et leurs bras étaient ceux d’une femme, mais le reste était celui d’un hydre verte. Quant à leurs cheveux, c’était des aspics et des vipères, qui gigotaient en sifflant le long de leurs tempes grises. Absolument beurkissime. Virgile n’a eu aucun mal à les reconnaitre.

-Purée ! Tu as vu ça ? Ce sont les Erinyes, de sacrées bêtes féroces. « Les Bienveillantes », on les surnomme, tss, tu parles… Celle à gauche, c’est Mègère, qui a donné son nom aux meufs pas commodes, celle au milieu, c’est Tisiphone, et celle qui a l’air de se lamenter à droite, c’est Alecto. Glups.

Quel spectacle horrible. Elle se déchiraient mutuellement la poitrine avec les ongles, et elle se mettaient des pains en poussant des cris aigus, si forts que, de panique, je me suis accroché au Poète.

-Allez Méduse, viens, celui là, on va le changer en pierre ! Criaient-elles en regardant en bas. Lui, il ne va pas nous arnaquer comme Thésée !

-Tourne toi vite en arrière, et ferme les yeux, la purée de toi, si tu te fais choper, tu vas rester coincé ici pour toujours ! m’a averti mon Maître, tout en faisant pareil, et en me couvrant le visage des ses mains.

Ouaïeaïeaïe, les amis, si je pouvais vous décrire exactement mes émotions à ce moment-là, avec mes phrases tordues… L’eau, ainsi que les rives du fleuve, se sont mises à trembler, et il y a eu un fracas épouvantable. C’était comme une puissante bourrasque qui secoue la forêt, brise les branches, les arbres, pour les emporter au loin, en effrayant les bergers et les bestioles alentour.

Virgile m’a rouvert les yeux.

-Mate. Là-bas, la vieille écume d’ou sors cette fumée acre.

Les grenouilles, quand elles se retrouvent devant une couleuvre, leur prédateur naturel, paniquent, sortent de l’eau dare-dare, et vont se se planquer. Ben là, c’était pareil. Des milliers d’âmes ruinées se barraient, en courant devant un type qui traversait le Styx à pieds secs. Il avait l’air dur comme le roc, et de temps en temps, il envoyait la main gauche en avant, comme pour les faire fuir, c’était le seul truc remarquable qu’il faisait. J’ai vite capté que c’était un homme de main du ciel, mais au moment où j’allais demander au Maître, il m’a forcé à me taire et à m’incliner devant. C’est clair qu’il avait l’air super en rogne, le gadjo ! Il est allé jusqu’à la porte de la ville, et avec une simple baguette l’a envoyé valser.

-Bande de tarlouzes expulsées, il a commencé a dire sur le seuil, comment osez-vous ? Qu’est-ce que vous rechignez devant la Force Infinie qui vous prend tous un par un si elle veut ? Qu’est ce que vous voulez aller contre le destin, tas de nains ? Même Cerbère est un chihuahua pelé devant !

Puis il est repartit sur le sentier bourbeux, sans nous calculer. Il était clair qu’il avait l’air d’avoir des soucis plus important que nous à gérer. D’ailleurs, nous, tranquillos, on a pu enfin rentrer dans la ville sans se faire jeter comme des gueux. Franchement, j’avais trop envie de savoir comment c’était à l’intérieur, et quand on s’est retrouvé dedans, j’ai zieuté partout : de tout les côtés, je voyais une vaste campagne recouverte de tortures et de morts.

C’était un peu comme à côté d’Arles, là où le Rhône devient stagnant, ou de Pola, près du golfe du Quarnaro : c’était tout bosselé de tombes, mais en pire. Elles étaient entourées de flammes, ces tombes, et elles chauffaient à blanc tellement fort qu’on se serait cru au coeur d’une forge. Tous les couvercles des cercueils étaient soulevés, et on en entendait sortir des cris lamentables de suppliciés.

-Maître, qui sont ceux-là qui crient dans ces cercueils ? Ça semble plutôt déplaisant là-dedans.

-Ah bah oui. Ceux-là, ce sont les hérésiarques, les chefs des hérétiques, tu sais, avec tous les disciples de leurs sectes. Les tombes que tu vois sont bien plus bourrées de monde que tu ne le crois, zyva. Fait amusant à savoir : ici, on enterre les semblables avec les semblables, et les tombeaux sont plus ou moins brûlants. C’est bien fichu, hein ?

Et, après avoir tourné à droite, on est passé entre les tourmentés et les murailles…

(Le vrai chant ici)

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