Le Nécroscope

 Dans Nouvelles

En 1926, Thomas Edison annonça que sa prochaine invention serait bientôt opérationnelle. Il s’agissait d’un appareil permettant de discuter avec les morts. L’inventeur de l’ampoule électrique était un allumé, obsédé de spiritisme, un fait admis de tous. Son phonographe ou son kinétoscope n’étaient-ils pas déjà une tentative de conserver la voix et l’image des défunts ? Il l’avait dit lui même.

Quant à moi, j’étais aux cent coups : je travaillais sur un projet similaire, et il était hors de question que l’américain me double !
Ces déclarations à la presse ne faisaient qu’augmenter mes craintes, le vieux bricoleur étant sur la bonne piste. « La petitesse des unités est obligatoirement limitée par l’ultime finesse de la matière. (…) La théorie des électrons répond à cette question d’une manière tout à fait satisfaisante. J’ai fait faire des calculs approximatifs et je suis maintenant en possession de résultats. Je suis certain que l’existence d’une entité très complexe, constituée par un million d’électrons et cependant trop petite pour être visible au microscope le plus perfectionné, est une chose parfaitement possible. »

Vieux grigou, vieux rapace, n’était-il pas déjà assez riche pour spolier les pauvres inventeurs de mon espèce ? Lui n’avait plus à tirer le diable par la queue pour mener ses projets à bien. Il possédait l’argent, mais plus la foi que génère le désespoir, l’énergie inébranlable nécessaire pour réaliser les œuvres révolutionnaires. Mon invention était meilleure, de loin, je devais la mettre au point avant lui. Car mon appareil ne se contentait pas seulement d’entendre les voix venue de l’au-delà, il permettrait aussi de VOIR les fameux esprits.
Edison perdait son temps à vouloir interagir avec eux. Ses soi-disant revenants, à mes yeux, n’existaient pas. Les morts sont morts, et s’ils continuent d’être, ce n’est pas sur ce plan de la réalité. Ma théorie était la suivante. Si une surface peut enregistrer les sons et les images, comme les rouleaux de cire et les plaques photographiques, pourquoi les murs ne fonctionneraient-il pas de même ? En absorbant certaines particules du vivant, ils « enregistrent » leurs images, et ce que nous appelons fantômes n’est qu’une rediffusion inattendue de ces images de personnes passées par là. Plus qu’un nécrophone, c’est un nécroscope que je m’employais à construire.
Ma création se composait donc de deux machines distinctes, un récepteur et un émetteur : le récepteur était une boite de bois renfermant une lentille et un microphone, reliés à un cornet d’aluminium. A l’intérieur de celui-ci, des électrodes baignant dans une solution de permanganate de potassium. Quand on y faisait passer du courant, ils « fixaient » les images et les sons imperceptibles par l’homme, en générant une vibration électrostatique exacerbant les electrons contenu dans les surfaces de pierre, puis, par le truchement d’un câble de cuivre, cette « électricité fantôme », comme je l’appelais, était transmise à l’émetteur, où elle était retranscrite de façon sensible. Comment ? Grace au nécroscope ! Pour le novice, une caisse surmontée d’un énorme pavillon. Les ondes captées passaient dans une succession de bobines et de bains chimiques, puis étaient projetées dans un réservoir de glycérine. Ensuite, le fluide pompé par un dispositif chauffant s’évaporait par le pavillon. La fumée prenait l’aspect des esprits ayant été capté par le récepteur, et les restituaient ainsi, devant les yeux ébahis des témoins.

Il m’avait fallu des années pour mettre l’invention sur pied. Des années de doutes et de tâtonnements qui dévorèrent mes maigres économies. Il fallait que je réussisse, ou je courrais à la ruine.
Pendant ces jours de mise au point, Gustave, mon opérateur (en réalité, un paysan ivrogne et ronchon que j’avais engagé pour une bouchée de pain), était chargé de vérifier le bon fonctionnement des machines pendant les tests. Je lui avais demandé de vérifier les boulons de l’émetteur avant la mise en route. Il bougonna quelque chose d’incompréhensible, pris une clé à molette, et serra sans conviction quelques écrous. Plus tard, Quand vint le moment de l’expérience, je lui demandais de tout mettre en route, et de rester près de l’émetteur, afin d’intervenir au cas échéant. Il grommela de nouveau, alors que la tension montait.
Le réservoir d’huile surchauffa, se mit à enfler de manière inquiétante. Je criais à Gustave de tout arrêter, mais avant qu’il n’ait le temps de fairr quoique ce soit, un des boulons fut projeté par la pression, et se ficha dans sa carotide. Je n’eus pas le temps de le sauver. Le necroscope explosa, incendiant la pièce, et le pauvre Gustave. Mon atelier fut consumé par les flammes… Il fallut tout recommencer, pièce par pièce.
Au bout de deux années de souffrances et de privation, car je n’utilisais plus que les matériaux de la plus grande qualité, les plus coûteux, mes nouveaux appareils étaient fin prêts, sécurisés et ignifugés. J’etais endetté jusqu’au cou.
Mon choix pour le lieu du test final, se porta sur la nécropole étrusque de Corneto Tarquinia, sur le littoral du Latium. Un cimetière de six milles tombes, regorgeant de chambres funéraires, et de murs spongieux, gorgés de souvenirs.
Je cherchais un symbole fort, et quoi de plus fort que de montrer les grands-parents de notre civilisation, ceux qui avaient apporté l’hellénisme aux romains ? Winckelmann, dans son histoire de l’art de l’antiquité, disait que « L’unique moyen de devenir grands, et si possible inimitables, c’est d’imiter les Anciens. » Quoi de mieux pour les imiter, que de les voir ?

Le système fut installé dans la tomba delle Leonesse, et, par une nuit claire du 24 mai 1927, on mit en marche la machine. J’étais accompagné d’une équipe d’une dizaine de personne, incluant l’occultiste Arthur Waite , dont j’avais besoin du magnétisme pour amplifier les émissions d’électricité fantôme, et des officiels locaux, le premier adjoint au maire, un historien du musée des antiquités municipal, ainsi qu’un professeur de physique local, désireux d’assister à l’échec de ce qu’il appelait « une perte de temps ».
Au démarrage, les engins ronronnèrent de concert avec le générateur spécialement amené dans l’hypogée, puis, au bout de cinq minutes, la fumée commença a sortir du pavillon du necroscope. Pendant que la brume envahissait la chambre funéraire et s’accrochait aux murs recouverts de fresques, l’adjoint au maire fit remarquer un bruit de chuchotements émanant du necrophone. En effet, le rouleau de cire crépitait. Plusieurs voix s’y mélangeaient, elles s’exprimaient dans un langage incompréhensible. « C’est de l’étrusque ! » glapit l’historien. Son mouvement de stupeur agita la vapeur. En réalité, les volutes s’organisaient en formes, formes qui se précisaient de plus en plus. En seulement dix minutes, ce n’est pas moins les silhouettes de huit personnes qui apparurent. L’adjoint au maire défaillit, il fallut le faire assoir. Waite, les yeux écarquillés, ne tenait plus en place, me saisissait par les épaules en me répétant d’un ton fébrile que je venais d’ouvrir une porte sur un nouveau monde. Mais notre excitation céda bientôt la place à la contemplation de l’évocation solennelle se déroulant devant nous.
Sous cette forme gazeuse, les apparitions étaient intégralement blanchâtre, vêtements compris. Un cortège de femmes s’avançait lentement, pas à pas. Celle qui était la plus richement vêtue marchait en avant, le visage caché sous la capuche de sa lourde toge, et portait dans ces mains une urne funéraire, un vase surmonté d’un bouchon anthropomorphe, une tête caricaturale représentant le défunt. Le cortège passa entre nous, sans nous prêter la moindre attention. Certains fantômes traversèrent même les vivants qui assistaient à la scène, s’évaporant au contact des corps tangibles, avant de se reconstituer un peu plus loin. La femme étrusque s’agenouilla devant l’autel consacré à recevoir les cendres, et blottit son visage dans ses mains. Les litanies reprirent par le nécrophone : les suivants récitaient des prières sur un ton monocorde, puis dansèrent une danse de lamentations, lente et majestueuse, aux gestes amples. Ceux-là étaient habillé de simple tuniques, mais se mouvaient avec une grâce qui se renforçait avec la dignité absolue qu’ exprimaient leurs visages, des figures ornées de boucles d’oreilles, coiffées de multiples tresses. Elles faisaient revivre les peintures figées sur les parois du tombeau. Leurs bouches s’ouvraient, et le necrophone retranscrivait le son grêle de leurs voix. Tous les spectres prenaient part à la cérémonie, à part un, que je distinguais dans l’encadrement d’une des chambres. Il se tenait debout, les bras le long du corps, immobile, et semblait me fixer, mais son visage était trop flou et lointain pour que je puisse le reconnaitre. Le spectacle qui se déroulait captait mon attention.

Inutile de décrire plus avant l’enthousiasme qui saisit tous les spectateurs de cette fantasmagorie. Le professeur de physique dubitatif fut celui qui exprima le plus de louanges. Il était totalement converti, n’arretant pas de repeter machinalement les syllabes du mot « incroyable » d’une voix étouffée. Waite était dans un état de transe mystique que j’eus du mal à refréner. J’avais beau lui expliquer que ce n’était que la rediffusion d’un évènement du passé, et non une manifestation de l’au-delà, il ne voulait pas m’entendre. De tous, c’était l’adjoint au maire le plus bouillonnant. La tête pleine de projet, il me soutint avec un regard de possedé que ma création allait permettre à la civilisation de faire un grand pas en avant, rien de moins, ressusciter les vertus de la grande âme romaine, permettre la présentation d’exemples édifiants pour toutes les nations du monde. La nation serait reconnaissante, et par conséquent, généreuse. Pour l’instant, il fallait garder ces résultats pour nous, et résister à l’envie de divulguer l’affaire. Il s’engagea à en parler au maire, au préfet du Latium, au ministre, à Mussolini en personne, s’il le fallait, pour promouvoir le necroscope. Ce qui devait etre planifié, disait-il, c’était une autre démonstration, cette fois-ci plus ambitieuse, devant les décideurs de l’Italie. Il faut croire que l’humble adjoint cachait des trésors d’éloquence, car c’est ainsi qu’une nouvelle expérience fut organisée un mois plus tard, dans le plus grand secret, dans le colisée de Rome.
On prétexta l’installation de luminaires dans l’édifice pour justifier celle de mon double dispositif, adapté pour l’occasion, c’est à dire plus puissant et d’un rayon d’action plus grand. Le gouvernement n’avait compté à la dépense. À minuit, le 30 juin 1927, j’étais prêt à presser le bouton d’activation. Cette fois, c’est un aréopage d’officiels fasciste qui se tenait à mes coté : le sous-secrétaire du ministère de la défense, celui de la confédération faciste de l’industrie, des futuristes membres de l’académie d’Italie, trois députés, et un escadron squadriste tout entier. De la première session, seul restait Waite. Que m’importait la politique ? J’avais enfin un financement.

Le nécrophonoscope démarra, cette fois avec un vrombissement d’avion de ligne. La fumée, partant du centre, grimpa le muret de l’arène, lentement jusqu’aux gradins, les recouvrants les uns apres les autres. L’énorme réservoir de glycérine, rajouté pour l’occasion, produisait des torrents d’épais brouillard, à l’odeur âcre. Nous toussions et pleurions tout à la fois, et je sentais l’agacement poindre, pendant les longues minutes nécessaire pour envahir le bâtiment. La brume s’insinua dans les vomitorii, s’accrocha aux arcades, s’entoura aux colonnes, nous bouscula dans les loges imperiales, où nous étions installés, se promena dans les praecinctiones, s’engagea dans les escaliers, pour finalement englober le velum disparu et se tendre au dessus de nos têtes.
Quelle ne fut pas notre émotion, lorsque le Colosseo reprit vie. Le necrophone regurgita le son d’un clameur qui se mit a resonner dans tout l’espace. Les places se remplirent de petits fantômes, ainsi que le sol de l’arene. Soudain, apparu à nos côtés des personnages. Un homme ventripotent, assis sur un trone qui n’existait plus, se goinfrait d’alouette rotie que lui tendait un esclave. Des sons triviaux de rots et de flatulences interferaient avec les brames stupide de la foule, que nous distinguions hurlante et déféquante avec le plus abject sans-gêne. À nos pieds se perpetrait une horrible boucherie : gladiateurs, animaux sauvages et suppliciés se vautraient dans des flaques de sang blanc. Les scènes de massacres se succedaient dans un chaos hystérique. Un retiaire percait la poitrine d’un secutor de son trident, des hommes et des femmes en haillons se faisait déchiqueter vivants par des lions aux flancs lacerés de coups de fouets. Dans un climat de frénésie grotesque, un mirmillon gigantesque arracha à mains nues la tête de son adversaire, au milieu des rires, des cris de joie, et des claquements de tendons dechirés. Le sous-secrétaire me somma d’arrêter la machine. Alors qu’il m’ordonnait d’agir, l’empereur répugnant se grattait les parties genitales, vomissait nonchalamment, tout en jetant sur nous et le reste du cirque, un air plein de dedain. Je fis des signes pour enjoindre à mes opérateurs de tout stopper. A cet instant, je remarquais de nouveau la silhouette de la tombe étrusques. Elle se tenait de l’autre côté de l’arène, sous l’arche qui servait d’entrée aux gladiateurs. C’est à sa posture que je la reconnu, mais sitot le necroscope éteint, elle s’evapora instantanément, soufflée comme une bougie par la brise nocturne.
Waite eu beau insister sur le fait que l’expérience etait une réussite totale, l’effet qu’elle produisit sur les officiels fut désastreux. Le sous-secrétaire m’expliqua non sans dedain que mon invention, quoique amusante, donnait une image trop négative de la collectivité pour être utile, qu’elle subvertissait l’image grave et austère de l’empire romain, et que par conséquent elle allait à l’encontre de l’ideologie gouvernementale. Je rétorquais que le necroscope se contentait de restituer le passé de l’humanité tel qu’il s’était déroulé, sans fard, ni mensonges. Le sous-secrétaire se contenta d’abaisser son chapeau, et de s’en aller avec toute la troupe.

Ce fiasco avait ruiné mes finances, je me retrouvais au point de départ, sans un sou vailla, dans l’incapacité totale de poursuivre mes recherches. Waite, decouragé, prit congé de moi, et je me retrouvait seul avec ma machine inutile.
L’échec me plongea dans une grave dépression. Ma seule consolation etait d’avoir doublé Edison. Sa mort, en 1931, m’assura l’exclusivité de cette découverte qui n’intéressait personne. Je n’étais personne.
Un jour, à force de ruminer sur mon revers, une idée me vint. Elle etait absurde, mais une fois installée dans mon cerveau, elle ne me quitta plus. Il fallait que je la réalise. Comme un somnambule, je retournais sur les lieux de mes premiers essais avec le necrophone. Il ne restait plus que des ruines calcinées depuis longtemps. Installer le dispositif ne me posa pas trop de problème. La fumée se propagea, et une figure se dessina. Je blêmit. C’était la personne qui etait apparue à Tarquinia, et à Rome. Gustave ! Il avança de quelques pas, mais ce n’était pas un souvenir qui se rejouait. C’était un revenant, libre de se déplacer dans notre dimension, et revelé par la machine. Son regard sans iris se posa sur moi, mécontent et accusateur. Ouvrant la bouche, il parla, mais le necrophone ne produit qu’un clapotis de sons sourds, ceux des bosses du rouleau de cire sur l’aiguille. Cependant, pas besoin d’entendre pour comprendre que son discours parlait de moi, de sa rancune, et de son désir de me poursuivre au quatre coins du monde, jusqu’à ma mort, où nous nous retrouverions sur le même plan, face à face.
Paniqué, je renversais les machines, ramassant tous ce qui me passait sous la main pour les détruire. La fumée se dissipa, ainsi que l’image de l’opérateur, mais je savais désormais qu’il etait là, près de moi, me suivant comme son ombre. Je m’enfuis
Maintenant, J’erre sans but. D’un jour à l’autre, je ne suis jamais au même endroit. Mes pas m’ont mené jusqu’au Maroc, où j’ai appris à charmer les serpents avec le balancement d’une flûte. Souvent j’ai le ciel pour plafond. Même l’alcool et les drogues n’attenuent pas l’angoisse qui me tenaille, toujours apres moi, toujours. Une seule chose m’est certaine desormais : qu’importe la durée de mon calvaire sur cette planète. Tant que je serais vivant, je n’aurais pas à affronter la rancoeur de la victime de mes expériences. Elle m’attends de l’autre côté.

Articles récents

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Me contacter

Je vous recontacterai si je veux !

Non lisible? Changez le texte.