Chant Dix-Huitième

 Dans L'Enfer de Dante

(Résumé : cent kilomètres à pieds, ça use les souliers, surtout quand on marche sur le sol brûlant de l’enfer. Dante, grâce à l’aide de son guide avisé, Virgile, a eu la peur de sa vie lorsqu’il a fallu descendre à dos de monstre volant le vertigineux gouffre qui mène au huitième cercle. Plus de peur que de mal, les voici à présent prêts à poursuivre leur aventure. Que va t´il arriver à nos deux mirlitons ?)

 

Il faut savoir qu’en enfer, on appelle cet endroit Malebolge (bolgia veut dire sac, en italien). Tout est en pierre, couleur de fer, y compris le cercle qui délimite ce lieu. Pile au milieu d’une campagne maléfique, il y a un puits super-large et profond. Pour décrire, le rond est divisé en dix parties en forme de sac. Ils sont chacun entourés de fossés, comme les château-forts par des douves. Tout pareil, avec des petits ponts pour traverser. Chaque chemin part droit jusqu’au puits, et finalement chaque partie est séparée par d’immenses rochers. Après avoir été balloté sur le dos de Gérion, c’est ici qu’on s’est retrouvé. Le Poète a prit à gauche, je l’ai suivi. Sur la droite, j’ai vu plein de nouveaux abus et de nouveaux abuseurs. C’était la première bolge, remplie de gens dénudés. Ils marchaient en files bien organisées, allant et venant, passant devant nous comme des singes dans une cage au zoo. De ci, de là, sur les rochers noir, des démons cornus, armés de grand fouets, leur lacéraient le dos le plus cruellement possible. Ah ! Dès le premier coup, ça faisait bondir les punis, et je peux garantir que personne n’en voulait une deuxième ou une troisième dégustation.

Tout en marchant, j’ai croisé le regard d’un de ces pauvres non-êtres.

-Dis-donc, on ne serait pas déjà vu quelque part ? je lui ai demandé, tout en m’arrêtant pour mieux le voir.

Mon doux Gourou a été compréhensif, et m’a autorisé à retourner en arrière. L’autre filou croyait se faire discret en baissant la tête, peine perdue.

-Hé toi, celui qui regarde ses doigts de pieds, tu ressembles vachement à ce mec de Bologne, Venedigo Caccianimico, est-ce que ce ne serait pas toi ? Comment se fait-il que tu te retrouves à subir ces supplices si salaces ?

-Je te le dis de mauvais cœur, mais tu as l’air de me connaitre, et tu me rappelles l’ancien monde… Nostalgie… C’est vrai que j’ai vendu ma frangine au marquis d’Obizzo, et que je me suis taillé avec l’argent ensuite, bon… Mais je ne suis pas le seul bolognais ici, a vrai dire il y en plein, dans cette sauce, à avoir fait des boulettes. On est tellement que t’as interet à connaitre notre argot si tu veux comprendre quoi que ce soit. Nous sommes la confirmation que les habitants de Bologne ont le cœur avare.

-Ferme ton claque-beignet, le buitoni. Bouge ! Y a pas de filles à trafiquer pour toi ! Shlak ! a dit un démon, avant de le fouetter de sa lanière.

Je suis retourné auprès de mon guide, et on a progressé jusqu’à une des parois séparatrices. On l’a escaladé, on a tourné à droite, et on est sorti du cercle. On s’est retrouvé en coulisse, sur le cintre, au-dessus du vide. De notre poste d’observation, on a vu un passage, où passaient des fustigés.

-Aïe, mon fils, arrête toi une minute, et regarde un peu ces mal-nés, tu pourras voir leurs figures en détail, a dit Virgile.

Sur ce pont, on a regardé la bande qui venait vers nous de l’autre côté. Ca fouettait du fessier à tire-larigot.

-Tiens, mate celui-là, le grand qui vient, a pointé d’un doigt insistant le master-rimeur. T’as vu, il verse pas une larme, quelle dignité ! Quelle classe ! Royal, le bonhomme. C’est Jason. Rappelle-toi, le Choc des Titans, la toison d’or, les dieu de l’olympe et les skoulettes. Pour réussir, il a fait plein de promesses qu’il n’a pas tenu, comme le premier homme politique venu, aïe le fou de sa tatie ! Il y en a plein qui l’accompagne, d’ailleurs… Pas besoin de te faire un dessin : la première bolge est donc pour les menteurs. Continuons, daï daï daï…

En passant par cet étroit sentier, on est vite arrivé au second rempart. La route se transformait en arche vertigineuse. De là, on entendait les victimes de la bolge d’à côté, en train de gigoter et s’entre-déchirer à mains nues. Le bord du précipice était tout moisi, à cause de l’haleine pestilentielle des malheureux en contrebas. Pouarf ! Ca piquait le nez et les yeux, cette odeur. De notre position, j’ai pu voir le fond de la fosse. Par Fred Astaire, roi des claquettes, qu’est-ce qu’on y voyait pas ! Des gens englués dans le caca, littéralement. Car la fosse était sceptique, voilà la réalité. Je parcourais des yeux ce répugnant spectacle, histoire de voir si je ne reconnaissais personne. J’ai reperé quelqu’un, mais qui était tellement recouvert d’excrements, que je n’arrivais pas à dire si c’était un prêtre ou un laïc.

-Qu’est-ce t’as ta ? Qu’est-ce que tu regardes ? Tu veux ma photo ? a grondé le bonhomme crotté.
-Ben… Comment dire… Je vous ai déjà vu avec les cheveux secs, si je puis m’exprimer ainsi, c’est pour ça que je vous observe plus que les autres. Ne seriez-vous pas, Alexis Interminei, de Lucques, par hasard ?

Le plat de sa main a heurté le haut de son crâne, produisant un son creux, et des éclaboussures.

-Bien vu, étranger, c’est moi. Je suis là parce que j’ai passé mon temps à lécher les bottes des autres. Ma langue était infatigable…
-Regarde plutôt plus loin, est intervenu le Maître, c’est plus intéressant. T’as les mirettes bien affutées, chico ? Tchèque la femme, là-bas, la crasseuse avec les cheveux ébouriffés. Ouais, celle qui se griffe jusqu’au sang, et qui arrête pas de se lever et de s’assoir : c’est Thaïs, la prostipute de luxe. Quand son amant moche lui disait : « comment tu me trouves ? », elle répondait : « tch’y est la chose la plus merveilleuse sur la terre, la vérité », ahem…

(Texte original : en italien, en français.)

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