La médaille fields

 Dans Nouvelles

Marion a rendez-vous à la table cinq…

 

Dans sa petite salle de bain, elle se pomponne et fait la belle. Ça la titille de voir sa bouille de chat dans le miroir, ce joli visage hexagonal où s’ourlent deux yeux bleus et félins. Le corps finement modelé qui sautille en slip sert de piédestal à ce petit diamant poli.

 

Un O se dessine sur sa bouche coloriée alors qu’elle recourbe ses cils de noir cosmétique…

 

« La médaille Fields… » murmure-t’elle en suspendant le geste de sa brosse à mascara. La médaille Fields… Ses yeux papillonnent devant la plaque de verre.

 

D’un souffle, elle songe au prestigieux prix de mathématiques. Au petit disque d’or gravé d’un profil et d’elle ne sait quelle inscription. Quelque chose en latin, sûrement. Quelque chose de sérieux et solennel.

 

Elle voit la pièce de métal dans sa boite coussinée de soie, mitraillée de flash et de prestige. La classe. La classe internationale.

 

Elle se demande ce qu’a fait Gaspard pendant ces dix dernières années. Comment a-t’il pu en arriver là ?

 

La dernière fois qu’elle l’a vu, c’est sur un lit. D’ hôpital. Psychiatrique. C’est la fin d’une journée d’hiver, et ses yeux sont tous collés de valium.

 

« Tu es jolie », réussit-il a dire entre deux baragouinements. D’une voie douce et d’un sourire gêné, elle pivote vers les stores vénitiens, pour regarder la fenêtre… Depuis, elle ne l’a plus croisé… Peut être une fois ou deux… Un quart de secondes dans un concert, ou à la terrasse d’un café, qui sait…

 

Et il y a deux semaines, dans le journal du métro, voilà qu’elle reconnaît le type en couverture. Ce long fil hirsute au regard cannelé. Gaspard. Une photo encerclée d’un gros titre et d’un article dithyrambique. Avec un vaste sourire, il s’accapare la précieuse décoration. Dans la rame, elle a du mal à ne pas contenir un minuscule hoquet de surprise…

 

Avant-hier, le portable affiche un numéro inconnu. Pas une pub. Elle décroche.

 

« Allo ?
-Allo… Marion ?
-Oui ?
-Salut c’est Gaspard. »

 

Il se disent les banalités.

 

« T’as vu hein ? Dingue, hein ? » blague t’il comme s’il s’agissait d’une évidence. Toujours maladroit, toujours étrange…
« Oui, bravo dis-donc… Je ne te savais pas aussi doué en maths… »

 

Il pouffe d’un plaisir timide….

 

« Et tu m’appelles pourquoi ?
-Euh… J’voulais t’inviter au resto, ça te branche ?
-Un resto ? Mmm… Why not ?
-Ouais ?
-Quand ça ?
-Ce samedi.
-Mmmm… Mouep. Où donc ?
-… La Table Cinq. Aux Cinq avenues.
-Nt. Huhu. D’ac. Je te rejoins là-bas ? Quelle heure ?
-Non. Je passe te prendre avec une voiture. 20H30 ça va ? »

 

Elle l’a butiné de ses intonations les plus troublantes, et il a répondu, tout de go, comme ça, sans bégayer ! Venant de lui, l’attitude la surprend. Il a plus confiance en lui.

 

Un restaurant. Branché. Avec une voiture ? Un chauffeur !! Ouah, il a vraiment changé le Gaspard.

 

« Ok.
-Super. A samedi donc.
– A samedi. » Huhu…

 

« La médaille Fields… »

 

La berline les dépose devant l’arche carrée du restaurant. Alors qu’elle sort par la portière ouverte décorée d’un chauffeur zélé, les Cinq Avenues se constellent de bijoux jaunes et rouges qui s’accrochent sur la toile bleutée de la nuit. Ronronnement de la circulation. La mer amène une brise. Les murs expirent la moiteur du soir.

 

Il n’a pas changé. Pas vraiment. Toujours cette délicatesse simple qui le fait l’emmener dans un endroit chic, mais pas pénible comme un lourd buffet plein de spotlights et de journalistes, ou une salle de gala cristalline qui irait mieux avec son récent succès. Il est toujours ce bizarre objet urbain. Gaspard. Ver solitaire amoureux des pièces Empire fanées des beaux vieux appartements marseillais.

 

Le serveur leur fait traverser la pièce bondée jusqu’à la terrasse, sous les regards détournés des jeunes bourgeois bohèmes. La cour de ville est devenue un jardin arborescent au parquet néo.

 

La compagnie des mangeurs arrête un instant ses mastications devant le faciès célèbre de Gaspard.

 

« Fais pas attention, héhé » plaisantouille-t’il en lui offrant la chaise qui couine d’un cri rouillé.

 

On s’installe. Le serveur demande s’ils veulent un rafraichissement. Il dit qu’il apporte les cartes.

 

Les voici face-à-face. Elle le dévisage un instant, posant son menton sur le plateau de sa paume. Il la regarde, un sourire d’intriguant aux lèvres. Elle fait patiner son index sur la tranche du verre à vin. Il trépigne imperceptiblement sur sa chaise. Elle creuse ses fossettes de cartomancienne…

 

« Alors…? La médaille Fields ? » perce t’elle enfin.

 

-Ouep.

 

-Chapeau… Tu m’impressionnes…
-Hé hé, ha… »

 

Elle fait basculer son paquet de cigarette nonchalamment. Regard par en dessous, comme une actrice de film noir.

 

« Tu l’as gagné pourquoi ?
-J’ai résolu l’hypothèse de Riemann.
-Oh… Et qu’est ce que c’est ?
-Ha ha, un truc compliqué… C’est par rapport aux nombres premiers… et aux zéros… Même le wikipedia est incompréhensible… »

 

Ils ricanent.

 

« Comment tu as fait pour ça ? Je ne t’aurais jamais vu réussir en scientifique.
-Et bien… »

 

Il marque un pause. Un sorte de voile se rigidifie un instant sur sa surface.

 

« J’ai mis la défaite en équation.
-Quoi?
– Ça faisait un moment que je voulais t’en parler. »

 

Nouveau silence. On dirait un perchiste qui prend son élan. Il commence à s’exprimer, d’une voix claire qu’elle n’a jamais entendu auparavant.

 

« Je me suis longtemps posé la question… J’ai vraiment retourné le problème dans tout les sens… Tu sais… Ce problème… Le fait que je sois amoureux de toi. »

 

Elle manque de s’étrangler avec le verre d’eau qu’elle vient de se servir, mais une force indicible l’empêche d’exprimer la rage qu’elle a de l’entendre encore dire cette bêtise. Il parle comme ayant autorité, une autorité qui interdit l’interruption. Cette Autorité de la Science qu’il n’avait pas avant… Ça, et tout les dineurs qui regardent leur couple avec curiosité.

 

« Ok, ok. T’emballe pas, laisse moi finir, j’ai compris. Y a pas de blème, toi et moi c’était pas possible, bon. Mais il faut que je parle de ça pour pouvoir t’expliquer comment j’ai fait pour trouver. Il faut commencer par le début, comme une démonstration mathématique… Donc, introduction, j’ai pas le choix. Tu m’as plu tout de suite à la fac. Je me suis assis à côté de toi… et je suis tombé amoureux très vite. Mais j’ai été trop lent à oser te le dire. Trop peureux. Je voulais te le dire, mais bref… Je suis nul pour ces choses la. Le jour où j’ai pris mon courage à deux mains, j’étais plein d’espoir. Je me rappelle, je suis sorti du cours, je ne m’étais jamais senti aussi excité, je me sentais vivant. Vraiment vivant. Bien. Je marchais dans les couloirs complètement galvanisé, j’imaginais ce que j’allais te dire, je me disais ça y est, c’est le moment… Je suis arrivé dans le hall… Et tu embrassais Balthazar… Ça m’a fait un truc en dedans, là, mon coeur s’est brisé en milles morceaux, je te jure. J’ai vite fais volte-face avant que tu ne me vois, parce que les larmes me sont montées aux yeux. Ça ne m’avait jamais fait ça, le désespoir. Ça c’est l’axiome, la douleur ne m’a plus quitté. C’était pas de ta faute du tout, je suis trop sensible en fait, un vrai gosse. J’ai tout compris de travers… Je voulais tellement sortir avec toi. A ce moment la, une drôle de logique c’est installé en moi… La logique qui devait me mener à la résolution de l’hypothèse. Problématique… Je devais te montrer que mon amour était si pur que tu viendrais à moi d’une façon totalement raisonnée. Ça ne devait pas juste être de l’épate, tu m’aurais pris pour un frimeur, mais du grandiose, du hors-du- commun, du nombre premier. C’était le début de l’analyse. J’ai commencé à faire plein de trucs, rappelle toi. Je me faisais de grandes cernes sous les yeux avec du khôl, et je faisais l’artiste. Tu croyais que je prenais de la coke, je trouvais ça tellement romantique, je me mettais en scène. Après je me suis mis sérieusement dans le groupe, j’ai arrêté la fac. Première défaite. On a commencé à faire des concerts, ça marchait. Tu venais. On a fait un album. Tu sais, le disque noir. J’ai caché un haïku en ton honneur dedans : « La voici, Bastet, chat couleur cigarette, dans son sarcophage de nuit ». On a eu un article élogieux dans Folk et Rock. J’étais sûr que ça allait exploser d’une minute à l’autre. Mais ça a fait long feu, et pendant ton séjour Erasmus tu t’es mis avec ton coloc Edgar. Deuxième défaite. De la douleur en plus. Je me suis senti minable. C’est x, le premier zéro non trivial du problème. Une fois, en regardant un de mes dessins, tu m’as dit que c’était génial. J’était aux anges. Je me suis mis à peindre. Tu venais chez moi, dans ma petite chambre de bonne. Je n’osais pas être autre chose que gentil et aimable. Un soir ou j’avais trop bu,trop fumé et trop ruminé, je t’ai envoyé un mail implorant. Tu m’en à voulu à mort. Je me suis senti nul. C’est y, le deuxième zéro non trivial de l’équation. Tu vois où je veux en venir, je m’était engoncé dans un système de défaite, c’était une formule erronée que j’appliquais, et ça résultait toujours en échec, mathématiquement. J’essayais toutes les opérations, surtout l’addition et la multiplication : les cadeaux d’anniversaires que je payais pour tous, les restaurants, les sorties, le festival de Garage local, les concerts, la tournée au Kurdistan, les toiles, l’exposition. Impossible, rien à faire, ça n’arrivait jamais. Tu as fini par choisir Gontran. Im-poss-ible de trouver la solution. J’avais z, j’avais un triple zéro, trois zéros non triviaux. Je n’avais plus d’argent avec toutes ses bagatelles. La défaite transpirait sur tout mes autres projets… J’ai essayé de proposer un raisonnement par l’absurde… Je me suis pendu. Heureusement, c’est incroyable, mon ami Gilbert a sonné chez moi juste au moment ou je sautais de la chaise. Je me suis ramassé, mais j’y ai vu un signe. Comme j’étais très fatigué et que je commençais à débloquer sévère, on m’a fait entrer à la Conception. Je me rappelle à peine de cette période, ils me faisaient prendre du valium par erreur régulièrement. C’est là où on s’est vu pour la dernière fois. Tu te rappelles, j’étais dans le pâté complet. Tu étais jolie. Longue convalescence mais j’ai fini par me sentir mieux, à ressortir. A un concert des Pussy Riot, j’ai rencontré Irina. Elle était prof de mathématiques fondamentales. En Russie elle m’a initié, les parties réelles, la fonction zêta… J’ai tout de suite accroché. Tout est devenu clair. A ce moment, j’ai réalisé que je passais d’une partie de ma démonstration à l’autre. Maintenant que les zéros non- triviaux étaient identifiés, il fallait se concentrer sur les partie réelles.

 

C’est quoi la partie réelle ? La partie réelle c’est qu’en amour, le consentement est mutuel. Si une des deux parties ne ressent pas d’amour, alors il n’y a pas d’amour. Mais ce que j’ai trouvé, c’est que ce n’est qu’un théorème ! Il fallait effacer ce schéma au tableau ! S’il n’y a pas d’amour, on assume qu’il y a échec. Que la partie réelle des zéros est une moitié-d’amour. Or c’est faux ! Si une des deux partie ne ressent pas l’amour, mais que l’autre en retient un fort, un beau, un immortel, la partie réelle du zéro non trivial est égale a deux ! C’est fou ! L’erreur, c’est que je voulais absolument te mettre dans l’équation. Dès que je rencontrais la défaite, je voyais ton visage. Visage égal Défaite. Défaite égal zéro. Ce qu’il fallait faire, c’était de remplacer ton visage par autre chose, l’Amour Pur par exemple. Autre chose égal Amour Pur égal deux égal nombre premier ! Tout sauf la défaite ! Je sais ça reste opaque mais Irina m’a aidé pour mettre le raisonnement au propre…Ensuite, tout s’est enchainé.
-…
-…
-J’ai rien compris…
-HA HA HA HA HA HA ! Ouh ouh ouh… »

 

Gaspard essuie une larme d’hilarité en attrapant la carte que le serveur apporte.

 

« Tant pis, c’est pas grave, je ne vois pas comment l’expliquer plus clairement. -…
-…
-Pourquoi tu m’as invité ?

 

-Fallait quand même que je fête ça avec toi ! Quelque part tu es l’initiatrice… Et c’ est énorme ! La médaille Fields !!!

 

-Ah…Haha.
-Irina ne devrait plus tarder.

 

-Oh. Irina.
-Oui. Tu vas voir, elle est magnifique. On va bientôt se marier. Si j’avais su.
-Mmm… Dis donc Gaspard…
-Oui ?
-Qu’est ce qu’il y a marqué sur la médaille ?
-Transire suum pectus mundoque potiri… Traverse ton propre cœur et rend-toi maître de l’univers… Il y a un visage aussi, Archimède.
-Cool.
-Oh, la voilà ! »

 

Gaspard se lève et ouvre les bras à l’approche de sa conquête. Élégante slave aux yeux d’icebergs, à la coupe carrée brune qui la transmute en mannequin année vingt, elle approche sa beauté sur une silhouette de danseuse étoile. A sa vision, au milieu du verdoyant décor, la voyant se déployer dans sa robe, tel un somptueux bijou, Marion jure entendre comme une musique suave de film d’espionnage.

 

Les regards, les murmures, les pensées, les abscisses et les ordonnés font tournoyer la table et la chaise où elle reste figé…Tout tourbillonne, tout s’emporte…

 

Soudain elle rouvre les yeux, et la voici métamorphosée. C’est une médaille, et elle gît sur un petit coussinet de soie qui tapisse les cloisons de la boite entrouverte lui servant d’écrin. De son piédestal, Elle sent la chaleur étouffante des projecteurs et la pétarade urticante des flash. Des voix caquètent dans une cacophonie de sons et de bruits, des hommes en costumes et des femmes en tailleurs s’affairent autour d’elle, dans le tumulte spacieux d’un grand auditorium. Le silence se fait brusquement. Le tapis rouge se déroule, Gaspard arrive, suivit de près par la magnétique russe qui le dévore des yeux. Il monte sur le podium.

 

Elle se sent emmené dans ses mains, puis brandie fièrement devant la foule. L’auditoire se lève et les acclamations aussi. Les applaudissement n’en finissent plus…
Comme dans un rêve, la voilà qui sort de son enveloppe de cuivre et d’or, pour voler à travers la salle comble de personnes importantes. Le désir intense de se retourner pour contempler sa nature la grignote…

 

La voici, Marion, dans un cercle. De profil. Et inscrit autour, dans un latin qu’elle peut comprendre, elle déchiffre :

 

« Je suis le visage de la défaite »

 

Elle est la médaille Fields.

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