Chant Seizième

 Dans L'Enfer de Dante

(Résumé : l´enfer a une géographie, c’est ce que Dante, en route pour retrouver Béatrice, découvre avec son Maître, Virgile. Dans le chant précédent, le long des berges du fleuve Plégéthon, il a discuté avec son ancien professeur, ser Brunetto, qui a bien bruni depuis toutes ces années. Quelles nouvelles surprises attendent nos deux rantanplans ?)

Drôle d’endroit. Ce qui me semblait être un bourdonnement de ruche, était en fait le bruit de l’eau qui tombait en cascade dans l’autre enceinte. Juste à cet instant sont arrivés trois ombres. Elles se sont extirpées d’une troupe de punis, qui erraient sous des litres de flotte martyrisante, et ont couru vers nous en criant.

-Arrête toi, toi là-bas ! Avec les mêmes fringues qu’on porte dans notre cité rénée,
Gasp !

Elles étaient salement amochées, celles-la ! Percluses de plaies, anciennes et récentes, des flammes en couraient tout le long, quelle horreur ! Rien que de m’en souvenir, ça me fait chouiner. Mon Maître a aussi bien entendu que moi.

-Purée, stop ! On doit être poli avec eux, il a fait, en me regardant. Si le sol n’était pas si brûlant, on serait plus rapide qu’eux, autant les attendre.

On a donc cessé de marcher. Les trépassés trespasseurs se sont remis à pousser leurs vieux gémissements, et une fois près de nous, ils nous ont tourné autour. Comme Brunetto, ils n’avaient pas le droit de faire de pause. Comme des lutteurs turcs les fesses huilées à l’air, qui cherchent le point faible chez leur adversaire, il ne me lâchaient pas du regard, si bien que leurs visages étaient sans cesse à la perpendiculaire de leurs pieds, ça faisait un drôle d’effet…

-S’il te plaît, s’il te plaît, on sait qu’ici c’est horrible et qu’on a des tronches à faire pleurer un bataillon de sapeurs-pompiers, a annonçé l’un d’entre eux, mais au nom de notre ancienne célébrité, dis nous qui tu es. On se demandait comment un vivant peut se balader en toute impunité ici. Regarde. Celui devant moi dans la ronde, là, la grande merguez pelée qui marche, et ben elle était beaucoup plus fameuse que tu ne peux l’imaginer. C’est le petit fils de Gualdrada, une beauté de son temps, le sieur Guidoguerra, un va-t’en guerre à l’esprit aussi aiguisé que l’épée. La chipo grillée derrière moi, c’est Tegghiajo Albobrand, un type que les florentins auraient dû écouter s’ils avaient voulu éviter la fessée contre Siennes, mais passons… Moi, je suis Jacopo Rusticucci, compagnon d’infortune de ces deux plaisantins, et dépravé notoire. Pour ma défense, j’avais une femme mega-revêche.

Si j’avais pu me protéger des flammes, je leur aurais sauté au cou, même si le Maître n’aurait certainement pas apprécié. Je me serais flambé comme une banane en essayant, et la peur a contenu mes pulsions bisouilleuses.

J’ai préféré parler.

-Je ne vous méprise pas du tout, messieurs, au contraire, ce n’est pas demain la veille que je n’aurais plus de peine pour vous, bien que Virgile ici présent m’ait déjà renseigné sur le genre de personnes que vous êtes. M’enfin… On est du même coin, et on m’a toujours vanté vos exploits quand j’étais petit, je m’en rappelle tendrement. Moi, je suis en transit pour le paradis, mon guide me l’a promis, mais il faut d’abord qu’on aille jusqu’au centre de l’enfer pour pouvoir remonter.
-Alors j’espère pour toi que tu gardes l’integrité de ton corps, et qu’on se rappelle de toi pour cet exploit, a répondu celui qui me parlait. Mais avant ça, est ce que tu peux nous dire si Florence est toujours aussi cool qu’avant, ou si elle a perdue la boule ? Un des petits nouveaux parmis nous, Guillaume Bossieré, fameux cavalier de profession, nous a dit qu’en ce moment, c’était pas folichon…
-Oh, ça, je ne vous le fait pas dire, ouep. Maintenant, c’est horrible, plein de parvenus prétentieux qui nous font honte ! Parfaitement, c’est la honte ! Je me suis écrié, en levant un poing rageur.

Les trois accidentés de barbecue se sont regardés d’un air qui montrait qu’ils étaient d’accord avec moi.

-T’as aucun mal à rendre les gens contents, toi, t’as de la chance de pouvoir t’exprimer si facilement. En tous cas, si un jour tu arrives à sortir d’ici, quand tu raconteras ton histoire, pense à dire que nous étions…

Mais soudain, ils ont arrêté de nous tourner autour, et se sont enfuis à tire-d’aile. Avant qu’on ait le temps de dire amen, ils avaient complétement disparu. Le Maître a trouvé qu’il était temps de bouger de là. Peu de temps après, alors que nous marchions, le bruit de l’eau était si fort qu’on ne s’entendait plus. Petit point géographie comparative : comme le Pô qui prend sa source au mont Viso, dans les Apennins, et qui coule d’abord vers l’est (à ce moment-là, il s’appelle Acquacheta, puis, plus bas, à Forli, il prend son nom connu), avant de former une chute d’eau au-dessus de la grande abbaye de San Benedetto, les eaux noires du Phlégéton tombaient d’une roche escarpé, en produisant un vacarme à rendre sourd.
Mon Maître m’a demandé de retirer la corde qui me servait de ceinture (à la réflexion, j’aurais pu m’en servir pour attraper la panthère du début de cette histoire) et de la lui passer. Une fois retirée, je lui ai tendu toute bien enroulée. Ensuite, il en a envoyé un bout loin du bord, vers le fond du gouffre ; En voyant le Maître suivre son lancer du regard, je me suis demandé quelle nouvelle embrouille nous attendait. Ah ! les gens comme moi, qui interprètent les actes, devraient être plus réfléchi.

-Ça ne va pas tarder, a dit Virgile, ça venir de là-haut. Tu penses à ce que je pense ? Et ben, c’est ce qui va arriver dans deux secondes.

Devant une vérité qui semble improbable, il vaut mieux rester silencieux, sous peine de passer pour un idiot. Mais là, je ne peux pas passer sous silence ce que j’ai vu, et je jure sur cette Comédie que je suis en train d’écrire, et sur mon désir qu’elle plaise longtemps, que c’est vrai, ami lecteur ! A travers l’air embrumé d’obscurité, j’ai vu soudain monter, en nageant, un machin qui ferait blêmir les plus impassibles. Ça avait les bras le long du corps, et les jambes tendues, comme un marin qui saute à l’eau pour dégager une ancre coincée par un rocher, ou je ne sais quoi d’autre de sous-marin…

 

(Texte original : en italien, en français)

Articles recommandés

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Me contacter

Je vous recontacterai si je veux !

Non lisible? Changez le texte.