Chant Quatorzième

 Dans L'Enfer de Dante

(Résumé : la quête infernale de Dante et Virgile pour rejoindre Béatrice continue. Ils viennent de traverser la forêt des suicidés, sous-cercle du cercle des violents. Après avoir discuté avec plusieurs végétaux torturés, le chant précédent s’est terminé sur la tirade mélancolique d’un buisson. Maintenant, que vas t’il se passer pour nos deux troululus ?)

Ému parce que c’était un concitoyen, j’ai ramassé les branchages éparpillés, et je les ai rendu au buisson. Mais il n’a plus parlé.
On est arrivé ensuite à la jonction de la seconde et de la troisième enceinte. On peut dire que ce qu’on y aperçoit est d’un raffinement extrême dans l’art des atrocités. Pour vous donner une idée de ces nouveautés, on s’est retrouvé dans une plaine désertique, stérile, allergique aux plantes. Tout autour, il y avait comme une guirlande de forêt moche, et tout autour de cette forêt moche, il y avait un fossé laid. On a marché au bord, en s’agrippant de toute la force de nos voûtes plantaires. Le sol était en sable de désert, comme celui que le général Caton et l’armée romaine ont traversé pour casser la figure au numides de Lybie, le Sahara, quoi. Par la barbe de tous les prophètes, qu’est-ce qui m’a t’y pas été donné de voir, ami lecteur !
J’ai vu de grands troupeaux d’ombres nues. Toutes couinaient de façon pathétique, mais suivant des postures qui semblaient imposées. Il y en avait étendues par terre, d’autres assises en boule, et d’autres qui marchaient sans jamais s’arreter. Les marcheurs étaient majoritaires, mais ceux qui gisaient au sol, moins nombreux, étaient ceux qui braillaient avec le plus d’entrain. Partout sur le sable, il tombait lentement des flocons de feu, étonnant, non ? Des flocons. Comme la neige qui tombe dans les Alpes. Comme le simoun indien qui a fait tomber l’armée d’Alexandre le grand, tellement chaud ce vent, que les soldats devaient eteindre à coups de pieds le feu qui sortait du sol. Voilà à peu prêt la scène… Ah oui ! Le sable s’allume comme un briquet aussi, et s’embrase pour doubler la douleur. Les mains de ces misérables bougeaient sans cesse dans tous les sens, comme des marionnettes hystériques…

-Maître, j’ai demandé, vous qui avez vaincu tout les démons, hormis les animaux sauvages au début du texte (nda : voir le chant premier)… C’est qui, le grand là-bas ? Il a l’air d’en avoir rien à faire, du brasier. Même la pluie ne lui fait rien.

Le grand en question s’est rendu compte que je parlais de lui à mon Guide. Il s’est mis à crier.

-Vivant ou mort, pour moi c’est pareil, bande de nazes ! Le dieu des éclairs peut bien demander à son électricien de lui fabriquer de la foudre comme celle avec laquelle il m’a zingué, ouais, ils peuvent bien s’acharner dans leur centrale nucléaire de l’Etna, en pleurant leur patron : «ouin ouin ouin, pitié, m’sieur Vulcain, au secours, aidez-nous ! » De la crotte ouais ! Même s’il me faisait le plan qu’il m’a fait pendant la guerre des Géants, et qu’il m’envoyait toute son artillerie dessus, il aurait pas le plaisir de se venger, ha !

Soudain, Virgile s’est écrié d’une force dont je ne l’aurais pas cru capable.

-Hey, Capanée, figure de canapé, c’est pas un nom que tchya, la vérité !!! Vazy, fait le barbot. Plus tu te la pétes, plus ça te fait mal. T’es tarpin bête, Canapé. Tu participes à ton chatiment, pauv’ gland.

Le boss de la rime s’est tourné vers moi.

-Celui-là, c’était un des sept rois qui a assiégé la ville de Thèbes, en Grèce, il m’a dit d’un ton moins irrité. ‘Paraît qu’il n’a jamais cru en rien, ni avant, ni après. Il a toujours méprisé le spirituel. Mais comme tu m’as entendu le lui dire, plus il s’entête, plus il prend cher, bien fait pour lui…. Maintenant, suis-moi, guapo. Fais gaffe à pas marcher sur le gravier brûlant, reste bien près de la forêt.

Sans faire de bruit, on s’est dirigé, à travers les bois, jusqu’à une petite source. J’ai eu un frisson à la vision du liquide sanglant qui en sortait. C’était une source chaude, comme à Viterbe, celle où vont les prostituées locales pour se ravitailler, sauf qu’ici le cours d’eau coulait à travers le sable. Le fond, les deux pentes, et les bord de chaque coté étaient en pierre. Il m’a semblé voir un passage.

-De tout ce qu’on a vu depuis qu’on a passé le seuil de cette boite de nuit où on ne refuse personne, dit mon Guide, là, ça vaut le détour. Ce fleuve où toutes les flammes s’éteignent, t’as jamais vu un truc pareil, sur la vie d’une rascasse de ses os.

J’avais vraiment faim d’en savoir plus, alors je lui ai demandé qu’il me donne de quoi manger.

-Hum… il a fait, bon alors, au milieu de la mer Mediterranée, il y a un pays ruiné qui s’appelle la Crète. Autrefois, sous le roi, tout le monde vivait heureux. Là-bas, il y a une montagne nommée Ida. Avant, elle était toute verte et riante, aujourd’hui, elle est toute usée et pelée, misère, la pauvre. Madame Rhéa, la mère de Jupiter, rien que ça, a accouché là. C’était la fiesta tous les soirs avec les locaux, on entendait plus le môme. Bref. A l’intérieur de cette montagne, il y a le Temps. C’est un grand vieillard qui se tient debout en regardant vers Rome, comme on regarde vers un miroir. Sa tête est en or, ses bras et sa poitrine en argent. De là, jusque à l’entrejambe, son corps est en airain, puis, jusqu’au pied, c’est en fer. Pour finir, il a le pied droit en terre cuite, et c’est son pied d’appui. Chaque partie, à part celle en or, est fendue, et par cette fente sortent des larmes. Elles ont fini par percer le sol et ont créé une grotte, d’où elles tombent goutte à goutte. Elles se rejoignent dans cette vallée, et de là se forme les fleuves de l’Achéron, du Styx, et du Phlégéton. Tu vois le canal étroit, un petit peu plus loin ? Les eaux qui passent par là forment le lac Cocyte, mais ça, tu connais pas. Tu le verras, mais pour l’instant, pas la peine d’en parler.

-Si ce ruisseau vient de notre monde, pourquoi le voit-on seulement maintenant ? J’ai demandé.
-Ba ba ba fils, t’as bien vu que c’est rond ici. Ca fait un moment qu’on descend, je sais, en serrant à gauche, mais tu n’as pas encore parcouru tout le cercle, voilà tout. Ne fais pas l’étonné si on croise encore de nouveaux trucs.
-Ça en fait des fleuves, Maître. J’ai bien révisé ma géographie infernale, mais je ne vois pas plus le Phlégéton que le Léthé. D’ailleurs, à part me dire que le Phlégéton était fait de larmes, vous ne m’avez pas parlé du Léthé, c’est parce que c’est pas de saison ?
-Haha, t’es un marrant toi. Primo, le sang qui bout sous ton nez devrait te donner un indice, hé ? Le Phlégéton est connu pour cette particularité. Secondo, pour le Léthé, c’est pour les âmes qui ont droit à une remise de peine pour bonne conduite, et ça se passe hors de ce trou puant…

Il a regardé au loin.

-Il faut qu’on parte de ce bois. Colle toi à moi, il y a une bande de terre qui n’est pas embrasée. C’est super étriqué, mais au moins, on ne sera pas atteint par les vapeurs brulantes !

(Texte original : en italien, en français)

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