Rock’n roll mustang

 Dans Mémoires de musicien, Nouvelles

(Nouvelle extraite du recueil « Les Contes du Cinquième Étage », HMOD éditions, épuisé. Le texte en lui même date de 2003. Photo à Shanghai : Andy.)

Boom… Tchac Boom… Tchac boom Boom… Tchac Boom… Être carré. Soyons carrés.

Définition : différence primordiale entre 1) la bonne musique et 2) la mauvaise musique.

Mode d’exécution : 1,2,3,4. .. 1,2,3,4 … Le tout bien au fond du temps.

Et un et deux et trois et quatre. Ad infinitum.

Le «bouing » de la basse sur le «boom» de la grosse caisse.

Le « plunk » de la guitare sous le « la la la » de la voix.

Ou le «n’importe quoi» de n’importe quoi.

Point.

Mélodie naze ? Super neuneu 2000 ? Et un et deux, on joue dans la mesureuh, allegro, allegro.

Paf, la voilà puissance dix sur le tatami de la danse.

Maxime de base du musicien binaire, et de mon père : marque tous les temps, les gros culs croiront savoir danser.

Même les gros ringues.

Même les troufions qui te fracassent à coups de tatannes ensuite.

C’est vrai.

Tentez l’expérience à la maison (avec la présence d’un adulte pour les plus jeunes).

Les plus chagrins déclament : «A ce prix là, autant écouter le toc toc du métronome, au lieu de se pourrir à acheter des disques, banane ! »

Oui.
Ce sont les plus chagrins.

Et banane toi-même.

 

Ah ! La magie carrée, le miracle, l’épiphanie orgasmo-cosmique ! L’art au pinacle de l’éther, qui ploie sous l’arithmétique totalitaire ! Je relativise.
Un peu.
Tchac boom Tchac Boom.

On a des générations de mitraillés des tympans (souvent des chasseurs), qui adorent la danse des canards, pilonnée par Jo Bolo et son accordéon ethylépiléptique. J’ai vu. C’était beau.

Maintenant là, je crache sur les doués, les veinards. Agrégés en alchimie plus D.E.S.S de maths.

Vous, jouissez. Vous, exhalez. Vous, explosez. Vous, blatérez comme ça :

C’est ainsi la quadrature du cercle, c’est comme ça le perpendiculairement parallèle.

Vous êtes beaux.

Salopards.

Vous avez vu ceux là ?

1,2

1,2,3,4.

Et voici le groupe, en anglais, les Demeurés. Leur nom de guerre.

Terrifiant, non ?

Elle est belle la génération vide. Quatre cordes de guitare déglinguées, toutes dégingandées et mal ficelées.

Hey ! Que faut-il pour former les Demeurés? Et un, Rudy Kerouac
Et deux, Jean Luc Picasso
Et trois, Mathis Matisse

Et quatre, Moi, Vince Vandenkroet

Le quadrilatère infernal des strates du rock n’roll. Prononcez nos noms, le vent souffle. Pas celui du changement, oh non, celui de l’indifférence. Le courant d’air moite qui donne envie de néant. De ne penser à rien. De ne rien ressentir.

Ils sont cools et classes, ces frères Dalton, quand ils battent le pavé poubelleux des ruelles. Avec leurs longues jambes d’araignées et leurs grands bras maigres, ils s’agrippent aux panneaux, ils marchent un pied dans le caniveau, en gloussant comme des macaques. Ils taquinent la muse à grands coups de regards sur les décolletés. Ils chantent faux à cappella, rencontrant d’autres maigrichons comme eux qui se joignent à leurs braillements. Ils conjecturent de la supériorité du slip sur le caleçon. Ils traversent dans les clous, hors des clous, à reculons, à tâtons, à califourchon les uns sur les autres, et s’enfuient comme une basse cour erratique dès qu’une voiture pointe à l’horizon. Et surtout…

Ils ne font rien.

Dans une autre dimension, un espace temps plus ou moins déréglé, ça dépend du point de vue, on pourrait dire de nous : encore de belles progénitures de la jeunesse sonique. Qui croit encore à la science-fiction ? A des factions de jeunes fantômes, burinés de bleu-nuit dans les poumons et dans les cœurs, noirs et collants comme les tables des clubs souterrains. Où est la médiocrité sublime, la gracile sophistication de murmures asthmatiques, s’émiettant des bandes analogiques ?

Je m’en tape, et vous ?

Dresser le mustang rock n’ roll. Les Demeurés ont abandonné l’affaire avant même d’avoir l’embryon de concept d’hypothèse d’idée de faire du bruit avec des instruments. Ils le contournent, se cachent à l’affût, déguisés en buissons, mais qu’ils retirent une branche de leur nez, cataclop, il est déjà hors d’atteinte, hennissant son mépris la queue en l’air.

Approche la bête. Quand il leur fonce droit dessus, le cataclysme est définitif. Le poulailler déraille à toute berzingue.

Tchac … Boom … Tchac . .. Boom … Tchac … Boom.

Le monstre binaire me coupe les couilles et leur dévore le cœur. Quatre Prométhées disloqués.

Et chaque semaine, même jour même heure ; on arrive moutonneux, se faire défoncer la gueule de honte et d’espoir gâté. Dans la joie et la bonne humeur.

Je viens à pied, il fait encore jour.

Derrière l’hôtel à locaux, le gros nuage bourgeonnant qui bouillonne, c’est lui.

L’ouverture électrique « dzing », la serrure «tchac », la porte « boom ».

Je monte les marches jusqu’au deuxième étage. Son œil passe de fenêtre en fenêtre. Je lui tourne le dos quand j’ouvre la porte du local 25.

Et je lui referme sur la gueule.

Tchie, tchie, tchie, tchic

Ici, ce sont mes baguettes qui marquent le un, deux, trois, quatre. Avec un petit retard sur le trois.

Cacophonie des autres groupes autour … Ça commence.

Les Demeurés. Un groupe rectangulaire. Ovale parfois. Ça dépend des phases de la lune.

Ce bruit là, ce sont eux qui le jouent.

Le truc cale et claque dans le local opaque, manque de patate et craque tout le temps. Avec des bruits métalliques. La quête d’un son qui raclerait des bacs de fans mongolos.

Machine tordue biscornue. Grince et pète et souffle. Fonce, ralentit, mouline dans le vide, pédale à l’envers, balance sur les côtés, casse des vis et des ressorts. Palpitations de la cornemuse qui se dégonfle, bruit et forme identiques.

Moi, je suis dedans. Imbriqué à l’intérieur et balancé de gauche à droite par les circonvolutions des guitares. Censément, je suis matriciel. Je suis le batteur.

Et je fais tout à l’envers.

Il y en a qui disent qu’il faut faire l’amour avec son instrument. Dans le magma environnant, je dois le dompter. Il faut le tabasser, le repousser, ce crustacé de fûts et de cymbales. Sinon, il te gobe tout cru, en silence.

Prendre son pied est hors de question dans cette partouze à mort avec le bois et le plastique. De surcroît, je suis puceau et farouche.

Mais profitez donc que je prenne la pose, et demandez-moi si je joue dans un groupe.

-Vous jouez dans un groupe ?

(Sourire désinvolte) « Ouaip ».

-Et c’est quoi comme genre de groupe ?

-Genre groupe de baltringues, je réponds en détournant le regard, avec une goutte qui me sort du nez.

En fait, c’est pas vrai. Les physiques qui régissent l’univers sont impénétrables et j’ai bien envie de vous dégueuler mon orgueil à la figure. Non mais vous entendez pas ? La représentation du chaos, le lien entre aérien et liquide, la rage primale et snobinarde ? Vous ne saisissez pas la prophétie de ces sons ? Nom de Dieu, je joue dans un sacrément bon groupe.

Rien ne vaut la vraie bonne fausse modestie qui shlingue, n’est ce pas ?

Boom booboom boom, boom bootchac boom ….

Le mustang est parti depuis longtemps. Il a dû aller se chercher un café. Alors on racle les murs et les corbeilles métalliques, on les piétine pendant des plombes en criant. Quelle est la mélopée de celui qui dégringole un escalier en fer dans un hangar abandonné ? J’espère que c’est celle là.

Et si on jouait la même chose à l’endroit ?

-Great googeley moogeley ! mugit Jean-Luc Picasso (il est à son insu possédé par le verbe de Mojo Nixon).

Fracas d’un atterrissage surprise. La question mérite qu’on s’asseye et qu’on y réfléchisse. On s’assoit, tchac… son grave du papier clope qui se consume.

-Et le 10 on joue au Red Lion, ajoute Rudy Kerouac.
-Quoi !? Cri hystérique de Mathis Matisse et Jean Luc Picasso.

Moi je ne dis rien. Ça me fatigue de faire des phrases. Ça me tue. Je me contente de faire tchac boom tchac boom avec ma bouche en agitant mes baguettes dans le vide.

Exclamations mi-enthousiastes, mi-inquiètes de Matisse et Picasso. Kerouac les rassure avec des phrases sucrées. J’en profite pour piquer l’énorme joint plein d’herbe que Jean-luc suçote depuis cinq minutes. Et je m’enfonce dans le canapé.

Inspiration.
Rayon de fumée
Une, Deux, Trois, Quatre Ta es. Un, Deux, Trois cachets.

Retour dans le local. Prononcé bocal. Pet de l’esprit, certes. Pourtant, les jours comme celui-ci, où l’on meurt étouffé par la brumasse de l’herbe et le goût cotonneux de la mescaline, on peut dire bocal.

L’acide transforme les âmes en poissons.

J’avale.

Kerouac essaye de me sucer le sang au passage, mais ces fermiers sont vraiment des gens sympas , ils sont venus avec leur tracteur, tout petit comme le chauffage de la pièce, Hey Matisse, je me rappelle pas que c’était Black Francis qui chantait «In heaven , everything is fine, In heaven , everything is fine, you got your good things , and I got mine» dans Eraserhead , quand le mec avec la coupe de cheveux verticale à la tête explosée de l’intérieur par un phallus géant, qui fait un « boïïng » assez trivial quand il sort, et que le crâne roule sur le parquet.

La musique, la musique, la musique elle est géniale , elle fait tududu tududu dudu , avec les orgues en dessous qui font doooomm doooooom dooom, «ouais, tududu ! » lance Rudy , le bon Kerouac qu’il est a les yeux qui pétillent , explosant dans le ciel comme des milliards d’araignées étoilées, ses dents d’adamantium qui tressautent de concert, je me dis que j’aimerais être Kerouac, pour avoir sa Cadillac bleue, et avec je taille la route, la route encore, le bruit lourd des bandes blanches sous la voiture, encore, encore, encore, encore, au bout de 13 456 bandes blanches, la vision d’un panneau dans le rétroviseur, c’est la tête de jean Luc Picasso encore plus défoncé que moi maintenant, c’est son cinquième buvard juste avant le huitième, il dit que dans ces moments, il lui faut huit heures montre et zigzag en main pour traverser dans les clous la nuit. Kerouac confirme, dur de vouloir traverser la nuit dans des clous tout noirs pointillés de pois violets diffus de lampe à cire, dur, faut la patate pour se lancer dans une expédition pareille quand on y pense, les patates, c’est la personnification de la résurrection vers le décès, tu penses à la pomme de terre quand elle est dans une assiette, toute torturée, violée et défoncée dans sa bile, le produit fini quoi. Mais pour l’instant, lorsque le jardinier l’arrache du potager, la pomme de terre fait son deuil du pays des morts pour vivre sa courte carrière à l’air libre dans une caisse en bois, un putain de cercueil, on te sort du sol pour t’enterrer dans un cageot, c’est con je sais, on a qu’à rejouer alors, pu-taaaain est ce qu’on voit que je suis déstructuré là, si j’arrive à la batterie sans vomir c’est bon, ohlala ohlala , ouf, tchac boom maintenant, tchac boom tchac boom, ouais c’est cool là, on est pas si mauvais. Matisse est un génie ma foi, et Picasso saute partout tellement c’est grand, et Kerouac, Kerouac il est brillant comme moi là, je peux tchac boom boom tchac boom boomer alors que j’y arrive pas d’habitude, ça coule bien, je suis bien chaud, connard de rock n’ roll, tu vois ce que je te mets maintenant !

tchac boom boom tchac boom boom tchac boom boom boom tchac Noir.
Minuit, une tête de goitreux à lunettes passe par la porte entrebâillée.

-On Ferme !

Grands Dieux, nous fûmes divins ce soir. Un, deux, trois… à quatre, je décolle. Salut aux potos, je sors tout content.

Incroyable comme on se sent groovy quand on a bien joué. On a les oreilles qui sifflent, la tronche bien coincée entre deux gros coussins douillets. La nuque est un peu raide mais on a chaud en dedans, au dessus des yeux, et le long des bras.

Après minuit, tout est bleu. Une voix de crécelle qui pépie. Moi. Les chewing-gums fossilisés par terre applaudissent la prestation de ce soir. A chaque coin de rue, les fans en délire pétillent sous les cônes des réverbères. Ils reparaissent à chaque bouffée de jouissance satisfaite.

Le ciel est si sombre. Il touche le toit des maisons. J’ai l’impression que le monde est dans une boite. Aucun son si ce n’est l’écho de mon pas gluant et le bruit de mire de télé dans ma tête.

Double satisfaction. Le réconfort d’avoir donné une brillante interprétation de bruitisme artistique, et surtout, le soulagement de la corvée terminée. Le délice de se vautrer dans le liquide amniotique de l’irresponsabilité sans remords. Plus besoin de soutenir le regard du monstre. La prochaine fois, je creuserai ce rythme tchac boom tchac, tellement excellent. Hypnotique avec toutes les ghost-notes qui vont avec. Le 10, je serai prêt, la foule vaincra et exultera avec nous. Je vampiriserai la gloire, désosserai les corps paralysés de fascination des spectateurs. Ils se jetteront les uns sur les autres, dans une partouze infernale, se fracassant la caboche et déversant leurs cerveaux piétinés sur le sol. Pour quatre clampins réclamant leurs quinze minutes de gloire.

Pour l’instant, la brise pousse les petits nuages phosphorescents au dessus de l’avenue. Je rentre dans le fast-food, vaniteux. Mon spectre dans la baie vitrée, engoncé dans une armure parka, les cheveux collés de sueur. Et il respire l’assurance.

Un, deux, trois, quatre sandwiches vite achetés, vite payés.

Dernière ligne droite.

Après minuit, on peut marcher le sourire au coin des lèvres, l’œil plissé et malicieux. On peut marcher sur des rails, cerveau en pose, avec une démarche de personnage de Crumb. On n’est plus apte qu’à marmonner :

Après minuit, on va se laisser aller. Après minuit, on va sou er, tirer et crier. On va stimuler un peu l’action,
On va se donner de la satisfaction, On va trouver à quoi ça sert.

Et on glisse jusqu’à la maison.

Amerrissage sur le canapé, bouffe grasse et film de Louis de Funès ; douce masturbation pour dire au revoir à la journée, catatonie dans les draps du futon.

Rêves de rien.

Résurrection de 3ème zone à midi. Coup d’œil périscope vers l’auto- alarm-dock.

«Déjà le 10 !?»

Tout à été emballé vite fait. Trois guitares plus les pieds de cymbales et la batterie ont tenu dans la voiture de Mathis Matisse. Je monte avec lui. Je frissonne avec la voiture. On démarre doucement et on arrive vite.

Le Red Lion, bar tendance.

On monte la scène tout seuls, les serveurs aimables comme des nazis passent à côté en maugréant. Idem que pour une intro de chanson, tout est fait vite sans se retourner.

Absorption de corps organiques gras avec liquide à bulle.

Cul posé sur la plage en attendant le début des hostilités, en milieu de soirée.

Volutes bleues-oranges, le murmure de la ville qui se referme.

Cœur qui se serre et implose.

Je traverse la route, atterris sur la terrasse, pleine de gens. Debout, assis autour de pintes mousseuses, appuyés sur les piliers de bois, bouchant la porte d’entrée. Des personnes souriantes ou beuglantes, des innocents qui attendent un groupe sympa, qui les feront sautiller partout. Pauvres agneaux coloriés de t-shirts multicolores.

Je rentre en baissant les yeux. Assis sur mon petit tabouret, je remarque le faisceau rouge que di use la caisse claire ; on a installé une petite lampe dessous. Entre les cymbales, des tas de quidams heureux d’être ici pour l’instant.

Odeur de bière et de fumée froide.

La trinité des guitaristes est presque au complet devant moi, sauf Rudy Kerouac, le cerveau, qui arrive en retard, un verre de vodka à la main, des rubis dans les yeux. Il prend sa guitare longuement, la tourne un peu dans tous les sens.

Silence de plomb soudain. Focalisation sur les quatre crétins avec les instruments. Rudy fait couiner sa guitare bon marché, gratte le riff du premier morceau. Un ré tout seul et métallique.

Et 1,2,3,4

Splash

La machine biscornue se met en marche, alterne tchoucs tchoucs paisibles et vroums vroums agressifs. On essaye de prendre la pose pour masquer les petits couacs. Boom tchac boom boom tchac boom.

Ici ce passe une chose étrange. Des têtes se balancent, des visages plissent d’un air entendu, des mains tapotent sur les tables, applaudissent, poliment d’abord, puis plus chaleureusement. Des gens inconnus. Qu’on n’a jamais vu. Des personnes à qui on n’a pas dit ce qui allait arriver, qui virtuellement devraient s’enfuir sous la monstruosité musicale de ces morceaux débiloïdes, emportant boissons et petites amies.

Mais non.

Pour la première fois, les Demeurés expérimentent la sympathie. Forcément, ça les stimule, et ils tapent plus fort, sautent plus loin, bousculent un peu plus. Le public témoigne toujours une aimable complicité. Pas trop non plus, on n’a pas été présentés. Les serveurs restent haineux. Ils regardent d’un œil noir Mathis Matisse qui vient de s’effondrer dans les cymbales.

L’heure avance tic tac, tchac boom tchac boom. La lumière devient opaque et ténébreuse. Les pupilles s’élargissent. Les clients s’en vont, pas repoussés par le swing miteux du groupe mais pour une autre raison, espérons-le. Ils nous font de larges signes, le pouce levé parfois, le regard connaisseur. On acquiesce gentiment et on continue de poser.

Il n’y a plus que quelques irréductibles. Ceux qui boivent plus que de raison et ne dorment pas assez longtemps. Les héroïnomanes aux bras gonflés. Les pogoteurs lobotomisés. On les aime.

Un public de drogués qui ne peut que ressentir la musique et sauter partout.

Rudy Kerouac les laisse hurler dans le micro et sourit paternellement. Lui aussi bondit dans la salle, entre les tables vides et les quelques corps torse nu qui rebondissent contre les murs. La cacophonie revient fiévreusement. Plus le son se transforme en magma, plus les survivants se mutent en monstres sanguinolents.

Le vrai sabbat d’enfer avec Iggy Pop se roulant dans le beurre de cacahuète.

L’agitation des trois-quatre derniers protagonistes devient hystérique, des chaises se renversent, des verres se brisent, poussés par des fesses distraites. Rien ne s’arrête, Rien ne s’arrête, Rien ne s’arrête, Rien ne s’arrête, Rien ne s’arrête, Rien ne s’arrête.

Sauf le courant, à deux plombes du matin, quand le gérant du bar se parachute haineusement dans la salle.

-Arrêtez tout et partez, bande de cons ! Vous ne serez pas payés, vous ne serez pas payés !!

Et les gros videurs arrivent avec leurs gants de combat. Un mammouth musculeux braille aux oreilles des pochtrons tout penauds.

-Ici, c’est mon bar. Je viens tous les jours. Je fais ce que je veux. Rudy Kerouac tente la conciliation avec les énervés.
-On est juste musiciens, les agités c’est à vous de vous en occuper.

Je range le matos avec Jean-Luc, mi-vexé, mi-apeuré. Le ton monte, le client actionnaire principal rentre dans la discussion à grands renforts de « fils de pute ! ».

Là, je considère le pied de cymbale contondant à mes pieds. Et si je craquais ? Si je décrochais un œil avec un coup de cet engin ? Visions rafraîchissantes de pugilat royal. Mais je ne peux pas. Je suis lâche. Mes jambes et mes petits bras ne veulent pas.

Débuts de bousculade, mains qui poussent des épaules, dans un fragment de seconde, la baston.

Un poing dans la gure de Rudy. Je prends le pied de cymbale.
A quatre, j’y vais.
1, 2, 3, 4

Je me rue dans le tas avec la hargne du pêcheur de thon faisant voler mon gourdin il s’abat sur la gorge du gérant viandu il fait une grimace toute rouge mais ne flanche pas j’agite mon arme dans tous les sens comme ça personne n’approche dehors le bruit de pas des curieux qui rentrent dans le bar des cris Rudy par terre a donné du courage aux poivrots maigrichons qui se ruent à l’attaque sur les videurs tous poings dehors les colosses lèvres pincées distribuent les coups d’assommoir avec enthousiasme je vais me faire péter la gueule grave alors je cherche une victoire facile j’éclate la jambe du gérant qui s’effondre il agite les bras gauchement cherchant à repousser et à défendre j’abats ma batte en alu sur sa sale grande gueule qui se tait un moment je frappe autant de fois que je peux il ne saigne pas beaucoup le choc ne fait pas de bruit mais sa tête est violette

mouhahahahahahatchac

la grosse patate du client musculeux me sèche instantanément là mon compte est bon je balance les pieds en vain avant le lynchage mais miracle Sugar Ray Manu le courageux manager du groupe qu’on a pas présenté pour ménager la surprise déboule magnifique comme un catcheur mexicain d’un coup d’épaule il envoie voler le malotru les serveurs pédants se sont mêlés à la bataille et fracassent le reste des belligérants le sourire en prime je rampe jusqu’à la batterie une fille spectatrice pousse un couinement d’effarouchement excité le public reste immobile les derniers gladiateurs sont massacrés par le service d’ordre je me cache dans la grosse caisse et me mets en position fœtale, calé entre les coussins qui calent la peau de frappe.

Agitation dehors, dernières résonances de bafles. Tchac … Tchac …

Sirènes ; de grands cosmonautes bleus débarquent, les matraques turgescentes.

Marmonnements dehors, re-cri re-tchac re boom.

J’ use du moment pour partir, je fais rouler la grosse caisse comme une roue de hamster. Avec moi dans le rôle du hamster.

Je prends l’avenue, les clameurs s’effacent derrière, tout le monde doit être mort.

Je m’engage sur la bretelle d’autoroute et attrape la nationale. Je galope hardiment dans la grosse caisse, à quatre pattes.

Au petit matin, à la sortie de Nice, un vortex spatio-temporel qui passe par là m’aspire définitivement hors de ce plan dimensionnel. C’est ici que je disparais.

Il a raison Stephen Malkmus.

« J’étais vêtu pour le succès Mais le succès n’est pas venu. »

Il a raison

Engoncé dans mon fût en bois, flottant dans le plan astral X 123, je peux toujours compter les temps : 1, 2, 3, 4 demeurés.

Joignez nous à nos prières, on attendra, on attendra là où tout s’arrête. Ici.

Tout s’arrête ici.

 

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