Chant Trente-Troisième

 Dans L'Enfer de Dante

(Résumé : le neuvième cercle de l’enfer, le fond du fond, est, Ô surprise, complètement gelé. Après avoir discuté avec des âmes prises dans la glace, Dante et Virgile avisent un cannibale carrément contrarié. Que va t’il arriver à nos deux barbatrucs ?)

Le pécheur mangeur a lâché sa pitance pitoyable, et s’est essuyé la bouche avec les cheveux de la tête qu’il venait de concasser.

-Tu veux que je parle ? Ça réveille le souvenir de ma douleur, mec. Ça me file déjà l’angoisse, rien que d’y penser. Mais si ça peut charger le dossier de ce traître que je mâchonne… Ne t’étonnes pas si je pleure tout en causant. Je sais pas qui t’es, je sais pas comment tu t’es retrouvé là, mais à ton accent, je dirais que tu es de Florence, non ? Moi, je suis le comte Ugolin, lui, c’est l’archevêque Roger. Laisse moi t’expliquer : A cause de lui et de son esprit malsain, on m’a coffré, et exécuté, mais ça, tu dois déjà le savoir. Par contre, comment je suis mort, tu ne dois pas être au courant. On m’a enfermé dans une tour, à Pise. Depuis, on l’appelle la Tour de la Faim. J’étais pas le premier à y faire un séjour, et je ne serais certainement pas le dernier. Ça a été atroce : on nous y a placé dans une cellule, mes trois fils et moi, à l’eau et au pain sec. Les premières nuits, à la lueur de la lune, je faisais d’horribles cauchemars, L’archi-traître nous chassait comme si nous étions des loups, avec des chiens de vénerie. Je nous voyais poursuivi, et puis la meute nous rattrapais, et nous ouvrait le ventre. Quand je me réveillais, mes fils dormaient encore, marmonnant dans leur sommeil qu’ils souffraient et qu’ils mourraient de faim. C’est triste hein ? Attends la suite, c’est encore pire. Une fois levés aussi, on attendait notre pitance, mais un jour, à l’heure habituelle, on a juste entendu le bruit d’une serrure qu’on fermait. On était coincé ! Je regardais mes garçons, quand soudain, mon petit Anselme m’a dit : « Oh papa, que regardes-tu ? Tu as l’air bizarre. » J’ai retenu mes larmes, et je n’ai rien répondu, j’ai pas prononcé un mot jusqu’au matin suivant. Le jour à pointé, j’ai vu qu’on avait tous l’air faméliques. Ça m’a rendu dingue, je me suis mis à me bouffer les deux mains. Les enfants sont tout de suite intervenus. Ils croyaient que c’était à cause de la faim que je faisais ça. « Papa, si tu veux manger quelque chose, mange nous, nous ! Tu nous a fait, on est de ta chair, tu as le droit ! ». Les pauvres… Je me suis immédiatement calmé, je ne voulais pas les déprimer plus. Il s’est passé encore deux jour, sans paroles… Ah maudit ! Pourquoi on est pas tous morts à ce moment là ! Le quatrième jour, Guaddo est tombé à mes pieds, en m’appelant à l’aide. Puis il est mort. Ensuite, ça a été le tour des autres, un a un, entre le cinquième et le sixième jour. Moi, je ne voyais plus rien. Je les ai appelés pendant trois jours, après leur décès. Mais la faim… La faim est devenue plus forte que la douleur…

Il a détourné le regard, et a renfoncé ses dents dans le crâne de son ancien persécuteur.
Voila, c’est joli Pise, n’est-ce pas ? C’est la honte de l’Italie, cette cité, qu’est ce que les villes voisines attendent pour tomber dessus ? Ceux qui vivent sur les îles de Capraïa et Gorgona devraient boucher l’embouchure de l’Arno, pour noyer tous ces bulbes penchés ! Quand je pense à ce qu’ils ont fait aux fils et petit-fils de messire Ugolin, pouah ! Ça me dégoûte.
On a avancé, et on est arrivé dans un endroit où, au contraire du précédent, les gens étaient plantés tête en bas dans la glace. Impossible pour eux de pleurer, leurs larmes rentrent dans les conduits lacrymaux. De toutes façons, les premières ont gelées, c’est complètement obstrué. Le froid m’anesthésiait la figure, pourtant j’ai eu l’impression de sentir une légère brise.

-Maître, il vient d’où, ce vent ? C’est pas censé être le calme plat ?
-La purée de toi, tes znoeils vont bientôt savoir d’où vient ce souffle, la vérité.

A ce moment là, un des malheureux à l’envers a crié :

-Oh, les badauds du dernier niveau ! Venez me sortir de c’te croûte, que je puisse chialer un bon coup avant qu’ça regèle.
-Raconte moi un peu ta vie, j’ai fait, et je te soulage. Promis-juré, si je mens, que je me retrouve enfoncé dans la glace.
-J’suis frère Albérigo, et on peut dire que je prends encore plus cher que ce que j’ai fait payer aux autres, t’as capté ?
-Ça alors, tu es mort toi ? Je te croyais encore en vie.
-Je sais pas dans quel état est mon corps… Bienvenue à Ptoloméa, l’enfer où l’âme peut tomber avant que le corps meure. Tu sais pas quoi ? Pour que tu me racles le verre sur le visage avec plus de bonne volonté, je vais te donner une info : Dès que l’âme trahit, un démon l’arrache de son corps, qu’il pilote ensuite jusqu’à ce que la mort programmée arrive. L’âme tombe dans cette caverne, bim, pendant que le corps continue à faire je ne sais quoi. Et moi, je me pèle. C’est à savoir si t’es nouveau dans les parages. Entre autres, on a l’âme de ser Branca d’Oria, affreux félon génois. Ça fait plusieurs années déjà.

-Tu te goures, je lui ai dit, il est pas mort, Branca : il mange, il boit, il dort, il s’habille…
-Et bé non, lui et son neveu, avant qu’il finisse dans le pétrole en ébullition de Malebranche, ont été, et sont encore piloté par un diable… Mais bon, c’est pas tout ça, viens par là et débouche-moi donc les yeux.

Je n’ai rien débouché du tout, je l’ai laissé dans sa crotte blanche. J’ai eu la politesse d’être impoli. Sérieux, les Génois, vous êtes à la ramasse, quand est-ce que vous allez débarrasser le plancher du monde, bande de vicelards ? C’est quand même fou de se dire que leurs corps se baladent à la surface de la terre tandis que leurs âmes croupissent dans le Cocyte gelé…

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