« Vous délirez, monsieur Artaud. »

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« Vous délirez, monsieur Artaud ! »

Le visage de papier à bonbon d’ Artaud le Momo se renfrogna un peu plus dans le creux de la paume du vide environnant. Vainement, il essaya de contrôler l’esprit qui râpait sa voix, l’étouffait, la déchirait en milles morceaux, ou l’envoyait d’une poignée d’éclats de verre strident à la gueule des partouzeurs qui venaient le narguer, en l’occurrence, le docteur Ferdière ici présent. Momo n’avait pas peur de cette hallucination personnelle, car il savait que l’hallucination, c’était ce bureau calme à l’intérieur de cet asile psychiatrique à proximité de Rodez, dans ce pays français sur le globe de cette planète fausse qui oscillait comme un pendule dans cette univers abscon du Dieu absent. Il fronça les sourcils sans dire un mot, car il voulait rester pour observer sous toutes les coutures le personnage lubrique qui le professorait. La difficulté de contenir sa colère l’agaçait d’autant plus qu’il avait une conscience hyper-aigüe du moment présent, et surtout, de l’avenir. Le misérable Ferdière qui contrebalançait sa médiocrité et son désir de réduire en poussière le génie (les médiocres sont tous ainsi) par de grandes salves blanches d’électrochocs et de piqures d’insuline… Antonin voyait aisément la bave de jalousie écumer au bord de ses babines de petit bourgeois de province, comme il avait vu dans la jungle mexicaine, les tarahumaras se masturber pour lui jeter de mauvais sorts. Pendant vingt-cinq minutes, les deux hommes se firent face à face sans rien dire…

« Vous êtes fou, monsieur Artaud », dit le docteur qui se lassait, après toute ces années, du mutisme furieux, et des regards fiévreux de son patient.

Je suis peut être un haillon vivant, se dit l’interné, mais je ne suis certainement pas fou… Oh, s’il avait pu faire exploser à la dyna-mythe ces crapauds salivants qui se croyaient à cette hauteur où lui se trouvait, qui se pourléchaient jusqu’à boire leur propre sperme, qui se félicitaient de l’avoir compris sur des ondes insanes, qui l’appelaient prophète, où homme univers, tsss… Ce sont eux les fous, car ils le laissaient croupir au fond d’un trou malpropre qu’ils osaient appeler chambre, comme ils l’avaient fait avec Van Gogh. « Vincent, pauvre Vincent, que t’ont t’ils fait ? » se murmura t’il. Je t’emmerde, O inconnu, je t’emmerde comme Dieu, qui n’existe pas, or tu es un simili-dieu de toi, donc tu n’existes pas. Mais je te chie dessus quand même, donc je suis, puisque pour être, il faut la fonction de chier… Moi, au moins je suis, je suis mort deux fois, de ce coup de couteau du souteneur du Panier, et de cette barre à mine irlandaise qui m’a sectionné net la colonne vertébrale, et malgré tout, je suis. Pas comme ceux qui diront « je pense que » alors qu’il n’auraient pas osé franchir le seuil de ce qu’ils avaient imaginé. Ce que ces nains mentaux de psychiatres appelaient son délire, c’était sa liberté de penser ! Mais ils ne comprendraient jamais. Car lui avait mangé l’ opium et le peyotl pour sortir du monde, tandis que ces lamentables ombres d’ombres cherchaient toujours un monde où entrer, pour le dégueniller de ses vies et de ses souffles !

Ferdière remarqua le soliloque agacé que Momo baragouinait dans le secret de sa bouche édentée, et l’invita à lui communiquer les pensées qui présentement, le tourmentait. Il nota au même moment sur son cahier, avec son stylo à plume d’or : « aphasie schizoïde morbide, parle à lui même dans une sorte de catatonie ».

Mais au moment où le docteur allait tendre une main amicale vers lui, pour l’inviter à s’exprimer, Artaud explosa : « Et a l’heure où je vous parle, je vois l’insipide jeune vierge aux orbites en trous de pine qui raconte cette entrevue sur son oeil de verre, qui essaye de faire du style en ce maintenant du futur, après ce millénaire, il me pense en train de le penser, et ces actes, de par leur va-et-vient, abolissent le concept linéaire du temps, entremêlant tel le serpent noir en un vortex infini qui figera à tout jamais les lecteurs de ce texte ! Il est là, il tapote à Marseille, sur sa machine à écrire d’ivoire blanche. Et je vous le garantit, car il aura fait la même école que moi, Ah ! » et il se leva, presque hurlant, triomphant dans sa vision. « Monsieur Artaud, vous persévérez à délirer avec obstination » dit le docteur en grattant sa moustache et en griffonnant nonchalamment sur la feuille. Il regarda sa montre à gousset d’honnête homme. « Je vais devoir vous prescrire encore quelques électrochocs… »

Momo sentit qu’il allait mourir une troisième fois.

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