Le Résonateur

 Dans Nouvelles

Un résonateur est, comme son nom l’indique, un appareil capable de résonner. C’est à dire qu’il vibre à grande amplitude suivant certaines fréquences. Ces oscillations peuvent être électromagnétiques ou mécaniques (acoustiques, etc.). Les instruments de musique utilisent la résonance pour produire des ondulations de certaines fréquences pour produire du son. Les cristaux de quartz dans les radios ou les montres vibrent de manière très précise. De même les micro-ondes fonctionnent sur le même principe. Du pendule au tuner LCD, il y a maintes utilisations du phénomène. Depuis sa découverte, la résonance constitue un champ des possibles particulièrement prometteur.

 

Au début du XXème siècle, le docteur Crawford Tilinghast conçu un modèle audacieux, mais qui se révéla sans intérêt. L’appareil électronique émettait une onde de résonance censée stimuler la glande pinéale, permettant par ce moyen de percevoir des plans d’existence au-delà du prisme de la réalité connue. Le résultat fut désastreux. Hormis l’apparition de grotesques créatures translucides, flottantes comme des méduses au milieu de la pièce, le seul effet concret fut de transformer les utilisateurs en zombies idiots et cannibales. Par la suite, on se contenta des horloges, des fours et des accélérateurs de particules…

Dans les années 20… dans un entresol de Prague, le professeur Vaclav Stin est sur le point de mettre la touche finale à un nouveau genre de résonateur. Celui-ci doit permettre de surpasser les standards de téléphonie mobile actuels, et pas qu’un peu. Il s’agit d’un bond en avant d’une dizaine de générations, offrant une latence quasi instantanée pour des débits gargantuesques. Adieu 5G et  6G. Avortée, la 7G naissante. Avec la R1 (Résonance 1), les informations peuvent potentiellement circuler à la vitesse de la pensée (ou pour l’instant, d’un coup de doigt), et rendre le professeur Stin plus riche et puissant que tous les magnats du numérique…

 

Le soleil du matin entre par la fenêtre du soupirail, projetant les ombres des appareils et de la machine expérimentale sur les murs blanchis. Celles des deux scientifiques s’affairent tandis que s’allongent lentement les autres.

-Ludmila, les déflecteurs sont-ils réglés ?

-Oui professeur.

-Système de collimation ?

-Ok.

-Accélérateurs électrostatiques ?

-La tension monte. Le champ électrique sera produit dans, cinq, quatre, trois, deux, un… Activé.

-Parfait. On va procéder au premier essai, ma chère Ludmila. Logiciel.

 

L’assistante tripote le clitoris de la souris tactile, pianote sur un clavier d’ordinateur. Un reflet de fenêtres s’anime sur les verres de ses lunettes.

 

-Quel fréquence pour commencer ?

-15000 Hertz.

-Fait.

-Très bien, lance, Ludmila.

 

Après un cliquetis mécanique, un son de turbine monte dans les aigus, tel un sifflement, jusqu’à atteindre une note presque inaudible.

 

-Procède au test de téléchargement, Mila.

-Oui.

-Alors ?

-Pas de changement.

-Zut. Éteins. On va essayer avec une autre fréquence. Plus haute.

-Combien ?

-50000 hertz.

 

Ludmila utilise l’agilité de son index pour augmenter les réglages.

 

-Je suis bonne.

-Lance.

 

La turbine se déclenche à nouveau. La note stridente se mue en un silence bourdonnant. Les chiens du quartier se mettent à aboyer comme des fous.

 

-Test.

-Ok.

-Alors ?

-Toujours rien.

-Non ! Pas encore !

 

Le visage du professeur s’empourpre.

 

-On va tout mettre à fond.

-Professeur, vous êtes sûr ? Et le risque ?

-Le risque de quoi ? De flinguer quelques chauves-souris ?

-Et le champ magnétique ?

-Bah… Sort tes clés de voiture si tu ne veux pas qu’elles déchirent tes poches quand elle se colleront sur la machine. Enlève tes bijoux aussi, pas besoin que je te fasse un dessin.

-Mais…

-Rien du tout, il faut de l’audace, éructe Stin en faisant mine à la fille de changer sa position. Elles vont voir si je manque d’audace… Pousse-toi ! ordonne dit-il avec un regard dévorateur.

 

Ludmila cède la place. Avec des gestes brusques et impatients, le professeur règle les paramètres du programme au maximum, envoie l’ordre d’exécution.

 

Sans ciller, la machine obéit. La R1 initie son accélération. La rotation devient de plus en plus rapide, de plus en plus frénétique. Le chuintement des ultrasons disparaît, mais une énergie palpable se concentre autour de l’appareil, prend une ampleur telle que les deux savants sont obligés de reculer. Au bout de quelques instants, ils sont plaqués au mur, écrasés. Leurs tympans menacent d’exploser, les chiens hurlent à la mort. Puis la machine explose. La déflagration est assourdie, lente, basse, lourde. Elle traverse leurs corps comme si, immergés dans un océan de houle, un rouleau de courant leur passait dessus. Toutes les vitres se brisent. Ensuite, plus rien. La R1 fume, l’écran de contrôle est cassé. Stin et Ludmila sont indemnes. L’homme de science déblaie tant bien que mal les éclats de verre sur sa blouse.

 

-Ça a marché, je suis sûr que ça a marché.

-Comment pouvez-vous le savoir ? Le moniteur est hors d’usage.

-Je te dis que ça a marché Mila, tu as bien senti ? Il s’est passé quelque chose.

-Euh…

-Allez, aide-moi à contrôler la R1, je suis à deux doigts du but, je le sens. Note : aujourd’hui à 8h15, essai concluant.

 

Stin s’avance vers son invention. Ludmila pousse un cri.

 

-Quoi ?

 

Le professeur n’a pas le temps de regarder là où pointe l’index de la jeune femme. L’ombre de Vaclav s’est détachée de son propriétaire. De ses membres noirs, elle lui saisit le crâne, et à coups redoublés, le fait éclater contre la carcasse du résonateur.

Ludmila, effaré par le sang et l’invraisemblance de ce qu’il se passe, ne remarque pas que sa silhouette se détache du mur pour s’approcher d’elle. Ses clameurs cessent en un claquement : l’absence de lumière vient de lui briser la nuque.

 

Jaroslav Myslbek jette un regard suspicieux par-dessus la haie de son jardin. Le boucan et la secousse venait de chez le voisin, mais il n’y a rien de particulier. Encore le loufdingue qui fait mumuse avec ses bricolages. Un jour, il fera tout péter, l’ahuri. Jaroslav retourne à ses tomates. Le châtaignier porte son ombre sur les plates-bandes, et offre une fraîcheur bienvenue. A quatre pattes, Myslbek s’apprête à enfoncer sa binette dans la terre quand une forte poigne lui saisit le poignet. La forme noire d’une branche s’étire et glisse le long de son bras. Pétrifié d’horreur, l’homme voit l’ombre de l’arbre s’enrouler autour de lui comme un boa constrictor. Juste avant de mourir, il entend ses os craquer.

Dans sa cuisine, Petra Kurková cherche son grand couteau. Elle est persuadée de l’avoir posé sur le plan de travail. Rien dans les tiroirs, rien dans les placards, rien par terre. En se relevant, le contour obscur de son corps se tient planté devant elle, tenant l’outil tranchant. D’un geste ferme, l’ombre fend les airs avec la lame. Des torrents de sang se déversent de la gorge ouverte de Petra.

Tomáš Štěpánek fulmine : voici plus d’une demi-heure qu’il est totalement arrêté dans un embouteillage sur la Strakonická. Les automobilistes autour de lui sont dans le même état d’agacement. Il maudit le gouvernement, son travail, et sa vie. Excédé, il rejoint le concert de klaxons et de beuglements. Au bout d’un moment, n’y tenant plus, il décide de sortir de son véhicule. Impossible de bouger. Tomáš réalise que l’ombre de son volant le menotte. Affolé, il crie au secours. Les autres conducteurs poussent des vagissements pour la même raison. Qui sont ces personnages noirs qui progressent vers lui ? Ils tiennent des bâtons…

Ironiquement, c’est un 6 août, date du bombardement d’Hiroshima, que le désormais célèbre « phénomène X » s’est produit. À huit heures et quart du matin, heure locale de Prague, Tchéquie, la génération d’une importante onde sonore, d’une énergie équivalente à environ mille fois celle de la bombe H, détruit la ville et ses alentours sur un rayon de 20 kilomètres, ne laissant plus que du sable. Toutes formes de vie, animale comme végétale, sont annihilées. La secousse est enregistrée jusqu’en Chine et aux Etats-Unis. Les photos aériennes et satellites prises après le drame révèlent que « la zone interdite » est un désert de poussière monochrome, totalement nivelé, aride et stérile. Les tentatives pour y faire repartir la vie échoueront systématiquement.

Les rares survivants de ce cataclysme furent ceux qui se trouvaient aux extrémités du périmètre. Ils eurent à peine le temps d’en sortir. Fait inexplicable, les rescapés ne projetaient plus aucune ombre, que ce soit à la lumière naturelle, comme artificielle. Le phénomène, psychologiquement lourd pour les victimes, fit qu’aucune d’entre elles ne conservât sa salubrité mentale, et montrèrent toutes des signes grave de schizophrénie paranoïaque. Rejetées, ostracisées, les « aberrations » ne survécurent pas longtemps, se suicidant ou finissant leurs jours en asile psychiatrique.

La communauté scientifique compare la catastrophe aux événements de la Toungouska, survenue en Sibérie en 1908. Plusieurs hypothèses sont proposées : météorite, autre type d’objet cosmique, foudre, méthane échappé de conduits volcaniques, etc. Malgré toutes les théories, les missions d’explorations (dont beaucoup ne sont jamais revenues), et les conjectures vivaces depuis des décennies, il semble que nul ne saura jamais ce qu’il s’est passé ce jour-là…

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