La Sarabande

 Dans Nouvelles

Souvent, la nuit, sous ma couette douillette, dans mon petit appartement de la grande ville, des bruits me tirent de mon sommeil. Ce n’est pas inhabituel, des bruits dans une grande ville la nuit, mais ils sont souvent étranges. Il y a des éclats de voix, des rires, des pleurs aux causes inconnues, dont l’imagination essaye de remonter l’origine, sans pouvoir garantir l’exactitude. Des cris inarticulés, humains, mais déformés par de fortes émotions. Sont-ils exprimés par des disputes, des agressions, des crimes mortels ? Impossible d’en savoir plus. Ils cessent dès que l’on concentre son ouïe dessus.

Toutes ces extrapolations me font frémir, mais je n’ose jamais jeter un coup d’œil par les volets entrouverts pour en avoir le cœur net. Pourtant ce soir, je ne peux pas m’en empêcher.

Vers deux heures du matin, je suis réveillé en sursaut par un tintamarre infernal. On croirait entendre une cacophonie de cymbales et de crécelles. Elle rappelle vaguement les festivités du nouvel an chinois, mais auquel s’ajoute des frottements sourds, comme celui d’un objet très lourd que l’on traîne, ainsi que des couinements, des hululements, des pépiements saugrenus.

Je m’attends à entendre des fenêtres s’ouvrir, et les barrissements des riverains en colère, pourtant, rien ne se passe. Le vacarme, venant du haut de la rue, s’approche, passe sous mon balcon. C’est un son d’un autre monde, une musique lente et forte, folle et grave, harmonieuse et dissonante. Transi d’effroi, une curiosité incontrôlable me pousse quand même à me lever. Je m’approche sur la pointe des pieds jusqu’à la fenêtre, les accords l’ont déjà dépassé. Impossible d’apercevoir quoique ce soit, mais je sens une présence appesantir l’atmosphère. Le plus silencieusement possible, je fais jouer l’espagnolette, me faufile dans l’ouverture. Accroupi derrière le parapet, je me sers du périscope de mes cervicales pour embrasser la rue. Personne à part moi ne semble avoir réagi, les paupières des immeubles sont toutes closes. La lueur bilieuse des réverbères lustre la bordure peinte des trottoirs.

En m’accrochant à la rambarde, discrètement je me lève. Le bruit s’est éloigné et je cherche du regard si je ne trouve pas sa source. Désert urbain. A une centaine de mètres de mon poste d’observation, j’aperçois la queue d’une file de personne, comme une grosse chenille, tourner à l’angle d’une allée. Ma vision se focalise sur un amas de formes bizarres, mais alors qu’elle fait le point et que mes jambes commencent à devenir molles, je me pétrifie.

-On nous observe ! glapit une voix éraillée.

Au même instant, le cortège s’arrête. Dans la masse, un doigt et une pupille sont braqués sur moi !

Je me précipite à l’intérieur, ferme à toute vitesse la fenêtre, tire les rideaux, me réfugie sous l’édredon, me plaque un oreiller sur la tête. Un instant plus tard, un brouhaha venu de l’extérieur, fait de murmures et de maugréements, accourt devant mon bâtiment. Mon sang se glace. La sonnette de mon logis me déchire les tympans !  J’appuie encore plus fort l’oreiller sur mon crâne, en n’espérant qu’une seule chose : que tout cela ne soit qu’un mauvais rêve.

Pas de nouveau coup de sonnette, mon cœur reprend des pulsations posées. Mon cerveau commence à se consoler, en m’abreuvant de démonstrations rationnelles, finit par se décider pour une version : un cauchemar m’a réveillé. Ce que j’ai cru entendre dehors, c’était dans mon sommeil. En fait, me suis-je seulement levé ? Peut-être, je ne sais plus vraiment. Un spasme d’horreur raidit tous mes muscles. La porte d’en bas s’est ouverte avec fracas. Un calme mystérieux s’installe, une poignée de secondes durant lesquelles mon esprit est étouffé dans une tornade de pensées, avant de se vider complètement. Dans la cage d’escalier, un pas pesant frotte le sol. Ses semelles en plastique grincent de douleur et leur écho strident s’aggripe sur les parois, hésitent à chaque marche, avec une lenteur infinie. Puis le marcheur arrive enfin sur mon palier, et je sens sa présence  progresser inexorablement  jusqu’à ma porte.

 

*Toc, toc, toc*

 

Sans broncher, en position fœtale, j’essaye de toutes mes forces de disparaître, en serrant si fort les paupières que des larmes coulent sur mes joues. Ne pas bouger, faire le mort, faire le mort, faire le…

 

-N’ai pas peur, je ne te veux pas de mal, dit la présence derrière la porte.

 

C’est une voix douce et grave, d’un ton badin, qui me trouble. À pas feutrés, je m’approche de l’entrée, attenante à ma chambre, et prudemment, je regarde par le judas.

L’homme de l’autre côté est un personnage long et filiforme. Il est habillé de manière décontractée, baskets, jeans et T-shirt anonyme. Seul sa veste est remarquable, c’est un blouson d’aviateur en cuir, bardée de patch d’escadrilles et de galons. Sur le front, il porte une grosse paire de lunettes, comme celle des anciens pilotes des vieilles guerres mondiales. Ses yeux noirs sont doux, un peu tristes. Rien dans son attitude ne traduit de la menace.

 

-Allez, je sais que tu m’observes. Tu n’as rien à craindre, ouvre, dit-il avec une patience résolue.

 

Il ne ressemble tellement pas au monstre que j’étais en train de m’imaginer… Sans le moindre bon sens, je déverrouille l’accès blindé. Le battant tourne sur ses gonds.

Mon interlocuteur ne m’attaque pas par surprise. Au contraire, il me scrute avec une pose désinvolte et un sourire. Son visage est un peu plus allongé que la norme, il me semble, mais il a l’air franc et cordial.

 

-Qu’est-ce que tu attends, habille-toi, annonce-t-il. Puis, il fouille dans sa poche revolver, extirpe une cigarette, la porte à sa bouche, l’allume à l’aide d’un zippo patiné.

 

Ce n’est pas logique, mais je m’exécute. Quelque chose dans sa voix a une autorité contre laquelle je ne peux pas lutter. Machinalement, à la hâte, je mets des vêtements. Quand je reviens sur le seuil, il me tend une main amicale. Elle est froide et humide.

 

-Je m’appelle Cliff. Allons-y.

 

Nous descendons. Lorsque nous débarquons sur la voie publique, une foule bigarrée nous attends. Une troupe mixte d’une trentaine de personnes, habillées comme pour un carnaval. Certaines portent des culottes courtes et des bas de soie, d’autres des robes à battants, ou vêtues de pourpoints, de pantalons bouffants, de fraises, de hardes. Des toges, des pagnes, des perruques, des épées. Seuls Cliff et moi portons des tenues du présent.

Je remarque surtout qu’il y a d’autres créatures que des humains, des sortes de mutants aux contours contrefaits, petits et hideux, qui nous encadrent. Ils ont des aspects bovins, de larges nasaux, de longs rictus édentés, des ventres gras, des corps trapus, des membres courts, une simple cape jetée sur leurs épaules. Plusieurs ont des formes de poissons et des pattes de chien, des bras de singes et des figures d’oiseaux moustachus, des crânes qui ne sont faits que d’un énorme globe oculaire, coiffés d’un haut de forme. Il y en a un qui n’est qu’une tête coiffée d’un bonnet, avec deux pieds fichés sous le cou. Ils portent des cymbales, des tambours, des fifres, des violes, des luths, des bannières et des étendards multicolores. Malgré ces choses effrayantes, il règne une atmosphère débonnaire dans le groupe, je me sens plus stupéfait qu’inquiet. L’assemblée, par contre, est tout à fait indifférente à ma présence, et montre plutôt des signes d’impatience, comme si elle n’attendait qu’une chose, reprendre son chemin.

 

-Tout le monde est prêt ? demande Cliff, en me tirant par la manche au centre de la bande. Très bien. En avant marche !

 

Et le cortège reprend son cours, digne et grandiose, étrange musique, naguère chaos, ores hypnotique, calme, enjouée et triste.  Les bestioles jouent, on va unis, allongeant la jambe de droite, puis la jambe gauche, et ainsi de suite, le mouvement est majestueux. Les têtes droites, regards fixés vers l’horizon, faces souriantes, la petite troupe ressemble plus à une procession qu’à une fête. On avance ainsi dans les rues sinueuses de mon quartier, sans rencontrer âme qui vive, aucune trace d’activité.

Au bout d’un moment, je ne peux plus me retenir, et je demande à Cliff ce que nous faisons.

 

-Nous marchons, répond-t-il. Bien que sa réponse n’invite à aucun débat, je me risque quand même à demander pourquoi. Pas de réponse. Après un moment, une autre question me vient : sont-ils en train de faire la fête ?

 

-Oui, toute la nuit.

 

Je veux savoir l’heure qu’il se fait, et m’aperçois que j’ai omis mon téléphone, qui d’habitude est greffé dans ma main. Désemparé, je maudis la technologie, Cliff n’a pas de montre, dans le ciel noir, la lune coincée entre le défilé des immeubles. Elle n’a pas changé de place, du moins, je pense, je me rends compte que je contemple rarement le ciel alors que je pourrais.

 

Nous débouchons sur une place, proche de chez moi, garnie de bars et de terrasses, c’est un point chaud où les amis se rejoignent. Tout est fermé, mais surprise, on croise un quatuor de gens très saouls, vautrés sur la grille d’un arbre en apoptose. Deux jeunes hommes et deux jeunes femmes, un des garçons m’évoque quelqu’un, mais avant d’avoir le temps de plonger dans mes souvenirs…

 

-On nous observe !

 

Comme dans mon cas, la voix à jaillit. Le convoi s’arrête net, Cliff pose sa main froide sur ma poitrine, pour m’empêcher de trébucher. Puis, impavide, il s’allume une cigarette, sort de la colonne immobile, va vers les témoins. Il discute avec eux, revient avec les zonards hagards. Ils sont plus hilares qu’effrayés, taquinent les petites bêtes grotesques qui reculent en grognant, dévisagent et se moquent des accoutrements des danseurs. Ces derniers affichent un parfait mépris, imperméables aux quolibets. Cliff les positionne à côté de moi. Les soûlards me saluent, me font remarquer d’une voix pâteuse, entrecoupée d’éclats de rire, que je suis le seul à avoir une apparence normale. Ils hurlent et crient leur impatience de commencer la farandole. Alors, la caravane se remet en branle

 

Suant, bavant, braillards, gouailleurs, graveleux, les yeux brillants et louches, les ivrognes sont discordants, se fichent du pas ridicule de la chorégraphie, et transforment par leurs gesticulations gauches le défilé en bacchanale, tournoyant autour de nous comme des ménades. Malgré leur excitation, je fais tout pour me concentrer sur celui qui me semble familier, je reste persuadé de l’avoir déjà vu, mais cela ne me revient pas, à part un profond sentiment d’amertume. Avant même de poser la question, Cliff me répond, comme s’il lisait dans mes pensées, dessinant un sourire presque narquois sur sa longue figure flegmatique.

 

-Oui, cela arrive… Il y en a parfois qui sont ivres. Ceux-là ne durent pas longtemps.

 

En effet. Très vite, ils se montrent moins nerveux, sautillent avec peine, perdent leur souffle. La fatigue les oblige à souffler, les mains sur les hanches, puis à rejoindre le groupe qui les sème lentement. Je les vois se rassir, se flétrir, se parcheminer. Les poitrines des filles tombent, s’allongent, leurs corps gonflent en bourrelets, jaunissent. Les hommes se voutent, fondent, leurs bedaines enflent, leurs genoux flageolent. Les joues des deux sexes se creusent, les yeux s’enfoncent, de grands morceaux de leur chair se détachent, et s’envolent comme des pelures d’oignon. Les pauses qu’ils marquent sont de plus en plus longues, et ils mettent de plus en plus de temps à nous rattraper. Je finis par reconnaître l’homme, c’est un ami qui m’était cher, mais qui a disparu il y a des décennies. Ce n’est plus qu’une momie qui se traîne à notre poursuite. L’obscurité fini par l’engloutir avec les trois autres, et tombe dans un vide sans fond.

 

On déambule, on continue, les rues se suivent et se ressemblent, suivant un ordre vraiment, vraiment incompréhensible. J’ai l’impression qu’on tourne en rond, je ne connais pas les endroits où nous passons, mais une chose est sûre, c’est un vrai labyrinthe. Cliff et le reste demeurent tranquilles, me lançant des œillades gentilles, nous rencontrons, de temps en temps, des gens qui intègrent nos rangs. Il y en a qui reste là, mais la plupart ne suivent pas, c’est angoissant, depuis combien d’heures sommes-nous là ? Le jour n’est pas encore levé, Cliff n’est jamais sans cigarettes, peut-être sommes-nous des somnambules, peut-être sommes nous des prisonniers. Est-ce un rêve, est-ce un cauchemar, suis-je vivant, suis-je décédé ? Je ne sais pas, peut-être que je finirai par me réveiller…

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