Cali + Future of the Left + The Offspring + Holy Fuck + Battles + Ez3kiel (Les Eurockéennes de Belfort) Pas loin de Belfort 6 juillet 2008

 Dans Chroniques de concert

 

Dimanche

La pluie tombe doucement sur les parois de la Quechua, et la fraîcheur humide de l’air me fait sortir de ma torpeur. Simili torpeur. J’ai passé la nuit à subir les vociférations d’un ghetto blaster impromptu, venu se poser au milieu de notre campement, sitôt les concerts de la veille terminés. Comme dans toute fête tardive, la playlist a dégénéré, passant du cool au carrément embarrassant. Vers 10h du matin, j’errais dans les profondeurs d’un étrange rêve éveillé, ou se baladait pèle mêle Sitting Bull, les Ghostbusters, et une envie fondamentale d’écrabouiller la sono à coup de pelle. Quel esprit scientifique pourrait m’expliquer pourquoi les esprits embués d’alcools et de dope finissent fatalement par écouter Corona et 2 Unlimited quand pointe l’aurore ? La réponse est probablement dans la question.

A l’extérieur de la tente, les piles de canettes froides diffusent un parfum douloureux de réalité. C’est le dernier jour. Le sol s’est ramolli. Le gris à envahi le ciel, et les gouttes maigrelettes nous sommes de préparer notre départ en nous giflant les joues. On passe la journée sous une bâche. Le Norvégien semble avoir disparu dans la nuit. Où est-il ? Qu’a-t-il fait ? J’imagine les scénarios les plus dingues. Je me décide pour celui où, à la tête de la fête de la tribu du camping, torse nu et recouvert de peintures de guerre, il est entré dans une transe de shaman. Ses yeux se sont révulsés, sont corps s’est tordu dans des positions démentes. Puis, faisant taire les tambours, il a raconté à son auditoire hypnotisé la blague de la pipe pingouin. Il a baissé son pantalon jusqu’au cheville, s’est mis à courir en tortillant du cul, et à hurlé : « Hey ? C’est quoi la pipe pingouin ? » vers une pute imaginaire.
Epiphanie. Révélation collective. Soudain, le Grand Esprit du Nord est descendu du ciel pour se présenter dans toute sa gloire, se posant au milieu de la foule en folie, une canette de seize à la main.

« Mes enfants, » s’est-il exclamé « Les forces conjuguées de cette fête et de cette blague m’ont invoqué. Et, pour vous remercier (car il est bon d’offrir au Grand Esprit du Nord moult drogues diverses et autant de comportements incohérents) je vais vous révéler le Secret. La véritable Nature de l’Homme. »

Le G.E.N se tû et prit une profonde inspiration.

« Vous êtes tous des pingouins. » Déclara-t-il solennellement (N.B. utilisons l’aoriste pour le propos du Manitou. Signé : GGT inside). « Repartez vers la banquise et soyez libres ! »

La foule en folie fut prise d’un soubresaut. Immédiatement, les fêtards baissèrent leurs pantalons sur leurs chevilles, s’ébrouèrent, couinèrent et caquetèrent. Comme un seul pingouin, ils se dandinèrent vers la sortie du camping et prirent la direction du cercle polaire.

Et c’est ainsi qu’ils ont disparu, aux premiers rayons du soleil. On n’entendit plus jamais parler d’eux. Fin.

C’est une possibilité comme une autre. Ca explique aussi pourquoi une grande partie du camping avait déjà plié bagage à 10h du matin. Mais je m’égare.

On arrive sur le site vers 19h. Je regrette amèrement de ne pas être arrivé plus tôt car j’aurais bien voulu voir Sinik. Juste pour pouvoir lui hurler dans un mégaphone cette question de geek soupçonneux : « Pourquoi la pochette de ton album Sang Froid (2006) ressemble t-elle trait pour trait à celle de Damaged (1981), le disque de Black Flag ? J’aimerais savoir. Tu aimes Black Flag ? Respect mec, tu as du goût. Non, tu connais pas ? Sache que ça a déjà été fait alors. Et sans retouche sur Photoshop. » (Bon j’extrapole un peu là.)

La pluie a détrempé le terrain et les derniers brins de gazon ont disparu. On croise quelques hommes de boue, des malchanceux qui ont glissé dans la gadoue. L’idée de nous vautrer nous hante, aussi avançons nous avec précaution, concentrés comme des funambules.

 

On patauge jusqu’au sommet de la butte qui domine la grande scène. La foule est dense et compacte. Je pédale tellement dans tourbe que mes godasses manquent de rester collées au sol à chaque pas. J’ai l’impression d’être une mouche crapahutant sur la surface d’un immense pot de nutella (pour ne pas utiliser de comparaison plus évidente avec d’autres matières moins nobles). Cali use la scène depuis un moment, et sa vigueur sur les planches stoppe mon périple un instant. Je constate que sa réputation de frontman n’est pas usurpée. Les écrans géants diffusent les images du bougre en train de se livrer à une périlleuse démonstration de body board sans planche, à moins qu’il ne s’agisse d’une technique de ninjustu pour éviter les gouttes de pluie.

C’est ainsi que l’on peut voir la grande bringue mélancolique se ratatiner avec bonne humeur au quatre coin de la scène, tenter de dérober leurs caméras à des cameramen pas très coopératifs et divaguer dans tous les sens, trempé comme une soupe, un grand sourire d’enfant aux lèvres.
Dégoulinant, il s’approche du micro.
« Libérez les sans papiers ! » mugit-il d’une voix de pochtron déséquilibré.
Exclamation difficile à interpréter sur le moment. S’agit-t-il d’un véritable cri du cœur, d’une déclaration à prendre au 36ème degré, d’opportunisme politique ? À vrai dire on s’en fout. Le sieur Cali se la donne à fond quand il joue et de ce fait mérite le respect dû à tout véritable musicien. Le reste est une affaire de goût. Et si les sonorités aigrelettes de ses mélodies ne me touchent pas, je ne peux que m’incliner devant sa générosité et son grain de folie.

Ces quelques compliments faits, on reprend la route vers Future of the Left, le groupe qui m’a été fortement conseillé aujourd’hui. Qui sont-ils ? Que font-ils ? Comment sonnent-ils ? Je ne sais guère pour l’instant. En tout cas, leur nom est abscons. (Futur de la gauche ?! Ces anglo-saxons là seraient ils intéressés par notre politique nationale ? étrange…)

Je reçois un SMS du Norvégien : « Pourrai pas être là. On a pas réussi à trouver de place pour aujourd’hui. » Ah ! La cruelle déception. Au moins il n’est pas en train d’attraper une broncho-pneumonie en nageant les fesses à l’air dans la mer du Nord

On arrive à la loggia en plein milieu du soundcheck. La pluie se calme progressivement. Comme la plupart des « petits » groupes du festival, la balance est faite par les musiciens en personne. C’est l’occasion de constater que ceux-ci ont l’intention de jouer fort et méchamment.
Ainsi le guitariste-chanteur-clavier prend un plaisir de tortionnaire argentin à faire hurler à la mort une note stridente sur son synthé pendant de longues secondes.
« Ceux la sont des empêcheurs de tourner en rond » note-je avec application dans mon petit calepin. « Un bon point ».

 

Et donc, paf, ça démarre. Shbaoum bing vlan ! Voilà t’il pas que Future of the Left déroule le tapis rouge à un rock cyborg aux tonalités de scie à ruban. Le batteur imprime une rythmique robotique sur les riffs acerbes du bassiste et du guitariste. Comme je n’aime pas faire de comparaisons entre les groupes (vile manœuvre qui ôte toute originalité aux groupes émergents et les fait passer pour des ersatz de groupes plus anciens qui n’étaient eux-mêmes des ersatz de groupes plus anciens, etc. ad infinitum), je ne dirais pas que ça ressemble à du Devo conduisant à tombeau ouvert, défoncé sous P.C.P (merde ! je me suis fait eu !). Bref ça groove à mort et ça donne une patate d’enfer.
Je passe en mode lunettes noires, et me mets à danser en prenant des poses de surfer, les pieds incrustés dans la gadoue et boudiné dans mon k-way vert chiasse.
Le guitariste alterne coup de gratte aigue et lattage de synthé en règle. Quelque part, il me rappelle Jack Black, moins par son gabarit que pour ses répliques insolentes.

« J’espère que vous irez tous voir un bon oto-rhino après ça, parce qu’à par nous, y que de la merde dans ce festival » rigole t’il narquoisement.

Un très amusant laïus sur le langage châtié de Max Cavalera (qui, d’après eux, construit ses phrases en suivant le schéma Sujet + Verbe+ Fuckin’ + Complément) finit de me les rendre éminement sympathiques. Un bon esprit absurde et fouteur de merde.

J’adhère à leur refus de l’uniforme, et à leur besoin tangible de faire de la musique pour la musique, autrement dit, de prendre beaucoup de plaisir à jouer. J’adhère aussi à la boue qui en train de se transformer en ciment, mais ça n’a rien à voir en l’occurrence.
Pour preuve de cette envie de se la donner, la fin du show. Le batteur inarrêtable voit sa batterie se faire démonter sous son nez par ses deux camarades, ce qui ne l’empêche pas de continuer quand même. That’s the spirit !

Une fois la claque encaissée, on se dirige tout guilleret vers l’improbable bar à vin (qui vend un picrate tout aussi improbable) et on observe The Offspring s’installer.

J’avoue avec honte afficher une mentalité de vieil aigri.

 

« Ouais bon oui Offspring, il joue comme des pieds,et pis, le chanteur chante faux (mon tendre amour acquiesce fortement, pour les avoir subit en 1994), mais bon il paraît que le nouveau batteur, c’est celui de Rocket From The Crypt, alors ce sera ptet mieux hein ? »

Tout le monde me regarde avec des yeux de merlans frits. Ils ne doivent pas connaître RFTC. Snif, mais moi je l’aime ce groupe !

« C’est plus lui le batteur » me répond un rockologue avertit

Oups.

Je rentre la tête dans les épaules et dans mon verre de vin.

C’est donc avec plus que de que des a priori negativo-condescendants que l’on regarde le début du concert.

Une foule immense trépigne sur ce qui fut jadis le gazon de la grande scène.
Premier morceau. Je me rappelle qu’il était dans la B.O de Crazy Taxi. Sympabof. Un Dexter Holland grassouillet arbore une coupe disons… Euh… Différente. Il ressemble franchement à un Beach Boy. Brian Wilson en blonde, ouahou ! Qui se rappelle du bon Dexter des débuts, avec ses dreads pourries sur le citron ?
Effectivement, il chante pas mal de traviole. Mais les Offsprings ont la bonne idée d’envoyer la bombe H d’entrée : Come out and play en deuxième position sur la set list !
Une étrange et fascinante mutation s’opère sur la cousine de ma délicieuse partenaire. Un rictus démoniaque déforme le visage de la ravissante et menue dentiste diplômée. Foudroyée par le pogo-virus, il ne lui faudra pas plus de 2 minutes et 34 secondes pour foncer tel un tank sherman dans la masse des spectateurs et disparaître corps et bien dans le magma de chairs qui se malaxent frénétiquement.
Je beugle avec entrain les « you gotta keep em separted » et autres « hééheeyyy » qui ponctuent le tube, d’une voix d’ado en pleine mue.
Et oui que voulez vous, soit, Offsprings ça craint, c’est vendu, patati et patata. Mais pourquoi réfuter nos amours d’antan ? Je sautille sur mon banc, une raquette de tennis invisible entre les mains, et me voilà 15 ans plus tôt dans ma chambre, les écouteurs sur les oreilles en train de jammer avec un groupe qui etait la bande son de ma vie à cette époque-là. Certes the Offsprings seront toujours décriés par les gardiens du bon gout, mais il est de tout aussi bon goût de libérer un honnête plaisir des chaînes du « si j’ai l’air trop à fond sur ce groupe, je vais passer pour un blaireau ».
Pour la première fois de ma vie, je vois enfin en vrai ce qu’est un public acquis à la cause d’un artiste. De la scène aux plus lointaines hauteurs, c’est un seul et unique corps qui saute au rythme du punk bubblegum. Et c’est beau. Je réalise que c’est ainsi que l’humanité fusionnée a pu construire des pyramides titanesques où renverser des cités millénaires, que finalement, la communion importe plus que la « culture ».

 

Finalement, on ne reste pas. Offspring, ça va deux minutes, hein, ho.
Je croise un pote courageux ayant assisté au concert de Sinik. Il déclare :
« C’est le degré zéro du rap ».
Merde, je suis encore plus dégoûté. Qu’il est bon d’être embarrassé par un artiste. C’est un plaisir morbide semblable aux accidents de la route.

On glisse de nouveau à la Loggia, voir Holy Fuck. Nouvelle agréable surprise. À l’instar de Futur of the Left, voici des partisans de la non-uniformisation. Un groupe à la formation bizarroïde qui confirme l’utilisation de plus en plus fréquente d’instruments autrefois honnis par le rock, c’est à dire machins électronique, sampler et cotillons. Est ce le fameux electro dont tout le monde parle ? Ca va faire plus dix ans et je n’ai toujours pas compris ce que ça signifiait, electro. Électrique ? Électronique ? Du Rock Electrique et Electronique ? Y aurait pas comme qui dirait un ptit peu de pléonasme la dedans ?
Bref, voici une musique trippante, diffuseuse d’happy vibes. Je me dit qu’avec un acide ça doit être parfait, alors je fait comme si j’en avais pris un. Un des musiciens se dépatouille avec un étrange bidule qui semble etre un distributeur de bande magnétique. Ça fait des bruits qui rappelle la scène de l’Exorciste où le Père Karras réécoute les bandes enregistrées de la possédée. Du strange donc.
On passe un bon moment à dodeliner sur la musique incisive et à fleur de peau. Puis, une fois le spectacle terminé, nous revoici errant tel des escargots dans le bourbier général.

C’est l’occasion pour moi de flâner (enfin, plutôt de déraper), le long des multiples échoppes qui rappellent au festivalier que oui, nous vivons dans un monde capitaliste ou tout est hors de prix. Je goûte au Rivella. Ca devrait s’appeler Dégueulla.
Les ballons Bob l’éponge n’en finissent plus de s’envoler vers les étoiles, mais je constate avec amertume que ceux à l’effigie Hamtaro ne connaissent pas le même succès.

Je regrette d’avoir écouté d’une oreille distraite Battles. Ça avait l’air parfait. C’est aussi la première fois que je vois un batteur jouer avec une cymbale placée si haute (au moins 1m50 au dessus de lui ! C’est dingue ! Mais ca sert à quoi ?) Mes souvenirs, déjà déstabilisé par l’absorption un peu trop massive de THC, se sont encore plus floutés avec les jours qui ont passé. Je n’ai plus que quelques bribes d’un noise intense et puissant.Désolé pour cette attitude fort peu professionnelle (d’autant plus que je ne le suis même pas, professionnel.)

On se presse pour avoir une bonne place au show d’ Ez3kiel. La lune caresse la surface de l’eau aux bords de la plage. Les flambeaux disposés en tridents me mettent dans l’ambiance d’une messe neptunienne.
Choix fort judicieux, qui se prête à merveille à l’atmosphère sous-marine proposé par le groupe.
A ma droite, un noir immense à la basse, physique de Monsieur Propre, sourire de Bouddha étiré sur les lèvres. L’instrument est à l’image de son propriétaire. Enorme. Un direct dans le bide qui accélère la digestion et transforme le contenu de l’estomac en bouillie liquide au fil des lignes coulantes.
A ma gauche, un bidouilleur de samples-guitariste, gringalet Géo Trouvetout au commande des lames de fonds mélodiques.
Derrière eux et légèrement décalés, deux batteur aux jeux imbriqués.
Superbe spectacle que celui-ci. Des vidéos effarantes et bloquantes font oublier les musiciens. Je plonge littéralement dans celle évoquant un naufrage, tellement concentré sur les images que seul mes yeux dansent à ce moment. La machine à rythme, synchro avec les batteurs est un moment d’émerveillement, semblables à ces instants plus jamais renouvelables ou l’on découvrait, scotchés, nos premiers jeux vidéos. Le point culminant de l’interactivité viens avec ce rigolo ballon gonflable lancé dans le public, égrainant des notes au fil des smashs du public (évidemment tout le monde veut taper dedans, ce qui provoque de sympathique moulons dès que la baballe retombe). Gimmick très sympa qui me permet d’admirer la parfaite technique du groupe. A aucun moment le morceau ne flotte.
Ma cops est en transe. Moi aussi. Mais je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas le courage de montrer ma poitrine. Il doit faire trop frais.

Je rentre ravis de cet ultime concert. Les vieux briscards semble penser que celui-ci est en deçà des anciennes performances, et lui reproche l’utilisation de chants samplés. En tant que néophyte du groupe, je suis pas mal emballé quand même.

On rentre mollement au campement, la mélancolie n’est pas encore là, elle attend de nous fondre dessus le lendemain. Je laisse les dernières vapeurs de psychotropes se dissoudre dans la rosée.

Voilà. Pourquoi 4 étoiles à toutes les journées ? Parce que sincèrement, j’ai adoré ce long week end. Peut être est-ce l’enthousiasme des premières fois. Probablement. Mais c’est aussi pour la joie d’avoir traîné ma carcasse au milieu d’une population fraternelle et amicale. D’avoir jacassé avec des passionnés, des gens qui défendent leur paroisse musicale avec sincérité. D’avoir ri de bon cœur avec des trublions de passages, des absurdes rigolards où des ravagés hilarants. Comme je l’ai dit auparavant, je ne décrirais pas ces moments privés, qui furent pourtant ce qui donnèrent tout le sel à cette expédition et qui m’ont encouragé à apprécier la musique pour ce qu’elle est : la matérialisation d’une émotion. Bien sûr il y avait des bémols, des trucs moyens, des trucs bof, des trucs argh. Mais j’ai refusé de les enregistrer. Alors ils n’ont pas existé.

Fini !

 

 

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