Zeke + the Benches. 06 avril 2026. Le Molotov. Marseille
Du début à la fin, l’adolescence est une terre désolée, mais couleur de boue. Parcourue de poussière morte et de routes recouvertes de poudre. Où mènent-elles ? Vers le futur absurde et glauque.
Une silhouette se découpait sur la ligne d’horizon, grinçante et recroquevillée comme un cloporte. D’où venait t’il ? Que voulait il ? C’était un enfant mort. C’était l’auteur de ces lignes, pédalant péniblement sur un BMX perclus de rouille, la langue pendante. Le vélo couinait de douleur, et lui aussi. Une épaisse couche de crasse le recouvrait des chaussures à la casquette. Une contraction de souffrance figeait son visage en un rictus de démon.
Au fur et à mesure, un vacarme s’approchait avec lui : le son craché par ses écouteurs graisseux. Un sabbat de tous les diables, semblant, de l’extérieur, une avalanche de pièces mécaniques, d’épées, de fourches et de flingues. C’était un album de Zeke. Fouetté par la musique, il persistait à aller de l’avant, envers et contre tout, vers l’autre bord des terres dévastées.
Mais soudain, il s’arrêta. Là-bas, à quelques kilomètres, en bas de la côte… Un bâtiment.
Au milieu du paysage craquelé et des buissons rachitiques, il se tenait là, avachi, telle une vieille boîte cabossée. Une dizaine de motos étaient parquées devant. Des choppers dont la rutilance tranchait avec la morosité ambiante du décor. Depuis cette distance, elles ressemblaient à des fourmis de feu ou des fourmilions en armure. Il desserra les freins et laissa le vélo rouler sur la pente.
Des sons étouffés suintaient de derrière la porte d’entrée. Quelle ne fut pas sa stupeur quand il vit, écrit à la craie sur une ardoise pendue au mur, les mots : CE SOIR : THE BENCHES + Zeke. Laissant tomber son clou, il se précipita à l’intérieur.
Le bar était une oasis. Ici se retrouvaient tous les vagabonds du désert de l’existence. Ceux des terres désolées de l’adolescence, bien sûr, mais aussi les briscards de la steppe de l’âge adulte, et de la toundra de la vieillesse. Des vétérans aux peaux parcheminées, à qui quelques rasades d’alcool et de cigarettes remettaient, pour un instant, de la lumière dans leurs yeux éteints. Ils n’étaient pas nombreux, pourtant un sourd bonheur s’immisçait entre les notes de plus en plus furieuses venant du fond de la salle.
Pour une poignée de capsules, on lui servit une bière, puis il claudiqua jusqu’au spectacle.
The Benches, désinvoltes et énervés, distribuaient des gifles. L’un après l’autre, les morceaux se succédaient, entrecoupés des applaudissements satisfaits de l’auditoire. Deux titres avant la fin, ils annoncèrent le groupe de légende après eux : Zeke. Après toutes ces années à s’égarer dans ce monde si froid, avec leur musique dans les oreilles, il n’osait y croire. Dans quelques minutes, il allait se retrouver à moins d’un mètre de ceux qui lui mettaient toute cette énergie dans le corps.
Ils arrivèrent, firent rapidement démarrer leurs instruments, à la manière de tronçonneuses, et enroulèrent immédiatement les câbles.
S’ensuivit un medley infernal. Sans aucun temps mort. Tempo au galop, soli de huitare magistraux. Ils ne s’arrêtaient jamais, lancés dans une course sans fin vers l’avant, et emportaient l’auditoire au passage, pour les mettre sur l’arrière de leurs bécanes, jusque dans les profondeurs de la nuit. Les titres étaient mitraillés à l’aide d’une arbalète multi-têtes. Parfois, ils cabraient leurs guitares, et toute l’assemblée levait alors les mains, en adoration des déesses de la vitesse et de la puissance.
« Ça me donne envie de briser un miroir et de me raser avec un des morceaux », attesta un des spectateurs à son oreille. Il n’aurait pas pu dire mieux.
Le concert terminé, il était brisures, mais il avait su encaisser la bastonnade, prêt à rouler avec Zeke. Tout le monde sortit.
Les groupes sanglèrent leur matériel et leurs casques, enfourchèrent leurs monstres de métal, démarrèrent en trombe en faisant rugir les moteurs. En l’espace d’un instant, ils disparurent sur la route, dans un grand nuage de poussière. Les hurlements mécaniques se perdirent dans le silence.
Il remonta sur son BMX et prit la même direction. Il se traînait, couinait, grinçait. Pourtant, il se sentait bien. Le voyage était long à travers les terres dévastées, la steppe et la toundra, mais qu’importe. Ce qui comptait, c’était le trajet.
Ride with Zeke !
(Genial les concerts. The Benches, groupe à géométrie variable, super cools, violent, musique excellente. Zeke, c’est simple : j’ai eu l’impression d’être Jack Torrance prisonnier du labyrinthe de l’Overlook Hotel. Je ne pensais pas voir un jour ce groupe dont je suis méga fan depuis la fin de l’adolescence, et qui ne m’a pas déçu, au contraire. C’était encore plus intense que ce à quoi je m’attendais. Bravo, je vous aime ! Merci au Molotov, comme d’habitude, trop bien. Photo : Gina)
