Texte à l’arrache 150

 Dans Textes à l'arrache

-C’est pourquoi ?
-Bonjour, nous sommes les reporters qui ont fait dégringoler l’étagère dans le texte à l’arrache précédent. Vous êtes bien Charles Baudelaine ? On aurait aimé faire un petit sujet sur vous. C’est pour la télévision.
Le poëte à la mine sombre marque un temps d’arrêt, dévisage d’un air sévère l’ ahuri en combi-short-chemise de la tête aux pieds, des pieds à la tête, fait de même avec chaque membre, de plus en plus gêné, de l’équipe technique. Il marmonne un « foutre » inaudible, puis s’écarte, pour laisser le passage à la troupe. La caméra entre dans un petit meublé. L’albatros au front large les emmène, par un couloir tapissé de fleurs, jusqu’à un salon de dimension modeste, que la lourde et sale atmosphère parisienne semble comprimer encore plus. Sans desserrer les lèvres, sans proposer quoi que ce soit, l’artiste s’assoit dans un siège, laissant les médias s’installer, observant, les nerfs affleurant à la peau de ses mains, l’intervieweur se poser sur le fauteuil en face de lui. On fait quelques essais de lumière, de prise de son, de maquillage. Charles , de plus en plus spleenétique, semble s’enfoncer dans la chaise, et dans de sombres ruminations.
-Ok super, ouais, on est bien là. Bon, on va faire un petit life story, monsieur Bauledaire, don’t worry, ca va être short, mais fun. C’est pour du prime time, mais on va rester smooth, on va faire un QQOQQCCP, ça va ?
Pas de réponse. Les paupières du désintéressée s’écarquillent de stupeur.
-Ouais, super, super, gardez bien cette attitude, on y est bien. Bien romantique, bien tourmenté. Big up ! Rien qu’avec cette tête en teaser, ca va buzzer à fond. Allez, j’envoie la first question, vous êtes ready ?
Le voyant rouge du tournage en cours se met à clignoter sur le moniteur, et les techniciens se tendent à leurs postes. Si la consternation muette pouvait s’incarner à cet instant, elle aurait la forme de Charles.
– Monsieur Badelaile, bonjour. Une question pour commencer, qui brûle les lèvres de tous les français : pensez vous être le Michel Houellebecq du XIXème siècle ?
Les joues de Charles se gonflent subitement. Il se dresse droit comme un piquet, saisit le questionneur par le col, et l’envoi se cogner contre la camera, brisant la vitre de l’objectif.
-Impudent que vous êtes ! Vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, en prétendant faire voir la vie en beau à travers un bocal ? Dehors ! Faquin ! Butor ! Petit con !
Et il pousse vivement tous le monde vers l’escalier, où ils trébuchent en grognant le long des six étages. Le Dante d’une époque déchue s’approche du balcon et se saisit d’un petit pot de fleurs. Quand les hommes reparaissent au débouché de la porte, il laisse tomber perpendiculairement son engin de guerre, qui tombe pile sur le crâne du chemisé fuyant. Avec un bruit trivial, sa tête éclate comme une pastèque. Le feu d’artifice de chair et d’os crée l’espace d’un instant, une fantaisie hémoglobique de petites particules en suspension, du rose, du rouge, du bleu. Si ce n’est pas très propre, c’est magnifique. Le mort écimé s’affale sur le trottoir, tandis que le reste de la bande s’enfuit comme une nuée d’étourneaux.
Et, ivre de sa folie, Baudelaire crie furieusement : « La vie en beau ! La vie en beau ! »

(D’après Le Mauvais Vitrier, de Charles “$Da Boss$” Baudelaire, dans Petits Poèmes en Prose, le Spleen de Paris, 1867)

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