Texte à l’arrache 158

 Dans Textes à l'arrache

Gin a rencontré un vétéran du Viêt-Nam l’autre jour, à la gare de la Part-Dieu. Truong. Un Viêt-Cong. Il lui a raconté ses souvenirs de résistant, et aussitôt, elle s’est retrouvée au fin-fond de la jungle. Déguisée en buisson, en tongs et pyjama noir, elle l’a suivi alors qu’il avisait une patrouille de marines.
-Prends-ça, dit Truong en lui passant une truelle. On va creuser.
Elle s’exécuta. Comme elle n’avait pas l’habitude, ça n’allait pas très vite. Gentil, le bridé furtif lui repris l’outil, et se mit à creuser un tunnel plus rapidement que Bugs Bunny sous amphés. Au dessus d’eux, ils entendaient les trouffions discuter de leur Arkansas ou de leur Brooklyn natal, en écoutant Psychotic Reaction sur un transistor cabossé. -J’ai horreur de cette musique de sauvage, fit le Viêt-Cong entre deux truellées de terre. Ces amerloques sont vraiment des dégénérés. Ils laissent des mégots partout dans leur sillage. Et après ils s’étonnent de se faire canarder si facilement ! Tout en riant de la balourdise de ses adversaires, Truong fit jaillir la lumière dans le conduit, en donnant quelques coups bien placés vers la surface. Ils avaient évité le peloton à la perfection. Gin se sentait comme l’ombre d’un fantôme, imperceptible et létale. Son compagnon fouilla dans un bosquet, et en sortit une kalachnikov humide. Il vérifia le chargeur, le remboita, puis se passa l’arme en bandoulière. -Regarde là-dedans, toi aussi, il doit y avoir une grenade ou deux.
-Des grenades ?
-Oui, mais pas des fruits, sourit-il de sa bouche démobilisée. C’est l’heure de faire le coup de feu.
-Euh… Tu veux dire qu’on va les… Truong hocha la tête.
-Et tu en a déjà… Beaucoup ? poursuivit-elle.
Sans un mot, le jaune ami fit coulisser la culasse de la mitraillette, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit fois…
-Le train 10457845214 en provenance de Montcul et en direction du bout de l’Enfer, va entrer en gare, voie X, éloignez-vous de la bordure du quai. Quarante-trois secondes d’arrêt.
Elle sursauta, quand au moment de monter dans le wagon, il lui cria « di di mau ! », mais il la rassura aussitôt, en lui expliquant que ça voulait seulement dire « dépêche-toi ». Il s’excusa de la rudesse de son ton, une habitude dont il n’avait jamais réussi à se défaire. Avec politesse, Truong prit congé d’elle, pour s’installer sous la rame. Depuis la guerre, il n’arrivait plus à prendre le train autrement. Gin le regarda s’éloigner dans la travée centrale. Un frisson la parcouru. Un syndrome post-traumatique ? Elle ne sut répondre. Le petit bonhomme avait disparu.
(Histoire authentique. Pour @Gina Bortolazzo)

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