Texte à l’arrache 186

 Dans Textes à l'arrache

-C’est quoi ça ?
-Ça ? C’est un juke box littéraire.
-Belle machine. Un peu encombrante.
-Oh, ce n’est pas si vieux , ça date des années quatre-vingt dix. Dix huix cent quatre vingt dix. A l’époque, la miniaturisation, c’était pas trop la priorité. Si ça marchait, ça suffisait amplement.
-T’as trouvé ça où ?
-Sur place, quand on a acheté l’appartement. En vidant le débarras, on s’est rendu compte que c’était en dessous, et que ça avait été construit aux dimensions de la pièce. Ça devait etre une sorte de petit salon, autrefois… On a pas eu le courage de le démanteler. C’est très beau, c’est tout en bois !
-Et ça marche comment ?
-Tu veux que je te fasse une démonstration ?
-Carrément.
-Bon. Alors d’abord, il faut allumer la chaudière. On met deux bouts de charbon ici, un pt’it coup de chalumeau, pour faire partir le feu *Woush!* Ensuite, on tourne cette manivelle-ci, cette manivelle-là, on ouvre cette vanne, ce robinet, vooiiillla, c’est bon, c’est en marche.
-Ça fait un sacré bouzin.
-Ah ben, c’est d’époque, tout marche à vapeur. Bon, maintenant, tu mets un de ces jetons en bois dans la fente, et il n’y a plus qu’à sélectionner ce qu’on veut écouter sur ce panneau, je te laisse choisir.
-Euuuh, tiens, Baudelaire, j’aime bien Baudelaire. Je fais quoi, j’appuie sur le bouton ?
-C’est ça. Mets toi bien sur le fauteuil, entre les deux pavillons, sinon tu n’entendras rien !
-Ok.
*pssht*

« Crr..Crr…Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n’importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation.Crr..crr…Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle.Crr..Crr..Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme. Crr… »

-Je ne le connaissais pas, celui-là.
-Oui ! Il n’y a que des inédits ! Et le plus dingue, c’est qu’apparemment, c’est la vraie voix de l’auteur !
-Il avait un sacré accent parigot.
-Et oui, héhé.
-Haha, c’est marrant… T’as quoi d’autres ?
-Rimbaud, Verlaine, Bertrand, Mallarmé. Il y a aussi du Tolstoï, du Poe, du Keats, mais c’est tout en version originale…
-Sympa. Et ça, c’est quoi ?
-Rien d’important, ce n’est pas la peine d’ec…

*psshht*

« Crrr… Crrr… Et ça fait prout, et ça fait prout, ça fait du bien. Crr… Crr… Et ça fait prout, et ça fait prout, ça embête le voi-sin ! Crr.. Crr… »

-Ouais, bon, ils avaient pas toujours super bon goût, les ancêtres.

-Meuh non, c’est marrant, vas-y, mets en un autre…

(Extrait de « mon coeur mis à nu » par Charles Baudelaire. « Et ça fait prout » par les Inconnus)

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