Texte à l’arrache 204

 Dans Textes à l'arrache

C’est l’histoire d’un mec qui était tout rose. Tout rose de la tête au pied. C’était la risée du quartier, les autres lui disait : « ne traîne pas avec nous, tu nous fais honte », et ils le repoussaient en lui jetant des canettes au visage. Lui ne comprenait pas, « mais enfin, vous aussi, vous êtes roses ! » implorait-t’il. « Ah non, c’est pas pareil, nous on est blanc » s’entendait-il rétorquer. Blanc ? Il avait beau les étudier sous toute les coutures, se comparer à la loupe, leur démontrer avec des diagrammes et des camemberts qu’ils étaient en tout points identiques, rien à faire, ils n’en démordaient pas. « Bon, admettons. Vous dites que je suis rose, mais en fait, c’est parce que je ne suis pas de la même religion que vous, peut-être ? » « Ah non, pas du tout. » «Bon alors, c’est parce que j’ai une affreuse difformité physique, un bec de lièvre, une seule oreille, un pif qui pend ? » « Ah non non, non non. » «Bon ben alors, c’est peut-être parce que j’ai une horrible maladie contagieuse, qui fait puer des pieds et mourir dans d’atroces souffrances si on me touche ? » « Ah non, pas plus. » « Vous me dites ça parce que, sans le savoir, je suis britannique ? » « Oh non, ton père est auvergnat, et ta mère berrichonne. »« Mais alors » éructait-il à bout de patience,  « c’est quoi le problème ? » »Ben c’est que tu es rose, et que nous on est blanc. »

Lassé de ces discussions inutiles, il décida de partir, loin, très loin. Il marcha longtemps, très longtemps. Dans un pays désertique, il rencontra des gens à la peau couleur olive. Il leur dit « à vous aussi, des roses vous disent que vous n’êtes pas blanc ? » « Si, tous le temps, depuis des siècles, même il nous oppressent.. Les blancs. Mais toi, faut reconnaître que tu es franchement rose. Rose pâle, mais rose. » Il trépigna, s’arracha les cheveux, et se roula par terre, puis il reparti. Il marcha longtemps, encore très longtemps. Dans un pays de savane et de jungle, il rencontra des gens à la peau couleur d’onyx. Il leur dit « à vous aussi, des roses vous disent que vous n’êtes pas blancs ? » «Oula, oui, tout le temps, depuis des siècles, il nous oppressent, ont fait de nous des esclaves… A toi aussi, ils te font des misères, petit homme rosâtre ? » De nouveau, il péta tout les plombs de son panneau électrique, hurla, pleura, et se roula par terre. Pas content du tout, il s’en alla. Et il marcha, il marcha.Il marcha pendant des jours et des nuits. Dans un pays de murailles et de rizières, il rencontra des gens à la peau couleur citron. « Dites-moi » leur dit-il d’une voix résignée (car il connaissait d’avance la réponse) « à vous aussi, des roses vous disent que vous n’êtes pas blanc ? » « Oh ben oui, tu parles ! Tout le temps. Ils ont voulu nous arnaquer, mais on a fini par les fiche dehors. En quoi cela t’intéresse t’il, étranger à l’épiderme rose ? » Là, s’en était trop, il craqua, hurla de démence. Il se lamenta, en disant qu’il en avait marre que tous le monde dise qu’il était rose, alors qu’il n’était même pas anglais, qu’il était seul au monde, et que jamais il ne trouverait sa place. Puis il se roula en boule, en sanglotant.

Les hommes à la peau couleur citron se sentirent un peu gênés, se regardèrent les uns les autres. Ils le prirent en pitié. « Si tu veux, tu peux t’installer avec nos cochons : il y en a des roses, des olives, des noirs. Ils sont gentils, et t’accepterons. » Il renifla, ravalant sa morve. Après tout, se disait-il, s’était mieux que rien. Ce qui lui importait, c’était d’appartenir à un groupe. On l’emmena à la porcherie, et on lui ouvrit la barrière de l’auge. Comme on lui avait dit, c’était plein de petits porcelets olives, noirs, et roses, tous mignons, tous rigolos. Il allait presque sourire, quand il se rendit compte que les animaux tournaient autour de lui, en le reniflant d’un air suspicieux. En pointant les bêtes du doigt, il demanda les causes de cette réaction.

« Ne t’inquiètes pas » dirent les hommes « Ils se demandent juste ce que fout un blanc au milieu d’eux ».

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