Texte à l’arrache 248

 Dans Textes à l'arrache

Gilbert dans un autre monde, episode 2

 

(Résumé du texte à l’arrache 190 : Suite à un malheureux concours de circonstances, impliquant un amstrad cpc trafiqué et la foudre, l’infortuné Gilbert, bio-informaticien ciotadin, s’est retrouvé propulsé dans un autre monde, où tout semble menaçant. Armé de ses vers virtuels et de beaucoup de courage, seul au milieu de nulle part, il n’a qu’un objectif : trouver le moyen de rentrer chez lui.)

Cela faisait bien des textes à l’arrache que Gilbert errait dans la pampa grise de la terre inconnue. Les jours semblaient durer parfois plus de vingt-quatre heures. Chaque pas qu’il faisait déclenchait un nouveau piège. Dans le bloc-note de son cerveau, il référençait tout les dangers croisés. Faune : dangereuse. Flore : dangereuse. Lithosphère : dangereuse. Des animaux difformes, de toutes tailles, machins noirs, gluants et sans yeux, l’attaquaient à vue, au milieu des plantes carnivores, qui l’alpaguaient comme des vendeurs de rue, alors que le sol empoisonné dégageait des volutes soufrées nauséabondes. Les vers se révélaient des alliés précieux. Sur une simple pression du boîtier, ils jaillissaient tels des rayons lasers, dissolvant les agresseurs en un clin d’œil. Il fallait attendre ensuite qu’ils regagnent la boite et se reposent, ce qui prenait quelques minutes. Avec un brin de jugeote, on pouvait ainsi se défendre, ce que Gilbert réussissait à faire avec brio.

Mais il désespérait de sortir de ce désert. A son arrivée, il avait bien vu, au loin dans le paysage, ce qui avait tout l’air d’être des habitations. Il avait dû mal apprécier les distances, car il ne les rejoignait jamais. A moins que cet univers ne se distorde en permanence, qui sait… Les jours mauves et les nuits violettes se succédaient, et la plus grosse des deux lunes le fixait en permanence, comme un œil de prof de math démoniaque.

Or un jour, alors qu’il touchait le fond de la dépression, gris de poussière, déguenillé par les combats violents, et dégoûté de ne manger que la chair immonde des bestioles belliqueuses qui l’attaquaient sans cesse, Gilbert parvint à l’orée de quelque chose qui montrait tout les aspects d’un petit village. Un très vilain petit village. Six ou sept parallélépipèdes lisses et grisâtres se répondaient, de chaque coté d’une impression de route (de la terre plus battue que le reste, en vérité). Une multitude d’ouvertures trouaient les bâtiments, suggérant des étages. Leurs façades étaient nues, et sans la moindre enseigne qui aurait pu lui signaler un endroit où trouver des vivres et des vêtements neufs. Gilbert songea aux architectures des immeubles modernes de son monde, mais en plus avachis, plus mal ficelés, et surtout, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup plus moches (entendu que cela soit possible). Il en sursauta presque de dégoût.

Alors qu’il s’y aventurait, il constata qu’il n’y avait pas âme qui vive en vue. Peut-être sont-elles dans ces drôles de maison, si disait-il, et alors qu’il avançait, il essayait de s’imaginer à quoi ressemblait les autochtones. Qu’importe leur aspect, l’important c’est qu’ils ne soient pas belliqueux, conclut-il. La dernière de ses envies était bien de combattre des indigènes de mauvaise humeur, à coup de zappeur à vers.

Au bout de la pseudo-rue, il arriva aux abords d’un espace ouvert et clôturé. Bien qu’il n’y eu ni arbres, ni autres formes de végétations, l’endroit ressemblait à un parc. Et ses soupçons se confirmèrent immédiatement : il entendit distinctement des cris d’enfants. Comme hypnotisé, il se dirigea vers la source des bruits. Malgré tout ce qu’il venait déjà d’endurer, milles périls exotiques et inimaginables, il ne pu contenir un gargouillis de surprise à la vision de ce grotesque spectacle.

Deux enfants jouaient pendant que leur mère, sur un banc, papotait avec une amie. Ils avaient bien visage humain, mais ce n’était que des têtes, de simples têtes, auxquelles se rattachaient les membres, bras et jambes. Pas de corps. Gilbert pouvait déterminer leurs sexes à l’aspect de leurs faciès et à leurs coupes de cheveux. La petite fille avaient de gros nœuds rouges dans les siens. Elle riait à gorge déployée, pendant que le petit garçon tournait autour d’elle. Dans sa course, il s’aidait souvent de ses bras, et cela le faisait ressembler à une grosse araignée. Un faucheux pirouettant qui faisait descendre le cœur de Gilbert dans ses chaussettes.

Soudain, le petit garcon le vit, lui, le naufragé grimaçant. Il poussa un vagissement geignard qui se transmit à sa camarade de jeu, quand elle aperçu Gilbert à son tour. Les bébés arachnides se mirent à galoper menton à terre vers les deux femmes. Le héros de cette histoire essaya en vain de les arrêter, et seule la casquette minuscule du garçonnet l’avait attendu par terre.

-Kilian-Paolo ! Cerise-Tagada-Princesse ! Ne courriez pas za quat’ pattes ! s’exclama la mère en les voyants. C’est dégueulasse !

Les petits couinaient des explications, mais elle fit comme si elle n’entendait pas, et repris sa discussion avec son amie, qui l’ecoutait d’un air coquin.

Gilbert s’étonna d’abord de l’entendre parler français. Même si son accent et sa prononciation sonnaient d’une manière étrange, il avait parfaitement compris ce qu’elle leur avait dit. Une lueur d’espoir éclaira son cerveau : il avait peut être une chance de s’en sortir. Comme rassuré par cette langue maternelle, il s’avança vers les créatures, en essayant de sourire le plus aimablement possible, quoiqu’il eu l’aspect d’un sans-domicile-fixe moisi. Au fur et à mesure qu’il approchait, l’affolement des enfants grandissait, et le tempérament de la mère se perdait. Au moment où elle fit volte face pour leur décrocher une beigne, elle vit Gilbert à son tour, et la même plainte énervante, bientot rejointe par celle de sa copine, s’échappa de sa gorge. Elle attrapa ses enfants sous les bras, contre ses joues, prete à détaler.

-Attendez ! Attendez ! supplia Gilbert.

Le ton de sa voix devait être si pathétique, que les engins arrêtèrent de s’enfuir. Il se retournèrent.

-Allez-vouzen ! On nveux po d’ennuis ! dit la mère.

Malgré sa petite taille (les adultes ne paraissaient pas faire plus d’un mètre vingt), elle le toisait avec un regard mêlé d’inquiétude et de mépris.

-Je ne vous veux aucun mal, je suis perdu, je cherche à rentrer chez moi.
-Quess que ça peut nous faire ? Onnveu pas d’gens com’vous parici !
-Dites moi juste où trouver de l’aide, je n’ai pas l’intention de vous déranger. J’ai beaucoup marché, et je suis très fatigué. S’il vous plaît… implora t’il.

Les boules à pattes firent toutes un moue dédaigneuse, complètement insensibles à sa détresse. Pendant de longues secondes, elles le contemplèrent en silence. Il lui sembla apercevoir un début de rictus moqueur au coin de leurs lèvres.

-Fauktu va voir lermite, dit finalement la fillette, en tendant un pied vers un monticule à l’horizon.

Cette fois-ci, la génitrice ne se retint plus, et envoya claquer la paume de sa main sur l’arrière du crâne de Cerise-Tagada-Princesse.

-Tétoi toi ! Céça, allez laba, loinloinloin, dit-elle en reprenant, en plus excédé, le geste de sa fille.

Puis, les quatre individus prirent des postures défensives qui ressemblaient à s’y meprendre, la faute à leur corps, à des swastikas. Gilbert compris qu’il ne valait mieux pas insister. Des silhouettes de croix similaires à ses interlocuteurs surgissaient par les ouvertures des constructions bancales. Un insupportable sentiment de haine envahissait toute l’atmosphère. Avec précaution, il bredouilla une excuse, et s’en alla à reculons dans la direction qu’on lui imposait…

La colline était à une dixaine de kilomètres de là, et se révéla cerné de marais si poisseux qu’il lui fallu puiser dans ses dernières forces pour les franchir. Après une longue marche douloureuse sur un sentier caillouteux, il parvint enfin au sommet.

Une cabane de boue s’y trouvait. Sur le porche de la minuscule bâtisse, il y avait un homme barbu. Un homme d’un grand âge, mais un homme comme lui, avec un torse, un abdomen, des hanches, vétu d’un habit rapé par l’usure. Quelques ustensiles rouillés temoignaient du dénuement extrême dans lequel il vivait. Une aura de grande dignité se dégageait de lui, alors qu’il jetait des morceaux de bouses dans un plat à tarte rouillé. Entendant le pas traînant de Gilbert, il se leva de toute sa stature, ouvrant les bras fraternellement.

-Hola, étranger, que viens tu faire dans cet endroit paumé ? Tu as l’air épuisé, affamé et assoifé. Viens donc te reposer sans inquiétude, je ne suis qu’un vieil ermite pacifique.

-Merci monsieur, merci, dit Gilbert en tombant à genou devant lui.

Le vieillard sourit avec bienveillance, decouvrant un bouche édentée, et lui tendit une timbale remplit d’eau.

-C’est quoi ton blaze, mon gars ?
-Je… Je… M’appelle Gilbert, dit Gilbert en buvant de grandes gorgées d’eau fraîche.
-Enchanté Gilbert, moi, c’est Dalmatien, Saint Dalmatien. Mais tu peux m’appeler Dalmatien, ou Dal. J’aime bien Dal. Comme ça, je serais ton ami Dal, mouhahahaha. Non, je deconne, appelle moi comme tu veux… Qui t’a envoyé sous mes lassitudes ?
-Les… gens en bas, ce sont eux qui m’ont indiqué ce chemin, mais ils avaient l’air très hostiles… Et tellement… Étranges.
-Bah, t’es tombé sur les ramougnots, t’inquiète donc pas, ils sont méchants, mais mous des genoux.
-Des ramougnots ?
-Ouais. Ces machins passent leur temps à ronchonner. Avant, ils étaient comme toi et moi, et puis à force de rester assis devant tous leurs écrans technologiques, ils ont fini par se rabougrir. Ils ont un cerveau, mais pas de tripes, si tu vois c’que j’veux dire, héhé… Tu veux encore un peu d’eau ?

Gilbert hocha la tête, et saint Dalmatien le servit à nouveau.

-Merci monsieur, merci beaucoup. Je ne pensait pas trouver, euh, d’humain. Je ne viens pas d’ici. Il m’est arrivé un accident, et je me suis retrouvé dans ces lieux que je n’avais jamais vu avant. Je vous en prie, monsieur Dalmatien, il faut que j’arrive à rentrer chez moi. Ma femme et mon fils…

Les larmes commençaient à lui couper la parole.

-Allons, allons, lui dit le saint, bien sûr que je vais t’aider, chuis là pour ça. Mais je te previens que ça ne va pas être une partie de plaisir, mon pote. Rare sont ceux qui ont réussi à s’echapper de Picardie.
-DE PICARDIE ?!!?! rugit Gilbert.

(à suivre)

 

Articles récents

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Me contacter

Je vous recontacterai si je veux !

Non lisible? Changez le texte.