Texte à l’arrache 84

 Dans Textes à l'arrache

Au milieu d’un noir océan, un remorqueur s’arrête, au coeur de la tempête. Balloté sans cesse par les vagues qui s’effondrent sur le pont, dans un grand fracas blanc, à tout instant soumis à une mort certaine, il tient bon, petit bouchon. Parfois, les langues liquides du monstre à plusieurs gueules semblent l’avaler pour toujours. Le bateau téméraire lutte sur fond d’éclairs, de nuages bouffis de fureur, à l’épicentre du cataclysme. Les marins travaillent dur. Le scaphandrier sort de la cabine. Il bringuebale, il chavire, il marche d’un pas pas très coulant. Un petit rigolo à rempli sa combinaison de punaises. Une voix étouffée résonne dans le casque de bronze : des protestations qui restent inconnues. On se moque de lui, on le traite de barque, de bibendum, d’hygiaphone. Il faut y aller, matelot, c’est un ordre. Malgré les lourdes chaussures de plombs, il escalade facilement le bastingage. Le vent rugit plus méchamment, les flots se déchainent plus follement, le temps n’est plus qu’un cri. Des lames gigantesques effraient les moussaillons. Bravant la tourmente, soucieux de donner l’exemple, l’homme saute dans la houle, et disparait. Plouf inaudible. Cercle d’écume. Le dessous est pire que le dessus, c’est une mer de méduses… Malgré la brûlure immédiate des filaments empoisonnés, dans lesquels il s’emmêle, il amorce sa descente. Il descend,
descend,
descend. .
Le scaphandre atmosphérique, conçu pour les grandes profondeurs, quelle belle invention. Ascenseur aquatique. Pas de migraines. Il descend encore, entouré de sacs poubelles transparents. Passé les milles mètres, ceux-ci s’allument, étoilant les abysses d’étoiles roses, bleues, vertes, jaunes. Toutes collées les unes aux autres, attaquant sans relache le lourd équipement. La corde finit par rompre. Encore Il descend,
descend,
descend.
Devant les grilles des hublots, passent des congres mélomanes, des requins scies, des requins marteaux, des requins tournevis, des requins vilbrequins. Chauliode de Sloane, haches d’argent diaphanes, donzelles et grenadiers géants. Grandgousiers pélicans, Himantolophus groenlandicus, chimaera monstrosa, etmopterus pusillus. Pseudotiakis microdon, myliobatiformes. Comment voit-il ? Un requin lanterne l’accompagne, pendant qu’il descend,
descend,
descend,
Et touche le fond.
Il s’allonge auprès des algues et du courant glacial. Les punaises se sont enfoncées dans son dos. Sur le sable doux, un coffre au trésor laisse s’échapper des bulles. Le ciel liquide, plein de bruits et de fureur, ne connait pas de soleil. Les lumières molles se déchirent, loin, loin au dessus de lui. Mais ici, au nadir, au fond du trou, tout n’est que calme, silence, et compression. L’obscurité enveloppe son sommeil. Il n’a plus besoin d’air.

Articles récents

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Me contacter

Je vous recontacterai si je veux !

Non lisible? Changez le texte.