Texte à l’arrache 39

 Dans Textes à l'arrache

Le pilote de brousse est prêt à décoller. Dans son bahut, le siège est déglingué, mais toujours confortable. La cabine est pleine de gri-gri. Pour les invocations. Un collier de griffes fauves, un plumeau poussiéreux, mobiles en ossements, statuettes, médaillons zoulous, trucs emballés qui puent. Un pack de bières entre le pédalier. Mojo Nixon dans la radio-cassette. C’est un siestoir volant. Niveaux d’huile : check, réservoirs : check, commandes : check, briquet : check, joint d’africaine pure : check. Check, check et re-check. Paré à décoller. Contact. Le moteur crapapète, le tambours se mettent à battre, l’hélice s’ébroue. Il mets les gaz et le propulseur à fond . Les roues cahotent sur la terre battue, de plus en plus violemment, de plus en plus vite, jusqu’à s’arracher du sol. De la tour de contrôle, le broussard sautille comme une mouche dingue, déterre des mottes, s’envole enfin. La savane tourneboule autour du cockpit.
« Maintenant, les esprits de l’air nous portent », dit l’aviateur en recrachant un épais nuage de fumée blanche. Purée de pois dans l’habitacle.
Deux milles pieds d’anglais. Le nez du zinc embrasse les nuages.
Trois mille pieds d’anglais. L’altitude pour décapsuler une mousse. Des zèbres minuscules s’éloignent de hyènes microscopiques, au milieu de la brousse mal peignée.
Quatre mille pieds d’anglais. Savane perdue à l’infini.
Les tams-tams mécaniques invoquent le vaudou, pour garder suspendu l’oiseau de fer pourri. Trou d’air. Transe du vol. Très haut. Très bas. Très haut. Très bas. Très haut… Le spectacle est magique et les vomissures, en apesanteur.
« Oooh, tout doux, tout doux, ma belle ! »
Le pilote de brousse reprend sa machine, comme un cow-boy son cheval. Docile, la jument se calme, file d’un beau trait au ras des herbes de Rhodes, puis remonte profiter du panorama spacieux. Immelmanns par dessus les baobabs , noeuds de Savoie entre les acacias, loopings par delà l’horizon courbe, épiphanie au firmament, quand le zénith en alu se pétrifie face au soleil. Le poids du moteur coupé entraine la carlingue en arrière, et le coucou s’abandonne, tombe comme une pierre. La carte du sol se rapproche, se pixelise dangereusement. Décrochage. L’aéronef décapite une termitière, effraie un oryctérope. Pauvre bête. Elle lui lance quelques vains grognements. Le broussard est déjà loin. Il s’enfonce dans l’énorme soleil orange qui s’écrase sur les herbes hautes, il n’est plus qu’un point, il disparaît comme un mirage flou, derrière le globe terrestre.

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