Texte à l’arrache 40

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Le monstre de la pub pour le pécu, il était bien doudou, vous vous souvenez ? Dans une grande foret de conifères, un petit garçon tient la main d’un bigfoot (grand pied), ou plutôt, d’un bigbutt (grand cul). Le maximonstre est doux comme un agneau, et dandine un considérable popotin poilu. Muet, le gentil patatouf trépigne : il faut absolument qu’il aille aux cabinets ! C’est trop comique. Ploum ploum ploum, le garçonnet l’emmène dans une cabane au fond du jardin, puis, comble du luxe, donne à la bestiole un rouleau de papier de la marque vendue : c’est tout soyeux, le géant silencieux sourit, les deux compères retournent se promener, petit d’homme et brave gros boule.
Le monstre était si adorable, comme une grosse peluche, qu’il fut impossible de le reprendre à l’enfant, qui criait, pleurait, hurlait, dès qu’on tentait de les éloigner l’un de l’autre. La créature tirait une bouille si misérable à chaque fois, qu’on insistât pas. On la laissa au bon soin de la famille du bambin. Mais le charme ne dura qu’un temps. Passé les premiers jours d’amusement, le monstre se révéla être une sacrée contrainte, pire, un gros boulet. Le garçon se lassa vite de lui, préférant sa console.
La vie en appartement n’était absolument pas adapté au bigfoot. Adorable pendant deux minutes de réclame, ses attendrissantes maladresses devenaient insupportables au quotidien. Il cassait tous avec ses fesses titanesques. Ce n’était pas fait exprès, bien sur, l’endroit était trop étriqué, mais ça n’empêchait pas la famille de l’engueuler copieusement. Les parents, à contre-coeur, le sortait quelques minutes, deux fois par jour. Pendant la balade, ils l’insultaient, le frappaient parfois : faut dire qu’il était très con. Impossible de le dresser à faire aux toilettes, la pub s’était révélé mensongère (Trois semaines avaient été nécessaire pour coacher le gros poilu à rentrer dans les cagoinces). Le totoro s’oubliait régulièrement sur le tapis du salon, laissant d’énormes crottes d’hippopotames molles. Ses couinements et ses pleurnicheries pathétiques n’apaisaient jamais les coups de bâtons qui ne manquaient pas de pleuvoir sur lui. C’était trop tard, le studio ne voulait pas le récupérer. Les milliers d’euros qu’il coutait en nourriture ne risquait pas de calmer l’animosité générale à son encontre. De fil en aiguille, le monstre gentil devint la bête noire de ses propriétaires.
Détesté, méprisé, ignoré, sous-alimenté, son  poil devint terne, ses yeux tristes, ses attitudes, craintives. Les puces élirent domicile sur sa fourrure pelée, et il se mit à puer comme trente-six furets mouillés, d’une odeur cauchemardesque. La pacifique bête, qui n’aurait jamais pu faire de mal à une mouche, se changea en souffre-douleur de la maisonnée. On le tapait, le griffait, le brulait. On riait beaucoup, surtout les enfants, à le regarder courir dans le parc, le feu au fesses, affolé. Il arrivait souvent aussi que le paisible géant se fasse déchiqueter par les chien du quartier : hilarité générale devant sa figure apeurée de débile sub-humain. C’est sans surprise qu’au bout de deux ans de ce traitement, le monstre tomba malade. Il avait déjà perdu beaucoup de poids, croutait par endroit, se trainait lamentablement, geignait, passait le plus clair de son temps roulé en boule dans un coin de la cuisine, avec un air si malheureux qu’il agaçait tout le monde. Il vomissait, pissait et chiait partout. On avait beau le frapper, c’était de pire en pire. On finit par se décider à l’emmener chez le vétérinaire. C’était trop tard, l’animal était à l’agonie. Le docteur dit qu’il devait le piquer. Comme ce n’était pas trop couteux, on accepta.
Le toubib expliqua qu’il allait faire une première piqure pour l’endormir, puis une seconde pour… Le faire passer. “Très bien, allez-y.” Monstro s’affaissa sur son corps rêche, en haletant. Quand l’injection fatale stoppa son coeur, son masque de souffrance disparu. Pour la première fois depuis des années, il avait l’air paisible. Son calvaire était enfin terminé. Le petit garçon et le reste de la famille pleurèrent beaucoup : il avait de nouveau cette trogne de bon gros géant qui les avaient fait craquer autrefois. Le pauvre, il était si mignon.

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